Agenda cinéma: semaine du 27 janvier 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Chaque jour est une fête (Every day is a holiday, Dima El-Horr, 2009)

Extérieur, nuit (Jacques Bral, 1980) reprise

In the air (Jason Reitman, 2009)

La princesse et la grenouille (The princess and the frog, Ron Clements et John Musker, 2009) animation

Le baltringue (Cyril Sebas, 2008)

Le refuge (François Ozon, 2009)

Le suspect (The suspect, Robert Siodmak, 1944) reprise

Mother (Bong Joon-ho, 2009)

Ne change rien (Pedro Costa, 2009) documentaire

Océans (Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, 2009)

Suite parlée – récits de souvenirs enfouis (Joël Brisse et Marie Vermillard, 2009)

Sumô (A matter of size, Sharon Maymon et Erez Tadmor, 2009)

Théorème (Teorema, Pier Paolo Pasolini, 1968) reprise

The rebirth (Ai no yokan, Masahiro Kobayashi, 2007)

Were the world mine (Tom Gustafson, 2008)

Le silence avant Bach (Pere Portabella, 2007)

LE SILENCE AVANT BACH
(Die stille vor Bach)
Un film de Pere Portabella
Avec Alex Brendemühl, Feodor Atkine, Christian Brembeck
Genre: drame, musical
Pays: Espagne, Allemagne
Durée: 1h42
Date de sortie: 19 novembre 2008

Lorsque Jean-Sébastien Bach arrive à Leipzig en 1723, il accepte le poste de cantor de l’école Saint-Thomas, là où il est actuellement enterré. Sa renommée de compositeur est très modeste et c’est plus en tant qu’interprète qu’il se fait connaître de son vivant. Quelques dizaines d’années plus tard, Mendelssohn redécouvre les œuvres composées par le maître allemand et popularise sa musique. Aujourd’hui, Jean-Sébastien Bach est joué et célébré dans le monde entier, son oeuvre est considéré aujourd’hui comme le véritable point de départ de la musique classique occidentale. La perfection de ses compositions et la maîtrise technique nécessaire à leur interprétation font du compositeur l’une des influences majeures des générations futures.

Pere Portabella ne signe pas ici juste un film, mais un véritable hommage au compositeur allemand et un essai sur la puissance de sa musique. Les films du cinéaste ont toujours tranché avec la production dominante. Chez lui le refus de la narration conventionnelle est un dogme. Le silence avant Bach ne fait pas exception. Ici le cinéaste mélange les époques et refuse le biopic, le reconstitution historique. Tout juste un épisode où le compositeur traite avec une commande, ou encore lorsqu’il enseigne la véritable essence de la musique à son fils. Pas d’évocation de sa carrière, des moments bénis où le génie créateur se manifeste ni même la tristesse du moment de sa mort. Plutôt que de survoler toute une vie bien trop longue pour le cinéma, Pere Portabella choisit des menus détails, des segments d’une vie, des lieux intimes et célèbres pour replacer le compositeur dans le quotidien de son travail.

A cette évocation d’époque, le réalisateur mélange celle du compositeur Mendelssohn, également allemand, qui redécouvre la musique de Bach avec notamment La passion selon Saint-Mathieu. Moment très court mais intense, le jeune compositeur lit une partition du maître qui, selon la légende, aurait servi de torchon à un boucher pour emballer sa viande. Moment très court où le jeune homme comprend d’emblée combien cette musique, inconnue de lui, est puissante et novatrice. C’est le point de départ d’une réévaluation de l’œuvre de Bach qui tout à coup sera porté aux nues à travers toute l’Europe et jusqu’à nos jours. L’époque contemporaine, Pere Portabella s’y attarde avec deux histoires parallèles, celle d’un routier épris de musique qui profite de ses nuits d’hôtel pour jouer du basson et celle d’une violoncelliste qui se prépare à un voyage à l’école de Saint-Thomas pour une série de concert où elle jouera les œuvres de l’un des fils de Bach.

La filiation est là, la musique de Bach irrigue non seulement celle de ses fils, mais surtout toute une tradition de la musique classique occidentale qui a traversé les siècles par la grâce de celles et ceux qui l’ont interprété. Le silence avant Bach, c’est non seulement le silence des musiques composées avant celle du maître, musique sacrée et baroque qui ne touchait qu’une élite mais très éloignée d’un public plus large. Le silence c’est également celui qui traverse, à différent moment, le film, car Pere Portabella n’hésite pas à prendre son temps pour nous imbiber du caractère majestueux de la musique de Bach, à la fois par l’exposition d’une vingtaine de ses oeuvres mais aussi par l’intermédiaire de silences bien placés. Au début du film, un accordeur de piano, aveugle, ajuste l’instrument comme s’il désirait ajuster la bande-son du film. En miroir, à la fin du film, Portabella illustre de longs plans de l’orgue de l’école Saint-Thomas par l’utilisation d’une étude pour orgue, celle de György Ligeti, rassemblant ainsi la musique classique du XVIIIè siècle et la musique contemporaine dodécaphonique. Deux traditions musicales aux motifs fort différents mais dont l’une prend racine dans le passé.

Voyage sidérant, et sidéral, dans l’univers de la musique occidentale dans ce qu’elle a de plus pure et de plus évocateur, Portabella signe un film certes difficile mais au combien nécessaire à l’heure où les arts, cinématographiques comme musicaux, sont broyés par la grande machine de la consommation. Le cinéaste refuse un tel constat et démontre ici que la fatalité des systèmes de production n’a pas lieu d’être. Bach est universel, tout comme l’est le film de Portabella qui convoque à la fois différentes langues et différents lieux de l’Europe pour soutenir combien l’art n’a pas de frontière. Par la discontinuité narrative, le cinéaste explore une autre dimension du récit en quelque sorte emmenée par la musique du maître. Libre à chacun de se laisser aller dans ce voyage si revigorant ou de rester assis bien au chaud chez soi.

My brother’s wedding (Charles Burnett, 1983): chronique cinéma

MY BROTHER’S WEDDING
un film de Charles Burnett
Avec Everett Silas, Jessie Holmes, Gaye Shannon-Burnett, Ronnie Bell, Denis Kemper, Angela Burnett
Genre: drame
Pays: USA
Durée: 1h20
Date de sortie: 4 mars 2009

Pierce est un jeune homme noir du ghetto de Los Angeles, il traîne ses guêtres en attendant la sortie de prison de son meilleur ami, Soldier. Fils d’une famille travailleuse à la tête d’un pressing, Pierce ne ressemble pas à son grand frère qui a choisi de devenir avocat et qui va bientôt se marier avec Sonia, une jeune femme noire issue d’une riche famille. Cette différence de statut social exaspère Pierce qui ne manque pas une occasion de se confronter à sa future belle-sœur, et préfère affirmer son appartenance à une communauté pauvre issue des champs de cotons. Fier et intègre, il évite néanmoins les problèmes, au contraire de Soldier qui traîne toujours dans les mauvais coups. Alors que le mariage de son frère approche, Pierce apprend la mort de son ami dans un accident de voiture, il ne sait s’il doit se rendre aux funérailles plutôt qu’au mariage de son frère…

Sortie tardive, le film date de 1983, mais salvatrice du troisième long-métrage du cinéaste noir américain Charles Burnett, My brother’s wedding est l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’un des réalisateurs incontournables du cinéma indépendant qui a fait du réalisme social de la communauté afro-américaine sa principale préoccupation. Auteur de Warming by the devil’s fire de la série de Martin Scorsese The blues très récemment, Killer of sheep, son second long-métrage a eu les honneurs d’une sortie en salle il y a peu et fait partie d’une liste des cinquante films les plus importants de l’histoire américaine conservés par la bibliothèque du Congrès. Précurseur d’un cinéma vériste de la communauté noire moderne, Charles Burnett s’est tout de suite écartée de la tradition populaire de la blacksploitation des années soixante-dix qu’il juge impropre à bien représenter la réalité sociale de son pays à cette époque. Avant Spike Lee ou encore John Singleton (Boys’n’ the hood), Charles Burnett n’a cessé d’observer les siens pour rendre compte des malaises qui hantent la communauté noire, aussi bien le creuset des générations que la difficile intégration des Noirs dans la société majoritairement blanche et protestante des Etats-Unis.

Dans My brother’s wedding, il est surtout question d’une appartenance à une identité, celle d’une jeune homme issu du ghetto et qui refuse d’en sortir comme le souhaiteraient ses parents et son grand frère. Au contraire il se rattache à tous les éléments qui lui rappelle sa condition ; il rend visite aux parents de son ami Soldier et leur apporte réconfort, il lit la Bible à ses grands-parents vieillissants, il prête main forte à sa mère dans sa boutique de pressing et enfin court après un voyou dans les ruelles de son quartier. Intelligent et débrouillard, il préfère l’humilité des siens aux grands projets d’avenirs de certains. Le gospel est fortement présent dans la bande sonore du film, et l’on sent une quasi religiosité dans les choix que fait Pierce, ceux qui le mènent sur un chemin de croix personnel qui l’éloigneront de sa famille au profit d’une plus haute idée de la communauté noire, celle du repentir et du respect au sujet d’une culture qui se métamorphose avec les générations, une culture dont la jeunesse oublie peu à peu les racines et les fondements. Un film sans quelques maladresses mais tout à fait sincère et franc sur une vision pessimiste d’une société qui se dévore elle-même.

Max et les maximonstres (Spike Jonze, 2009)

MAX ET LES MAXIMONSTRES
(Where the wild things are)
Un film de Spike Jonze
Avec Max Records, Catherine Keener, Mark Ruffalo, Vincent Crowley, Sonny Gerasinowicz, Nick Farnell, Sam Longley, John Leary, Alice Parkinson
Genre: fantastique, comédie dramatique, conte
Pays: USA
Durée: 1h42
Date de sortie: 16 décembre 2009

Max est un petit garçon de neuf ans qui vit seul aux côtés de sa mère et de sa grande soeur adolescente. Doté d’une imagination débordante et d’une énergie qu’il a du mal à canaliser, Max n’arrive pas à se faire une place dans ce monde trop adulte à ses yeux. Un soir, alors qu’il provoque une dispute avec sa mère qui tente de refaire sa vie avec un nouvel homme, le jeune garçon fuit de sa maison pour se réfugier dans un petit bois où il finit par trouver une barque qui le mènera sur une île étrange peuplée d’étranges créatures. Ces monstres vivent leurs émotions à fleur de peau mais très vite Max s’impose à leur communauté et devient leur roi. Entre jeux innocents et colères instinctives, Max trouve enfin une place à occuper. Mais les réactions de ces « maximonstres » sont parfois imprévisibles.

Plus connu pour ses clips inventifs et originaux (dans le désordre Björk, Beastie Boys, Daft Punk, The Chemical Brothers, etc.) que son premier et fort réussi long métrage Dans la peau de John Malkovitch (Being John Malkovitch, 1999), Spike Jonze adapte sur grand écran le récit pour enfants de Maurice Sendak. Le cinéaste aime les univers atypiques et étranges et le prouve. Max et les maximonstres est davantage un conte initiatique qu’un film fantastique, la poésie du propos détrônant largement le peu d’intérêt du réalisateur pour les péripéties. Max est un enfant qui se sent mal dans sa peau mais trouve systématiquement refuge dans son imaginaire, un imaginaire étonnement débridé mais qui trouve sa cohérence dans le propre regard de l’enfant. Impulsif et hyperactif, il ne sait plus comment communiquer avec sa soeur et sa mère qui ont, toutes deux, leur propre vie à vivre. A l’image de l’igloo qu’il se fabrique, Max ressent la solitude d’un trappeur sur la banquise.

Rêveur au point au point de nier la réalité, il s’invente un monde dont il devient roi. Roi fantoche car illégitime, il ment à ces maximonstres prétendant qu’il possède des pouvoirs magiques, Max n’a d’autres désirs que de se faire aimer. Il trouve auprès de Carol son alter-ego lunatique qui n’hésite pas à détruire les maisons de la communauté à la moindre contrariété. Mais la vie de ces créatures d’un autre monde n’est pas dénuée de problèmes, entre autre la fâcheuse tendance de Carol de se fâcher avec KW, sorte de couple improbable qui ne cesse de se dire « je t’aime moi non plus ». Tout comme Max, ces créatures désirent un monde idéal et l’enfant n’hésite pas à leur promettre un endroit où ils seront toujours heureux. Vaine promesse car le bonheur absolu, même dans les rêves, n’existe pas et Max l’apprend à ses dépends. S’il perd ses illusions, le petit garçon y gagne en maturité et cette plongée au coeur d’un monde inconnu où tout est différent lui ouvrira paradoxalement les yeux sur la réalité et ses contraintes.

Spike Jonze joue la carte de la sensibilité en ayant un profond respect pour cette période de l’enfance où chacun doit se construire contre un monde parfois agressif. Formellement le cinéaste déjoue les attentes et offre aux spectateurs une vision sobre mais profonde de cet autre monde. Ile vierge, paysages désertiques, cabanes bricolées, grottes rassurantes, l’imagination de Max est peuplée de visions les plus éloignées possibles de son quotidien urbain. Si la féérie et la gaîeté sont les premiers sentiments qu’il ressent, l’angoisse, la peur et le doute ne sont pourtant pas loin. La composition actorale du jeune Max Records force l’admiration et l’aspect des créatures fonctionne admirablement tout en respectant le matériau d’origine. Spike Jonze nous offre un film au ton très mélancolique mais jamais dénué de justesse. En chacun de nous peut sommeiller un enfant tel que Max, et chacun peut faire de son imagination un terrain fertile pour sa créativité. Un film rare et touchant.

Battle for Haditha (Nick Broomfield, 2007): chronique cinéma

BATTLE FOR HADITHA
Un film de Nick Broomfield
Elliot Ruiz, Falah Flayeh, Yasmine Hanani, Andrew McClaren, Eric Mehalacopoulos, Duraid A Ghaieb
Genre: drame, guerre
Pays: Grande-Bretagne
Durée: 1h33
Date de sortie: 30 janvier 2008


Irak, 19 novembre 2005: un convoi de Marines est pris pour cible dans un attentat à Haditha. Depuis le début de la guerre en avril 2003, l’armée américaine occupe Haditha pour assurer la protection de l’installation hydroélectrique la plus importante du pays. En 2005, les attaques à répétition contre le contingent américain entame le moral des soldats, fatigués d’être sur le qui vive à chaque instant. Dans la ville, le quotidien ne semble pas trop marqué par l’occupation des troupes, les habitants vaguent à leurs occupations régulières. Le marché déverse ses marchandises, les boutiques offrent leurs lots de futilités. Au milieu de la foule, quelques insurgés se rejoignent pour préparer un futur attentat, le jour de la circoncision d’un enfant du quartier…

« Je ne sais pas pourquoi on est là! » Ainsi commence le film de Nick Broomfield avec cette interrogation sincère d’un ancien marine devenu acteur. Le film ne s’attachera pas à répondre à cette question mais bien plutôt pourquoi les marines se la posent. Et c’est la force de ce long-métrage. En s’attardant sur un micro-évènement de la guerre en Irak, le réalisateur opte pour un point de vue centré sur les personnages, un corps de marines, dont la vie quotidienne se résume à celle d’une base postée aux portes de la ville d’Haditha, là où chaque jour les civils irakiens vont et viennent pour faire leur marché. Entre les deux communautés, pas de communications, pas de liens, pas d’échanges sinon quelques DVDs achetés par un soldat dans une petite boutique où le choix de films se rapproche du néant.

Les attentats quotidiens contre l’armée américaine ont complètement isolé les soldats de leur environnement immédiat. Ceux-ci ne se sentent en sécurité que dans l’enceinte étroite de leur base alors que les Irakiens empruntent les dédales de ruelles serpentines de la ville, sereins, essayant de surmonter les difficultés au jour le jour malgré la tension palpable. Au milieu de cette foule innocente, un père de famille et un jeune homme prépare un attentat. Loin d’être des spécialistes, ils ne sont que les exécutants d’une organisation terroriste aux ramifications étendues sans véritable hiérarchie; une organisation composée de soldats sans uniforme. Ces insurgés se fondent dans la masse des habitants de la ville, inconscients des projets qui se trament dans quelques maisons voisines. Une femme mariée, enceinte, élève ses enfants et une chèvre avec son mari. Elle ne sait pas encore que de sa maison, placée aux abords d’une route, elle verra les insurgés enterrer une bombe le jours de la circoncision de son fils. Inéluctabilité du drame, la vie quotidienne se poursuit alors que les terroristes attendent le passage d’un convoi de l’armée américaine pour enclencher l’explosion.

La relative tranquillité de la bourgade se transforme alors en véritable enfer. A la surprise de la déflagration de la bombe, va se succéder le déchaînement infernal des armes automatiques des soldats, persuadés de poursuivre les coupables, déjà très loin. Incompréhensible chaos qui mènera à l’extermination de vingt-quatre civils, dont de nombreuses femmes et enfants. Logique contradictoire d’un corps d’armée entraîné à tuer et à suivre les ordres, détachés de tout sentimentalisme ou de toute conscience affective, le moteur de la contre-attaque ne doit rien à une quelconque logique militaire, simplement à un désir humain bien naturel de vengeance mélangé à une peur instinctive de l’ennemi dissimulé derrière chaque silhouette. Ici se révèlent toute l’horreur de la logique de guerre, une logique qui place l’armée américaine en situation de conflit avec tout ce qui lui est extérieur, sans distinction, afin de protéger ses propres contingents.

Car ceux qui décident, les hauts dignitaires de l’armée comme les chefs insurgés, sont toujours loin ou absents. Les responsables de l’attentat regardent les évènements d’un lieu sûr, munis de jumelles qui les placent hors de portée de l’assaut, alors que les officiers des marines, bien à l’abri dans leur blockhaus, jaugent la situation à travers les données fournies par leurs satellites. Seuls les soldats et les civils sont au coeur de l’évènement, en premières lignes. Eux seuls n’échappent pas à la puissance de mort de l’explosion et des coups de feu. Nick Bloomfield remet en évidence l’absurdité de la guerre en général, celle qui ne fait que des victimes, comme en leur temps le faisaient Platoon ou Full metal jacket à propos d’un précédent conflit. Des victimes innocentes, les civils, qui n’ont d’autres choix que de se trouver là, à leur corps défendant. Des victimes par défaut, les soldats, utilisés comme chair à canon pour avoir signé un ordre d’incorporation. Aux extrémités de cette chaîne du conflit, les décisionnaires, militaires ou insurgés, tirant chacun parti de l’évènement dramatique pour dénoncer les crimes de l’autre.

Plus proche de la situation des soldats en Irak que ne le sont Jarhead ou Le royaume, le film de Nick Bloomfield impressionne par sa maîtrise de la mise en scène. Pas de volonté de rendre spectaculaire une situation alarmante mais au contraire d’éclairer le drame que vivent chaque jour les personnages de ce conflit, civils comme militaires. Car on mesure la grande détresse que toutes ses personnes ressentent à vivre dans la peur d’une embuscade, d’une fusillade ou d’un attentat. La dimension humaine de la guerre est au coeur du film, ce qui intéresse le réalisateur, ce n’est pas le destin d’une armée ou d’une nation et les conséquences de cette guerre impopulaire, mais seulement celui de quelques âmes pris dans ce tourbillon infernale dont personne ne réchappe sans blessures, physiques ou psychiques. Le réalisateur prend le risque de développer les trois points de vue des trois groupes décrits dans le film: celui des militaires, celui des civils mais également celui des insurgés avec sa logique propre. Trois points de vue incompatibles entre eux, trois point de vue qui mènent au désastre. A travers les barrières de la langue, de la culture et des intérêts divergents, c’est une incompréhension totale qui règne, une incompréhension qui touche chaque soldat lorsqu’il se demande pourquoi il se trouve là, au milieu du chaos.

Aide-toi le ciel t’aidera (François Dupeyron, 2008): chronique cinéma

AIDE-TOI LE CIEL T’AIDERA
Un film de François Dupeyron
Avec Félicité Wouassi, Claude Rich, Elisabeth Oppong, Ralph Amoussou, Charles Etienne N’Diaye, Jean-Jacques Ido, Mata Gabin
Genre: comédie dramatique
Pays: France
Durée: 1h32
Date de sortie: 26 novembre 2008


Sonia marie sa fille aînée. Le même jour Son fils aîné se fait arrêter pour possession de drogue et son autre fille lui révèle qu’elle est enceinte de sept mois. Le petit monde de Sonia achève de s’effondrer lorsque quelques heures avant la cérémonie nuptiale son époux meurt d’une crise cardiaque. Pour autant Sonia ne se laisse pas démonter, elle tient absolument à ce mariage et va tout mettre en œuvre pour que tout se passe bien. Elle fait alors appel à son vieux voisin, Robert, pour cacher le corps et continuer à toucher la retraite de son époux. En prétendant que son mari a quitter le domicile, la vie de la petite famille se poursuit malgré les problèmes.

Le nouveau film de François Dupeyron, Aide-toi le ciel t’aidera, ose la comédie dramatique à contre-courant, celle d’une famille noire vivant dans une cité sans pour autant avoir pour sujet les problèmes sociaux habituels. Non ici il s’agit plutôt des petites contrariétés (voir de très gros problèmes) qui ont tendance à s’accumuler toujours au mauvais endroit au mauvais moment. La vie d’épouse et de mère pousse parfois Sonia à adopter des solutions radicales voire incongrues, procurant à cette comédie une fraîcheur et une audace bienvenues. Pour couronner ce portrait familial, le réalisateur pousse même le bouchon jusqu’à l’évocation de la canicule qui fit succomber plusieurs milliers de personnes âgées un fameux été 2003. Car les personnes âgées sont représentées ici par le personnage du voisin, incarné par Claude Rich, un vieux monsieur qui a laissé sa vie défiler sans agir et qui découvre aux côtés de Sonia, qui l’aide chaque jour dans ses tâches ménagères, une nouvelle raison de vivre.

C’est donc dans le décor d’une cité bercée par la chaleur estivale que prend vie le quotidien de cette famille quelque peu déséquilibrée ; le mari est à la retraite et dépense aveuglément l’argent longuement économisé pour le mariage de la fille aînée, le fils aîné lui est un délinquant sans grande envergure, la fille cadette cache soigneusement sa grossesse et enfin le fils cadet est un petit garçon qui joue dangereusement avec les scooter sur le toit de l’immeuble. Sonia dans tout ça se retrouve seule ou presque, avec sa copine frivole Marijo qui la pousse à refaire sa vie et à profiter des plaisirs qu’elle peut offrir. Donc plutôt que de décrire une communauté minée par la vie dans les cités et leur place dans la société, François Dupeyron se concentre davantage sur ces personnages et leurs relations. Une comédie privée qui ne manque pas cependant d’évoquer certains travers comme la mise en marge des personnes âgées, la façon dont on les laisse de côté au point de ne pas contrôler les versements de retraites ou encore comment ces personnes tombent comme des mouches par la chaleur sans que cela n’éveille plus que ça la conscience nationale.

Loin de ses précédents films tels que La chambre des officiers ou encore Inguélézi, le cinéaste opte ici pour la gravité enrobée de légèreté plutôt que la tragédie classique développé par le film sur les gueules cassées de la première guerre mondiale et l’intimité minimaliste évoquée dans Inguélézi. Une bouffée d’oxygène originale avec une actrice, Félicité Wouassi, étonnante et impressionnante dans le rôle de cette mère courage qui tente de prévenir le naufrage du bateau familial. Claude Rich de même procure au personnage du vieux Robert une certaine tendresse et une fragilité toute en nuance. Aide-toi le ciel t’aidera est une sorte de conte moderne politiquement incorrecte mais à la fraîcheur salutaire, qui laisse un petit goût sucré et plaisant.

Comme une étoile dans la nuit (René Féret, 2008): chronique cinéma

COMME UNE ETOILE DANS LA NUIT
Un film de René Féret
Avec Salomé Stévenin, Nicolas Giraud, Jean-François Stévenin, Maryline Canto, Guillaume Verdier
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h30
Date de sortie cinéma: 3 décembre 2008


Marc rencontre Anne et les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Peu après avoir décidé de se marier cependant, Marc apprend qu’il est atteint d’une maladie rare, la maladie de Hodgkin. Dans la descente aux enfers des examens et des séances de chimiothérapie, le couple se confronte à la maladie pour davantage en renforcer leur amour. Pour faire échec au tragique et pour combler l’éloignement de leurs corps, Marc et Anne se rapprochent par les regards, les mots tendres et les gestes intimes. Lorsque l’entourage abandonne peu à peu le couple dans ses difficultés, Anne et Marc résistent de tout leur cœur.

Loin d’une mise en scène mélodramatique qu’un tel sujet peut inspirer, le cinéaste René Féret au contraire s’appuie sur l’autobiographie d’un proche de son entourage pour évoquer à la fois les joies et les pleurs d’une expérience douloureuse de la maladie, une maladie ici vécue par deux personnes, l’une atteinte dans sa chair, l’autre atteinte dans son cœur. Le film se cale sur la recherche d’une émotion vraie et d’une quotidienneté qui s’interdit l’emphase et le spectaculaire. Au contraire le rythme du film suit celui du couple, tour à tour emplit du bonheur de la rencontre et de la première fois puis assaillit de doutes par l’épreuve et la peur de la mort.

A cette mise en scène discrète et retenue, le film repose presque entièrement sur les épaules des deux acteurs principaux, Salomé Stévenin, fille de Jean-François Stévenin et sœur de Sagamore et Robinson Stévenin, et Nicolas Giraud. Les deux jeunes acteurs maîtrisent ici la délicatesse de leur relation et surtout l’énorme complicité d’un couple mis en péril par un mal invisible. Salomé Stévenin, plus intuitive, et Nicolas Giraud, plus mental, se complètent à merveille pour incarner l’image d’un couple moderne qui choisit très tôt la voie d’un projet commun à l’heure où l’on repousse le plus loin possible un tel engagement solennel. Plus forts que les doutes et les non-dits de l’entourage, Marc et Anne tiennent contre vents et marées lorsque la maladie transformera leur vie en un combat perpétuel et sans répit.

A la fois scénariste, réalisateur, producteur et distributeur, René Féret donne tout pour conserver son indépendance depuis ses débuts, à la fin des années soixante-dix. Son premier film, Histoire de Paul est y déjà remarqué par l’obtention du prix Jean Vigo en 1975, mais c’est avec la sélection de son film suivant pour la compétition officielle du festival de Cannes, La communion solennelle, en 1977, qu’il trouve sa place dans le cinéma français. Loin d’accepter les propositions qui fleurissent, il préfère rester en marge du système officiel pour continuer à réaliser les projets qui lui tiennent à cœur, tournant à un rythme d’un film tous les deux ou trois ans. Cinéaste profondément créatif, il s’appuie sur la performance de ses comédiens et sur la dynamique du tournage plutôt que sur le respect du scénario et le film « tout fait » avant même le premier clap. Malgré cela, et Comme une étoile dans la nuit permet de le constater, René Féret se place dans une certaine tradition française du drame social qui place la réalité de son sujet au-dessus des injonctions du spectacle. Emouvant, poignant, impressionnant dans sa faculté de se confronter sans subterfuge à un sujet maintes fois abordé, Comme une étoile dans la nuit retient notre souffle jusqu’à la fin. Définitivement pas un film de première partie de soirée pour une chaîne télévisée.

La Tôei, histoire des grands studios japonais: rétrospective à la Maison de la Culture du Japon à Paris du 21 janvier au 20 mars 2010

Ce 21 janvier 2010 a démarré à la Maison de la Culture du Japon à Paris une rétrospective des films du célèbre studio Tôei. Après donc la Nikkatsu en 2007 et la Shochiku en 2008, la MCJP s’attaque à « l’usine à films » comme certains surnomment l’entreprise fondée en 1951 d’une fusion de trois petites compagnies de distribution et de production (Tôkyu Densetsu, Oizumi Eiga et Tôyoko Eiga). La Tôei devient très vite l’une des six majors japonaises et la seule a naître après le Seconde Guerre Mondiale. Le cinéma japonais vient de connaître les purges des autorités américaines, constituant alors une armée d’occupation, contre les adhérents et les sympathisants du mouvement communiste sur fond de Guerre de Corée qui témoigne de la naissance de la Guerre Froide. De peur de froisser les Américains, les responsables des grands studios préfèrent se séparer des éléments subversifs, qui plus est après les grèves soutenues qui ont lieu à la Toho quelques temps auparavant. La Tôei récupèrent ainsi nombres de professionnels à qui l’ont refuse tout contrat de travail.

Ainsi en est-il de Tadashi Imai, cinéaste qui ne s’est jamais caché de ses sympathies de gauche et qui réalise l’un des premiers succès du studio avec La tour des lys (Himeyuri no to) en 1953. Le cinéaste y aborde le sacrifice des étudiantes et des professeurs de l’île d’Okinawa dans les derniers mois du conflit en 1945 alors que les troupes américaines s’apprêtent à débarquer sans que la population en soit informée. Irréalisable seulement deux ans auparavant, le film ne met pas tant l’accent sur l’ennemi, que l’on ne voit jamais, que sur la pression des militaires pour ne pas abandonner l’île et au contraire émuler la population pour l’effort de guerre. Quelques années plus tard, Imai réalisera un film d’inspiration néo-réaliste, Le riz (Kome) sur l’urbanisation inéluctable de terres situées au nord du Japon, menaçant d’extinction la communauté paysanne qui s’y trouve.

La même année le réalisateur tourne pour le studio Un amour pur (Jun’ai monogatari) un mélodrame sur la destinée contrariée de deux jeunes adolescents délinquants amoureux l’un de l’autre avant qu’une maladie ne révèle l’irradiation de la jeune fille quelques années plus tôt lorsqu’elle se rendit à Hiroshima quelques jours seulement après la déflagration. Enfin, en 1963, Tadashi Imai réalise un film ambitieux sur les malheurs d’un homme dont la fiancée tente de suicider, Contes cruels du bushidô (Bushidô zankoku monogatari). Il se remémore alors la tragique destinée de ces ancêtres depuis le XVIIè siècle. Principal caractéristique du film, l’acteur principal, Kinnosuke Nakamura, y interprète sept rôles différents.

Autre réalisateur influent et vétéran, il a commencé sa carrière dans les années vingt, Tomu Uchida rejoint les studio de la Toei après un séjour prolongé en Mandchourie, alors province du Japon. Fervent nationaliste avant la guerre, il découvrira en Chine les écrits communistes qui l’influenceront dans le traitement de ses films futurs, davantage tournés vers la psychologie et la dimension sociale que sur le spectaculaire et le divertissement. Ainsi il tourne en 1955 Le mont Fuji et la lance ensanglantée (Chiyari Fuji), l’histoire d’un samouraï qui se rend à Edo (le nom féodal de Tokyo) avec ses deux serviteurs. Ayant l’alcool mauvais, sa propension à la boisson témoigne d’un mal de vivre face à sa condition de guerrier. Il s’attaque ensuite à une trilogie audacieuse, l’adaptation du roman de Kazan Nakazato Le col du grand Bouddha (Daibosatsu toge) tournée entre 1957 et 1959, histoire maintes fois portées à l’écran et véritable récit national qui suit le destin inexorable d’un samouraï profondément mauvais qui suit ses instincts meurtriers plutôt que le code d’honneur des siens. Ces films d’époque (jidaigeki) portent déjà la marque d’un nihilisme qui se développera dans la décennie suivante.

En 1965 Tomu Uchida réalise pour la firme Le détroit de la faim (Kiga kaikyo) d’après le roman à succès de Tsutomu Minakami. Le film raconte l’histoire de trois meurtriers dont deux meurent dans un typhon qui emporte le ferry entre l’île d’Hokkaido et le Japon. Le troisième, sauvé du cataclysme pour avoir passé la nuit avec une prostituée, fera de nouveau sa rencontre dix années plus tard alors qu’il est devenu une personnalité puissante, ce qui le convainc de se débarrasser d’elle pour effacer toutes traces de sa vie passée avant d’être poursuivi par un enquêteur obstiné. Tomu Uchida y explore les codes du film policier et procure au film un cachet réaliste qui contraste avec l’emphase des films de samouraïs prônée par la Tôei quelques années auparavant. Le film sera par ailleurs élu parmi les dix meilleurs films japonais de l’année.

En effet la Tôei avait remis le jidaigeki au goût du jour, rappelant les productions populaires qui fleurissaient dans les années vingt et les années trente avant l’interdiction des films d’époque par la censure exigée par l’occupant américain. En 1957 Sadatsugu Matsuda, pilier du studio, tourne L’épouse du château des Otori (Otori no hanayome). Autre superproduction historique de prestige, Le conspirateur (Hangyakuji) de Daisuke Itô en 1961. Ancien acteur de kabuki spécialisé dans les rôles de jeunes premiers plutôt faibles (nimaime), Itô est devenu dès les années vingt l’un des plus grands cinéastes de chanbara (film de sabre). Le film prend pour cadre les intrigues politiques entre les deux grands familles Oda et Tokugawa qui se querellent pour l’accession au pouvoir.

Autre cinéaste qui se frotte avec brio au jidaigeki, Eiichi Kudô, né en 1929, est l’un des plus jeunes réalisateurs de la firme. En 1963 il porte à l’écran une sombre histoire d’assassinat, Les treize tueurs (Jûsannin no shikaku). Face à la terreur que fait régner le frère cadet du Shogun, un ministre du gouvernement central donne en secret l’ordre de son élimination. Complot politique, désabusement d’une caste qui se pense au-dessus des lois, le Japon féodal y est décrit comme une période trouble et pessimiste. Avec son film suivant, Le grand attentat (Dai satsujin), le cinéaste confirme son penchant pour ces films d’époque nihilistes et sombres qui enterrent peu à peu le genre dans une contestation allégorique (celle de la société japonaise des années cinquante plongée dans les mouvements radicaux de gauche) qui échappe de plus en plus au grand public.

Le jidaigeki perd donc de son importance dès le début des années soixante au profit d’un autre genre lucratif, le film de yakuza (yakuza-eiga) qui plonge dans les méandres de la mafia japonaise pour raconter l’histoire fantasmée de ces gangsters au grand cœur. L’un des grands cinéastes du genre et accessoirement le fils de l’un des premiers réalisateurs japonais Shozo Makino, Masahiro Makino conte dans La légende des yakuzas (Nihon kyokakuden) la confrontation entre un clan respectueux du code d’honneur des yakuzas et un autre clan qui n’a cure de tels archaïsmes pour prendre possession d’un quartier de la ville. Shozo Makino, le propre père du cinéaste, fréquentait les gangsters et son fils a pu être témoin du style de vie qu’ils menaient encore dans les années vingt et trente. Par ailleurs le film sera le premier d’une série de onze longs métrages réalisés entre 1964 et 1971.

Deux autres cinéastes seront les maîtres artisans du film de yakuzas, Tai Kato et Kinji Fukasaku. Le premier explorera davantage une veine traditionaliste du genre quand le second s’évertuera à en dynamiter les codes. En 1962, Tai Kato redonne avec Ma mère dans les paupières (Mabuta no haha) un second souffle au film de vagabonds (matatabi mono), malfrats nomades s’adonnant aux jeux illégaux de la fin du XIXè siècle et dont le cinéma s’était emparé dès le milieu des années vingt. Sorte de préfiguration des films de gangsters des années soixante, l’on suit l’errance de l’un de ces marginaux qui tente de retrouver sa mère perdue alors qu’il est lui-même la cible d’une bande de malfrats à ses trousses. Le ton mélodramatique ne doit pas faire oublier le cadre de l’histoire, celle d’un Japon qui connaît la fin d’une époque pour s’ouvrir vers l’extérieur, quitte a abandonner au passage quelques éléments de son identité.

Le réalisateur poursuit en 1965 avec Le sang de la vengeance (Meiji kyokyakuden – sandaime shumei), davantage ancré dans le film de voyous tel que le studio désirait l’exploiter dans ces années là. Du matatabi mono, le genre va vite glisser vers le ninkyo-eiga (film de chevalerie) qui met en valeur le respect du code coûte que coûte. Véritable figure emblématique, le yakuza défend une conception honorable et sans défaillance de sa loyauté envers son clan alors que le système commence à corrompre et soudoyer toute une frange de la pègre. Redresseur de torts et justicier de l’underground, sa rectitude est souvent récompensé par une mort prestigieuse ou bien encore la reconnaissance de ses pairs. Il y est question ici d’une guerre de succession qui éclate lorsque survient la mort d’un parrain. Les jeunes loups comptent bien prendre la suite sans respecter les règles, ce qui bien sûr déclenche la punition des justes.

Tai Katô poursuivra sur ce chemin avec notamment l’une des séries les plus emblématiques du genre, La pivoine rouge/ la joueuse à la pivoine (Hibotan bakuto). Le réalisateur en a réalisé deux opus en 1969 et 1970, La pivoine rouge : les jeux sont faits (Hibotan bakuto : hanafuda shobu), troisième du nom puis La pivoine rouge : le retour d’Oryû (Hibotan bakuto : Oryû sanjô), cinquième film de la série. Junko Fuji, l’actrice principale, sublime ce personnage d’Oryü, femme vengeresse initiée à l’art du jeu de cartes si typique des yakuzas, sachant manier le sabre court avec une dextérité pleine de grâce. Le genre s’ouvre donc à la représentation féminine non sans oublier les sempiternels acteurs habitués à ce type de production tels que Ken Takakura, Tomisaburô Wakayama ou encore Bunta Sugawara. Le film de yakuza ne serait pas tel qu’il est sans sa dose de machisme, de testostérone et de tatouages qui ont fait sa renommé.

Kinji Fukasaku sera moins respectueux de cet esthétique faisant l’éloge des malfrats. Bien au contraire dès son premier film sur les yakuzas en 1964, Hommes, porcs et loups (Okami to buta to ningen), tout est déjà dit. Le cinéaste insiste sur la nature fortement égoïste de ces voyous qui décidément n’ont pas intérêt à respecter les règles qui régissent leur communauté. Plus proche du polar à l’américaine avec une mise en scène plus sèche et surtout plus instinctive, Kinji Fukasaku préfère dresser un portrait plus réaliste de cette caste de l’ombre loin de défendre la veuve et l’orphelin. Le cinéaste affirmera ses positions et son style avec des films tels que Combat sans code d’honneur (Jingi naki tatakai) en 1973 et Police contre syndicat du crime (Kenkei tai soshiki boryoku) en 1975, des films qui ont sa réputation et surtout le succès de la Tôei alors que le films de yakuza de type ninkyo perdait de sa verve.

Plus discret mais néanmoins très original dans sa façon d’aborder le genre, le cinéaste Hideo Gosha est sorti de l’ombre notamment grâce aux éditions vidéos de ses films, tant au Japon qu’en France. Bien que les années quatre-vingt furent pour les grands studios japonais une époque difficile, ce dernier n’a pas manqué d’offrir à son public quelques œuvres singulières telles que Dans l’ombre du loup (Kiruin anako no shagai) en 1982 et Femmes de yakuza (Gokudo no onnatachi) en 1986. Parrain charismatique, milieu de la prostitution, contrôle du clan dans les mains d’une femme fin stratège, telles sont les éléments audacieux de ces deux films qui tentent de raviver la flamme du film de mafia à l’heure où la fréquentation des salles connaît une déchéance inexorable. Plus que l’action, c’est la peinture de ce milieu fermé, et donc fantasmatique, qui guide Hideo Gosha loin de la furie et du chaos des films de Kinji Fukasaku. Comme pour marquer la renaissance perpétuelle des genres, la rétrospective ne manque pas de projeter un film plus récent qui fait suite à la série si célèbre de Fukasaku. Réalisé par Haijime Hashimoto en 2002, Nouveau combat sans code d’honneur (Shin jingi naki tatakai), creuse encore davantage le sillon de l’épopée mafieuse qui se poursuit au fil des décennies.

Enfin deux autres films viennent conclurent la rétrospective, deux films plus inclassables dans leur thématique, celle des maisons de prostitution. Le premier, Zegen, le seigneur des bordels (Zegen), réalisé par Shohei Imamura en 1987, affronte de face sous les dehors de la comédie le sujet si épineux de la traite des femmes dans l’Asie du XXè siècle. Dans une toute autre perspective, Kinji Fukasaku aborde dans La maison de geishas (Omocha) les conséquences d’après-guerre des lois anti-prostitution et des mouvements féministes sur la vie des geishas d’un quartier de Kyôto. Deux attitudes différentes face à la condition de la femme mais qui éclaire d’une certaine façon l’histoire des mœurs au Japon. La Töei, « l’usine à films » certes, mais qui a tout de même permis l’émergence ou la confirmation de cinéastes de talents qui ont su souvent transcender les contraintes des productions de studios pour offrir bien plus qu’un divertissement vite oublier. Si l’on peut émettre quelques réserves sur la projection de films déjà disponible en vidéo (et donc dispensables) et sur l’absence totale des films d’animation issus de la célèbre branche Tôei Animation, cette rétrospective est l’occasion rêvée de découvrir quelques raretés souvent inédites en France.

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Island etude (En Chen, 2006): chronique preview

ISLAND ETUDE
(Lian xi qu)
Un film de En Cheng
Avec Chiang Ming-hsiang, Saya, Yang Li-yin, Wu Nien-chen, Darren Chiang
Genre: comédie dramatique
Pays: Taïwan
Durée: 1h48
Date de sortie: indéterminée


L’histoire d’un jeune homme, Ming, qui décide, avant de terminer ses études universitaires, de faire le tour de l’île à vélo en sept jours. Malentendant et quelque peu introverti, il va cependant rencontrer une multitude de gens sur son chemin, depuis une équipe de tournage qui se ballade telle une troupe de cirque, jusqu’à une Lithuanienne qui cherche son chemin et avec qui il passera quelques moments sur la plage. Un voyage qui se transforme en quelque sorte en regard sur son pays et sur lui-même qui le mène entre autre dans la maison de ses grands-parents où il profitera de la célébration d’une grande fête religieuse pour accompagner son grand-père en pèlerinage. Sept jours libéré de toute contrainte loin d’une vie urbaine monotone et sans surprise.

Plus connu pour son travail de directeur de la photographie sur les films de Hou Hsiao Hsien (La fille du Nil, La cité des douleurs, Good men, good women, Goodbye, south, goodbye), En Chen signe là son premier long-métrage en tant que cinéaste. Carte postale tendre mais sincère sur ce petit bout de terre qu’est Taïwan, l’on suit le personnage à travers une sorte de journal intime tenu par le malentendant, un handicap qui ne gêne sensiblement pas le jeune homme qui aime à se retrouver seul en débranchant son appareil auditif afin de se couper du monde, pour retrouver une quiétude intérieure qui s’exprime par ses dessins et son amour de la guitare. Ce tour de l’île à vélo est une sorte de tradition, les Taïwanais se plaisent à profiter des charmes de leur pays en le parcourant à bicyclette pour des trajets plus ou moins longs. Au-delà de l’aspect touristique et anecdotique du film, le vaste océan entourant l’île et le handicap du personnage principal mettent en avant un farouche esprit d’indépendance vis à vis du continent et un désir de liberté qui plane à chaque moment. Sur son vélo, Ming se sent libre et ses choix détermineront des rencontres insolites, chaleureuses et émouvantes.

Présenté en France lors du dernier Festival du Film Asiatique de Deauville, Island etude parle tout autant des superbes paysages côtiers de l’île que de ses habitants ; Tsun, le cycliste pressé, Reta, la Lithuanienne adorable, le mari bavard accompagné de sa femme silencieuse et de ses deux enfants, la vieille institutrice pour qui il joue de la guitare, deux jeunes graffitistes qui se jouent de la police, un vieux sculpteur sur bois qui lui montre ses meilleures pièces, etc. Ming, attentif et serviable, s’ouvre aux autres comme pour braver son audition limitée, un handicap qui n’aura pas empêcher ses grands-parents de l’aimer davantage. Ce lien familial très fort s’exprime avec beaucoup de délicatesse lors de la procession en hommage à la déesse Mazu où Ming accompagne son grand-père âgé mais encore capable pour une absolution de groupe, moment irréel comme suspendu dans le cour tranquille du film. Island etude est une ballade au sens musicale et romantique du terme, où un homme qui va bientôt passer à une autre étape de sa vie choisit de faire le point sur lui-même, de découvrir qui il est vraiment. Film sans prétention mais pas sans qualité, la mise en scène sobre et l’appréhension immédiate du sujet plongent le spectateur dans un voyage lyrique et serein. Un film sans naïveté qui transmet une agréable sensation de vivre tout en échappant à tout moralisme coupable. En bref un film charmant qui mériterait une sortie en salle digne de ce nom.

Banlieue 13: ultimatum (Patrick Alessandrin, 2008): chronique cinéma

BANLIEUE 13 ULTIMATUM
Un film de Patrick Alessandrin
avec Cyril Raffaelli, David Belle, Philippe Torreton, Daniel Duval, Elodie Yung, MC Jean Gab’1, La Fouine, James Deano, Pierre-Marie Mosconi, Moussa Maaskri, Sophie Ducasse, Patrick Steitzer
Genre: action
Pays: France
Durée: 1h41
Date de sortie: 18 février 2009


Trois ans après ses premières aventures au sein de la fameuse banlieue 13, le capitaine Damien est mystérieusement piégé pour possession de drogue. A l’extérieur un incident embrase l’opinion de la population contre les banlieues, zones de non-droit que certains aimeraient raser. Leito de son côté espère toujours voir la fin de ce mur de béton qui scinde le peuple en continuant ses petites attaques à la bombe. Alors qu’un gamin a été témoin de l’assassinat de policiers par de mystérieux agents du gouvernement en utilisant l’enregistrement vidéo de son télèphone, Leito se retrouve en possession du film accusateur. Le même jour, il doit se rendre au quoi des orfèvres afin de libérer Damien des mains des forces de l’ordre. Pour contrecarrer le plan d’évacuation des banlieues, ils vont devoir fédérer les différents gangs qui règnent sur ces territoires où une seule loi prévaut, celle du plus fort.

Suite direct du premier opus, Luc Besson reprend les mêmes et recommence. Si possible en inversant l’histoire précédente pour pas trop se casser les doigts (et les méninges) à l’écriture du scénario, car après avoir infiltrer la banlieue pour prévenir un attentat, le capitaine Damien doit ici infiltrer, accompagné des gangs de banlieues,  les arcanes du pouvoir militaire pour déjouer une affaire de corruption et de manipulation. L’intrigue aurait dans le fond un intérêt si elle n’était sans cesse phagocytée par des péripéties téléphonées, des invraisemblances constantes et des contradictions qui feraient hurler le plus hargneux des schizophrènes. Banlieue 13 ultimatum dit tout et son contraire, à la fois chant idéaliste pour la diversité culturelle alors que la première séquence démontre le replis communautaire, importance du respect du petit peuple alors que ce dernier tape et tire sur tout ce qui bouge, etc. Un joyeux foutoir qui n’a qu’un seul but, celui de divertir, si possible sans trop se poser de questions.

Critique des forces polices bêtes et méchantes (sauf le capitaine bien sûr qui est plus fort, plus malin et plus serein) et éloge d’une soi-disant culture des banlieues (musique, cool attitude, solidarité gratuite, autrement dit tout un référentiel de clichés), Banlieue 13 ultimatum tente de s’approprier l’image de zones de non-droit pour justifier tout un déluge d’effets pyrotechniques sans pour autant offrir une histoire de fond. Certes l’on attendait pas une réflexion profonde sur le malaise des banlieues à l’image d’un film social comme La haine mais ici le tableau dressé frise le ridicule. Les noirs, les Arabes, Les asiatiques, les néo-nazis et les Gitans se partagent les territoires et trafiquent, prétextant qu’ils préfèrent être les rois d’un petit royaume emmuré plutôt que des quidams dans un monde libre et égalitaire. Armes aux poings affichant des codes vestimentaires bien distincts, le portrait de ces groupuscules ne dépassent pas la caricature puérile : les Noirs sont rastas, les Arabes barbus, les Chinois tatoués, etc. L’imagination, de fait, ne semble pas être le fort ni du scénariste, ni du réalisateur.

Si le scénario n’est pas un modèle de lumière, reste le spectacle des cascades et des chorégraphies des combats. Ici l’acteur et cascadeur Cyril Raffaelli, responsable également des chorégraphies, étonne et détonne. Par un soupçon d’influence hollywoodienne (montage nerveux et serré) et un zest de films d’arts martiaux hongkongais (combats physiques, acrobaties, utilisation des décors pour les chorégraphies), le film fonctionne davantage sur les corps à corps que sur les explosions ou les gunfights. Nos héros courent, sautent, font les équilibristes, et s’imposent dans des faces à faces musclés. La première séquence, celle dite de la pêche aux gros poissons, offre son lot de surprises et de numéros. Si l’interprétation physique est impressionnante, l’interprétation dramatique est, elle, très superficielle. Mis à part Philippe Torreton et Daniel Duval, deux solides acteurs par ailleurs peu habitués à ce type de grosse production commerciale, le reste du casting se fonde essentiellement sur les faciès et les silhouettes, telle que la meneuse des triades, Tao, interprétée par Elodie Yung (Les bleus : premiers pas dans la police), qui mériterait à elle seule un spin-off pour son look et sa coupe de cheveux dévastatrice.  Banlieue 13 ultimatum ou quand le décompte et la dialectique banlieusarde ne peuvent pas casser des briques.

The reader (Stephen Daldry, 2008): chronique cinéma

THE READER
Un film de Stephen Daldry
Avec Kate Winslet, Ralph Fiennes, David Kross, Lena Olin, Bruno Ganz
Genre: drame
Pays: USA, Allemagne
Durée: 2h03
Date de sortie: 15 juillet 2009


Fin des années cinquante dans l’Allemagne de l’ouest, un jeune adolescent, Michael, fait la connaissance d’une femme trentenaire, Hanna et devient son amant le temps d’un été. Trente ans plus tard, Michael se remémore cet amour de jeunesse qui aura influencé toute sa vie sans même qu’il s’en rende vraiment compte. Un amour passionnel et sincère qui le bousculera lorsque, quelques années plus tard et étudiant à la faculté de droit, il découvrira lors du procès des crimes nazis qu’Hanna était une employée des S.S. au camp de Birkenau. Malgré cette terrible découverte, Michael se souvient sans faille des longues lectures qu’il lui faisait des classiques de la littérature occidentale, des lectures mêlées de complicité et de bonheur. Deux destins qui se rencontrent et qui resteront inextricablement liés jusqu’à la fin.

Film très attendu depuis la récompense de la meilleure actrice aux Oscars 2009 pour Kate Winslet, The reader est aussi le projet de deux producteurs disparus depuis, Anthony Minghella et Sydney Pollack. Adaptation du livre éponyme de Bernard Schlink datant de 1995, le projet cinématographique dut attendre une décennie pour voir le jour. Best-seller à l’époque, le roman avait bouleversé des millions de lecteurs à travers le monde. A la fois film romantique et tragique, The reader se double d’une réflexion sur la culpabilité des crimes de l’Histoire, crimes qui endeuillent et responsabilisent non seulement toute une nation mais surtout les générations présentes et à venir. A la première partie du film qui plonge le spectateur dans cette Allemagne de l’Ouest quelques années après la guerre, répond la seconde partie qui s’étale des années soixante (époque des jugements des crimes) aux années quatre vingt-dix, lorsque Michael fait face à sa fille, Julia, devenue femme.

Deux parties traitées différemment, tant formellement que dramatiquement. L’adolescence de Michael est pleine de lumière, de souvenirs, de moments passés au lit avec sa maîtresse ou encore sur le lac avec ses amis. Une époque insouciante et presque béate (si le poids de la famille ne se faisait pas sentir), en tous cas l’époque de la découverte du corps, du désir, de l’amour. Hanna, l’éducatrice, la maîtresse au sens propre du terme. En retour Michael lui permet de s’évader au travers des récits dont il lui fait la lecture. Homère, Horace, Sappho, Tchekhov, Tolstoï, etc. Autant de récits plus grands que nature pour s’échapper du quotidien, pour s’échapper de sa condition et de son passé. Pour lui l’occasion d’affirmer une identité jusqu’alors timide et peu confiante. A ses yeux leur relation échappe à toute culpabilité, à celle bien sûr de la différence d’âge mais surtout, car il ne le sait pas encore, au passé caché de celle qu’il aime. Amour sincère et innocent, sobrement mais efficacement mis en scène.

Beaucoup plus froide et tragique, la seconde partie du film plonge Hanna au cœur de la tourmente et de l’opprobre public. Aux yeux de Michael c’est alors une toute autre personne qui se profile lors des longues séances de tribunal. Au banc des accusés sans savoir qu’il la regarde, Hanna se livre et dévoile ses gestes de maton. C’est ici que les périodes de la vie de Michael se mêlent le plus, de sa vie d’étudiant, d’avocat et de père, comme si le procès fut pour lui le nœud de toute sa vie. Magistral Ralph Fiennes, il incarne avec justesse un homme à jamais perturbé dans sa relation avec les femmes, lui qui justement a connu une vie sexuelle et amoureuse certainement très enviable et très précoce aux yeux de ses camarades. Une relation qui pourtant l’enchaînera à jamais au passé terrible de son pays, lui qui est né après la guerre. Séparation des générations qui vient entériner la superbe présence de l’acteur allemand Bruno Ganz, l’ange de Wim Wenders dans Les ailes du désir. Dans son rôle de professeur de droit, il pose davantage de questions à ses étudiants qu’il ne donne de réponses définitives aux problèmes posés par le droit. Il incarne à lui seul la dialectique de la morale et de la loi, ce monstre à deux têtes qui gouvernent nos sociétés actuelles.

Sans être un chef d’œuvre absolu, The reader combine avec brio la lecture sentimentale et historique du livre original. Mis à part la langue anglaise choisie pour raconter ce récit allemand (là où la langue allemande elle-même aurait apporté davantage), force est de constater la réussite du projet traité de manière somme toute classique mais efficace. Kate Winslet, plus impressionnante dans la seconde partie, donne à son personnage une tangibilité saisissante. Face à elle le jeune acteur allemand David Kross ne démérite pas, jouant à la fois le jeune adolescent pré-pubère et l’étudiant jeune homme qui découvre tout à coup la réalité du passé allemand. Casting impeccable donc, où l’on aperçoit Hannah Herzsprung (l’héroïne de Quatre minutes) dans le rôle de la fille de Michael, doublé d’une qualité technique irréprochable, le film comble les attentes sans faste ni trompette mais avec une subtilité qui sied parfaitement au sujet.

Agenda cinéma: semaine du 20 janvier 2010

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

A serious man (Joel Cohen et Ethan Cohen, 2008)

City island (Raymond de Felitta, 2008)

Complices (Frederic Mermoud, 2008)

Gainsbourg (vie héroïque) (Joann Sfar, 2009)

Ivul (Andrew Kötting, 2009)

Le faucon maltais (The maltese falcon, John Huston, 1941) reprise

Le livre d’Eli (The book of Eli, Albert Hughes et Allen Hughes, 2009)

Les barons (Nabil Ben Yadir, 2008)

Où sont passés les Morgan ? (Did you hear about the Morgans ?, Marc Lawrence, 2009)

Rien à perdre (Nothing to lose, Jean-Henri Meunier, 2009) documentaire

Shirin (Abbas Kiarostami, 2008)

57000 km entre nous (Delphine Kreuter, 2008): chronique cinéma

57000 KM ENTRE NOUS
Un film de Delphine Kreuter
Avec Florence Thomassin, Pascal Bongard, Marie Burgun, Hadrien Bouvier, Mathieu Almaric
Genre: comédie dramatique
Pays: France
Durée: 1h22
Date de sortie: 23 janvier 2008


Nat, 14 ans, est une jeune fille dont la mère et le beau-père sont des maniaques du caméscope et du blog familial, et dont le beau-père est transsexuel. Recroquevillée dans son monde, c’est-à-dire sa chambre, elle se construit son propre univers par la grâce de son ordinateur, en communiquant avec des inconnus, en particulier avec un jeune garçon qui tombe amoureux d’elle par webcan interposée. Musiques, fringues, rencontres virtuelles avec des gens très bizarres (un homme d’âge mûr qui aime retomber à l’état de nouveau-né notamment), tout est bon pour Nat pour échapper à la pesanteur de cette vie familiale dysfonctionnelle, à l’oeil scrutateur du caméscope parental. Derrière son ordinateur, Nat se construit sa propre perception de la réalité, une perception qui ne résistera pas lorsqu’elle rencontrera pour de vrai le jeune garçon qui l’aime…

Le film traite de l’influence croissante des nouveaux médias dans nos vies quotidiennes, en particuliers de l’influence qu’ils opèrent sur les liens sociaux et familiaux. S’exposer en permanence, c’est risquer de détruire une donnée essentielle de la construction de soi, l’intimité. C’est également le risque de construire sa propre identité uniquement vis-à-vis du regard de l’autre, sans prendre le temps de se regarder soi-même. Nat use et abuse d’internet, pas seulement parce que c’est fun, ou parce que le web est par nature l’outil de la jeune génération, mais surtout parce que c’est le moyen d’évasion le plus incroyable, un moyen qui abolit l’espace et le temps entre les êtres.

Sur la toile, Nat est Natsoky, c’est à dire pas tout à fait elle-même ni tout à fait une autre. Elle est alors un pseudo dans un monde où tout est permis, où rien n’a plus de véritable valeur. En un seul clic, Nat et le jeune garçon marient leur personnage de jeu virtuel avant de parler avec frivolité de divorcer tout aussi sec. Dans ce monde qui échappe à la physique quantique, tout se passe ici et maintenant. La logique des causes et des effets éclate en mille morceaux, plus personne n’est responsable de rien.

A cause de sujet même, le film manque singulièrement de chaleur humaine. La jeune fille est une adolescente effrontée et sûr d’elle, les parents, omniprésents à l’image sont étrangement absents. Seuls les personnages du père transsexuel et du jeune garçon attisent notre curiosité mais sont sous-exploités dans une histoire qui traîne en longueur, une histoire qui coule lentement sans péripétie ni rebondissement. L’ennui nous gagne d’autant plus vite que le tournage du film au caméscope laisse transparaître un manque de rigueur et de réflexion sur le statut même de l’image, pourtant au coeur de la thématique du film. Un sujet à priori riche de possibilités mais décevant par son traitement trop relâché.

Shirin (Abbas Kiarostami, 2008): chronique cinéma

SHIRIN
Un film d’Abbas Kiarostami
Avec Juliette Binoche, Rana Azadivar, Zahra Amirebrahimi, Laya Zangeneh, Shirin Mina, Yekta Naser, Sahar Valadbeigi, Niki Karimi
Genre: drame, inclassable
Pays: Iran
Durée: 1h32
Date de sortie: 20 janvier 2010


Dans une salle de cinéma, une centaine d’actrices assistent à la projection d’un film qui narre l’histoire de Khosrow et Shirin, la plus ancienne épopée persane qui a inspiré Shakespeare pour sa pièce Roméo et Juliette. Cadrées en gros plans, ces actrices réagissent aux images que l’on ne verra pas, la bande-son étant la seule partie du film que nous puissions partager avec elles. A mesure que le film se déroule, les émotions se lisent peu à peu sur les traits de leur visage. Un sourire, des larmes, une extrême attention, alors que les obstacles empêchent le Prince Sassanide Khosrow de s’unir à la sublime princesse d’Arménie, Shirin.

Avec Shirin, Abbas Kiarostami nous propose donc une expérience radicale, une sorte d’installation cinématographique où se joue deux films en un, le premier, davantage un miroir où les spectateurs font face à d’autres spectatrices (les actrices donc), le second, le film de fiction que nous pouvons entendre mais dont les images nous sont inaccessibles, dont seule la lumière de leur projection nous est acquise sur le visage de toutes ces actrices, témoins privilégiées d’une histoire d’amour déchirante. Le cinéaste s’éloigne donc encore davantage du film de fiction pour seulement nous en proposer la trace, celle de la réaction d’un public. Qu’en est-il alors de notre propre réaction ? Shirin ne s’offre pas d’elle-même, il faut s’y investir à l’image du conte persan lui-même, le roi Khosrow devant promettre à la belle princesse arménienne de l’épouser pour pouvoir la courtiser. Rencontre impossible entre les deux amants dont les chemins se croisent sans permettre la rencontre. Ici le spectateur ne rencontre à aucun instant le film du cinéaste tant la distance des émotions (par l’intermédiaire des émotions des actrices) est lointaine.

Le film d’Abbas Kiarostami démontre un paradoxe insoluble : film éminemment intellectuel, il encense le pouvoir évocateur de la fiction sur les âmes en nous refusant ce même spectacle. En s’éloignant de la forme fictionelle, Kiarostami chercherait-il à nous en rapprocher de plus près ? Nous sommes loin en effet du cinéma qui le révéla, Où est la maison de mon ami ?, Close-up, Au travers des oliviers, Le goût de la cerise, Le vent nous emportera, désormais de lointains échos à une conception du cinéma qui ne refusait pas la fiction elle-même, même si déjà le cinéaste questionnait les habitudes passives du spectateurs. La découverte de la caméra numérique et des possibilités plus immédiates d’un tournage « allégé » sur ABC Africa en 2000 changeront sa pratique artistique de façon irrémédiable. La tentation de la libération (celle du cinéaste vis-à-vis de son outil de travail) va conduire Abbas Kiarostami à explorer d’autres continents de la création sans jamais abandonner son questionnement sur la place du spectateur et le rôle que ce dernier doit jouer dans la longue chaîne filmique.

Shirin serait-il la conclusion de ce chemin ? Ce chemin tortueux qui ne zigzague plus dans les paysages de ses films mais bien plutôt entre les films eux-mêmes. Les uns sortiront de la projection de Shirin avec l’impression d’avoir explorer la profondeur du propos artistique du cinéaste, les autres en sortiront déçus de ne pas pouvoir contempler le visage forcément sublime de la belle princesse Arménienne. Ce qui est sûr cependant, c’est l’hommage que le cinéaste rend aux femmes et au cinéma de son pays par l’entremise d’une centaine d’actrices iraniennes de quatre générations différentes, excepté ce visage qui nous est plus familier, celui de Juliette Binoche qui s’est glissé dans ce public. A travers le regard profond  et concentré de toutes ces femmes, le film atteint une certaine intemporalité, amplifiée par l’utilisation exclusive du gros plan. La grammaire cinématographique en est réduit à sa plus simple expression conférant au film un certain caractère primitif. Un film particulier qui ne convaincra pas tout le monde, qui suscite davantage la réflexion que les sensations ou l’émotion.

Rétrospective du cinéma en 3D à la Cinémathèque Française

Du 16 décembre au 3 janvier 2010, la Cinémathèque Française nous a fait le beau cadeau d’une rétrospective du cinéma en 3D avec la programmation d’une quarantaine de films des années cinquante à nos jours avec l’ajout d’une séance spéciale Retour de flamme composée d’un échantillon des premiers essais de la troisième dimension dès les premières années du cinéma. Après les expérimentations de la stéréoscopie dans le champ photographique en 1849 par le physicien anglais Charles Wheatstone, le cinéma profite de ces avancées techniques avec la première caméra stéréoscopique en 1890. Louis Lumière réalisera lui-même un remake anaglyphique de L’arrivée du train en gare en 1935 avant l’arrivée en masse de films en 3D sur les écrans américains dès 1953 avec L’homme au masque de cire (House of wax) d’André de Toth. Produit par les studios Warner, le film lancera la carrière de son interprète principale Vincent Price.

Le western et le cinéma fantastique seront les genres de prédilections pour le cinéma stéréoscopique, Fort Ti de William Castle, Bataille sans merci (Gun fury) de Raoul Walsh et L’homme du Nebraska (The Nebraskan) de Fred S. Sears sortent ainsi la même année, en 1953. L’étrange créature du lac noir (Creature from the black lagoon) de Jack Arnold et Le fantôme de la rue Morgue (Phantom of the rue Morgue) de Roy del Ruth sortent l’année suivante. Mais la production de films en 3D s’étendra rapidement à tous les genres, que ce soit le thriller avec le film d’Alfred Hitchock Le crime était presque parfait (Dial M for murder), la comédie musicale avec Embrassez-moi, chérie (Kiss me, Kate) de George Sidney, le drame conjugal avec Inferno de Roy Baker ou encore le film historique avec Intrigue sous les tropiques (Drums of Tahiti) de William Castle. C’est le premier âge d’or du cinéma stéréoscopique, un âge d’or rendu possible grâce à un investissement massif des grands studios américains.

Ainsi cette rétrospective nous permettra d’apprécier des films aussi différents que La belle du Pacifique (Miss Sadie Thompson) de Curtis Bernhardt avec la sublime Rita Hayworth dans le rôle titre, Jesse James vs. The Daltons de William Castle, Le labyrinthe (The maze) de William Cameron Menzies, The mad magician de John Brahm, Les massacreurs du Kansas (The stranger whore a gun) d’André de Toth, Le météore de la nuit (It came from outer space) de Jack Arnold, Panique sur la ville (Gorilla at large) d’Hermon Jones, Those redheads from Seattle de Lewis R. Foster ou encore Sangaree d’Edward Ludwig. Peu connus pour certains, ces films démontrent que la technologie 3D est loin d’être révolutionnaire aujourd’hui même si de nombreux progrès en termes de qualité ont été effectués depuis.

La décennie suivante ne sera pas en reste même si l’engouement pour la troisième dimension n’a pas totalement convaincu le public, notamment à cause de l’inconfort que procure la vision d’un film en 3D nécessitant un travail fatiguant des yeux pour s’adapter à la stéréoscopie. Le masque (Eyes of hell/ The mask) de Julian Roffman ou Invasion fantastique sur la planète Terre (The bubble/ Fantastic invasion of planet Earth) continuent ainsi d’explorer les possibilités du médium respectivement en 1961 et 1966. Dans les années soixante-dix, c’est même le cinéma asiatique qui se calera sur la mode du film à effets avec notamment deux films d’arts martiaux, Dynasty (Qian dao wan li zhu) et Revenge of the shogun women (Shi shan nu ni), deux films de 1977 du réalisateur hongkongais Mei Cheung Chang. Quelques années plus tôt, c’est le film de Paul Morrissey et Anthony Dawson, Chair pour Frankenstein (Flesh for Frankenstein), qui avait fait sensation, un film aussi sulfureux que The stewardesses de Alf Silliman Jr. tourné deux ans plus tôt en 1971 (film finalement déprogrammé au dernier moment).

Après une perte de vitesse très nette, le cinéma en 3D revient en force dans les années quatre-vingt et son cortège de films d’horreur, véhicule privilégié pour ce type de cinéma qui accentue la peur du spectateur avec des effets qui « sautent au visage ». Parmi les plus connus, Amityville 3D – le démon (Amityville 3D) de Richard Fleischer et Les dents de la mer 3 (Jaws 3), qui sortent sur les écrans en 1983, témoignent du regain d’intérêt de l’industrie du cinéma pour cette technologie. De nombreuses série Z envahissent ainsi les cinémas avec des films tels que Dogs of hell (Rottweiler) de Worth Keefer, Les guerriers de l’espace : aventures en zone interdite (Space hunter : adventures of the forbidden zone) de Lamont Johnson, Parasite de Carles Band avec Demi Moore dans l’un de ses tous premiers films, Silent madness de Simon Nuchtern, Le trésor des quatre couronnes (Il tesoro della quattro corone) et Western de Ferdinando Baldi, ce dernier marquant les débuts de l’actrice espagnole Victoria Abril.

Le cinéma d’animation tentera même l’aventure de la 3D avec le film de science-fiction Starchaser – the legend of Orin de Steven Hahn. En France le procédé de la stéréoscopie sera utilisé par l’industrie du film pornographique, notamment par Pierre B. Bernhard sur son film de 1982 Le pensionnat des petites salopes ou sur le film plus soft de Francis Leroi et Iris Letans Emmanuelle 4 en 1984. Tout comme dans les années cinquante le procédé n’est employé que sur quelques titres et l’ensemble de la profession cinématographique cessera vite de croire aux possibilités réelles de la troisième dimension, achevant pour le seconde fois un investissement durable en terme d’équipement de projection spécifique.

Le développement et l’installation du parc numérique dans les salles américaines vont changer la donne et modifier les rapports des professionnels face au cinéma en relief. Les avancées techniques en termes de tournage et de projection vont de nouveau offrir la chance au cinéma 3D de s’exprimer, principalement dans le cadre du film à grand spectacle venu d’Hollywood. Ces dernières années un nombre de films impressionnant nous sont alors proposés en version 3D, une offre abondante qui relance le débat sur le futur de la salle de cinéma avec la sortie récente du film de James Cameron Avatar, film fleuve qui instaure la 3D comme le spectacle ultime du cinéma de demain. Déjà quelques films ont su jouer sur cette mode, tels que Meurtre à la Saint-Valentin (My bloody Valentine) de Patrick Lussier ou encore Voyage au centre de la terre (A journey to the center of the Earth) d’Eric Brevig qui remettait au goût du jour le récit célèbre de Jules Verne. Même le film d’Henry Selick datant de 1993, L’étrange noël de Mr. Jack (The nightmare before christmas), a profité d’un lifting 3D à l’occasion de sa ressortie en octobre 2008.

Pour conclure cette large exploration du cinéma en relief, la Cinémathèque a agrémenté son programme de courts-métrages et de films rares anciens lors de séances spéciales. Y seront projetés le film Meurtre en 3D (three dimensional murder) de George Sidney datant de 1941, L’ami de monsieur de Pierre Cuvier de 1935, Riviera de charme de Nice de George Clerc datant de 1936, Pardon my backfire et Spooks ! de Jules White, tous deux réalisés en 1953. Lors de la séance Retour de flamme seront proposés les films d’animation Musical memories de Dave Fleischer, Working for peanuts des studios Disney, Parade for attraction, un court film russe des années soixante, Motor rythm de Charley Bowers, Animateur stéréo de René Bunzli réalisé en 1900, Falling in love again de Munro Ferguson et Knick knack de John Lasseter et Eben Ostby de 1989. Cerise sur le gâteau, huit essais des Frères Lumières sur les procédés en relief tournés dans les années trente (des problèmes techniques ont réduit le nombre à trois essais projetés). De quoi découvrir donc un large spectre du cinéma en 3D depuis les origines du cinéma jusqu’à aujourd’hui et comprendre un peu mieux l’émulation de ces procédés qui projettent le spectacle des images en mouvements vers de nouveaux horizons.

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