Agenda cinéma: semaine du 23 décembre 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Alvin et les Chipmunks 2 (Alvin and the Chipmunks: the squeakuel, Betty Thomas, 2009)

Brigadoon (Vincente Minnelli, 1954) reprise

En eaux troubles (De usynlige, Erik Poppe, 2008)

Honeymoons (Medeni mesec, Goran Paskaljevic, 2009)

Les chats persans (Kasi az gorbehaye irani khabar nadareh, Bahman Ghobadi, 2009)

Les nuits blanches (Le notti bianche, Luchino Visconti, 1957) reprise

Le soliste (Soloist, Joe Wright, 2008)

Pas si simple (It’s complicated, Nancy Meyers, 2009)

[Rec] 2 (Jaume Balaguero et Paco Plaza, 2007)

Solomon Kane (Michael J. Basset, 2008)

Tetro (Francis Ford Coppola, 2009)

The queen and I (Drottningen och jag, Nahid Persson Sarvestani, 2008) documentaire

Un américain à Paris (An american in Paris, Vincenti Minnelli, 1951) reprise

Un conte finlandais (Three wise men, Mika Kaurismaki, 2008)

Un mariage à Boston (The late George Apley, Joseph L. Mankiewicz, 1947) reprise

Prix du cinéma européen

Il y a quelques jours s’est tenu la remise des Prix du Cinéma Européen à la Jahrhunderthalle de Bochum en Allemagne. Avec Wim Wenders en maître de cérémonie, la remise des prix fut retransmise en différé dimanche soir sur Arte. Plutôt ennuyeuse et sans surprise, la soirée consacrait deux personnalités d’un Prix d’Honneur, le cinéaste anglais Ken Loach et l’actrice française Isabelle Huppert. Le ruban blanc (Das weisse band – eine deutsche kindergeschichte) de Michael Haneke qui a reçu la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes ressort grand vainqueur de cette soirée avec pas moins de trois récompenses parmi les plus importantes: Prix du Film Européen, Prix du Réalisateur Européen et Prix du Scénario. Un prophète de Jacques Audiard s’en sort avec les honneurs avec deux récompenses, le Prix de l’Acteur Européen pour l’interprétation de Tahar Rahim et le Prix du Son attribué à Brigitte Taillandier, Francis Wargnier, Jean-Paul Hudrier et Marc Doisne. Enfin Slumdog millionaire ne repart pas non plus bredouille avec le Prix du Public décerné à Danny Boyle et le Prix de la photographie attribué à Anthony Dod Mantle à la fois pour son travail effectué sur le film de Danny Boyle mais aussi pour sa collaboration avec Lars Von Trier sur Antichrist.

Kate Winslet, non présente pour recevoir son trophé, fut récompensée pour son interprétation dans le film The reader de Stephen Daldry alors que le cinéaste Andrzej Wajda s’est vu offrir le Prix de la Critique pour son dernier film Sweet rush (Tatarak). Le prix Eurimages de la co-production européenne fut quand à lui décerné à Dania Elbaum et Jani Thiltges pour leur travail de coopération tout au long de l’année sur des films tels que Ne te retourne pas de Marina de Van ou encore Irina Palm de Sam Garbarski. Le prix Arte du Documentaire a été remporté par le film suisse The sound of insects – a record of a mummy réalisé par Peter Liechti.

Passés à la trappe lors de la rediffusion sur la septième chaîne, les dernières récompenses ont été décernés à Alberto Iglesias pour la composition de la musique du film de Pedro Almodovar Etreintes brisées (Los abrazos rotos), le Prix Découverte pour le film de Peter Strickland déjà primé de l’Ours d’Argent au dernier Festival de Berlin, Katalyn Varga, le Prix du Film d’Animation pour Mia et le migou réalisé par Jacques-Rémy Girerd et enfin le Prix du Court-Métrage pour Poste restante dirigé par Marcel Lozinski. Certainement moins glamour que les Prix d’Honneur, ces Prix n’en sont pas moins fondamentaux pour souligner le savoir-faire européen en matière de cinématographie.

Avatar (James Cameron, 2009): chronique cinéma

AVATAR
Un film de James Cameron
Avec Sam Worthington, Zoe Saldana, Sigourney Weaver, Stephen Lang, Michelle Rodriguez, Giovanni Ribisi, Joel Moore, Wes Studi, Laz Alonso
Genre: science-fiction, aventures
Pays: USA
Durée: 2h41
Date de sortie: 16 décembre 2009

Ancien marine désormais tétraplégique, Jake Sully est choisi par un important consortium pour remplacer son frère jumeau défunt pour une mission sur la planète Pandora, une planète hostile recouverte d’une épaisse jungle imprévisible dont le consortium souhaite exploiter les sols pour le minerai rare qu’il contient. Pandora est cependant habitée par une race, les Na’vi, qui vivent en harmonie avec leur environnement et dont les relations avec les humains ont été difficiles. Chargé de prendre place dans le corps de son avatar, un être génétiquement créé à partir d’un mélange de l’ADN Na’vi et humain contrôlé par liaison nerveuse, Jake va devoir s’infiltrer parmi la peuplade aborigène pour gagner leur confiance et ainsi révéler de précieuses informations à l’armée, bien déterminée à chasser ces autochtones des terres que le consortium convoite. Au fur et à mesure que l’avatar partage la culture Na’vi, Jake réalise l’importance de leur lien avec la nature qui les entoure, un équilibre fragile que les terriens n’auront pas de scrupules à détruire. A l’heure où les bulldozers débarquent sur Pandora, Jake devra choisir son camp…

Le dernier film tant attendu de James Cameron se promettait d’être une petite révolution, il débarque enfin sur nos écrans dans pas moins de trois versions différentes : la version standard 2D sur la majorité des écrans, une version 3D pour les salles équipées et enfin une version 3D IMAX pour quelques heureux qui auront la joie de se rendre dans les salles appropriées. James Cameron n’avait pas tourné de films de fiction depuis près de treize ans et son colossal succès Titanic, un film que l’on qualifiait déjà à l’époque de bigger than life, le cinéaste récidive avec ce somptueux Avatar, un projet qu’il porte depuis quinze ans mais relégué au placard pour causes de technologies pas suffisamment avancées pour concrétiser ses visions les plus folles. Sans être le chef d’œuvre que certains attendaient, Avatar nourrit cependant largement les fantasmes en terme de beauté visuelle. Mis à part une musique peu convaincante et sans audace signée James Horner et un scénario loin d’être original, James Cameron plonge pourtant son spectateur dans un univers d’une richesse plastique sans précédent, dépassant de loin tous ce que George Lucas a pu nous concocter pour sa double trilogie Star Wars ou même Peter Jackson pour son adaptation du livre de Tolkien, Le seigneur des anneaux.

En effet, non content de nous livrer des images à la pointe des effets spéciaux, le cinéaste nous plonge au cœur d’un monde hypnotique, pure et fantasmatique. A la fois film de science-fiction et récit d’aventures mâtiné d’une romance convenue, l’on suit avec ferveur les péripéties de ce héros privé de jambes qui trouve dans son avatar une seconde chance d’accomplir son destin. Récit initiatique puis véritable drame épique, Avatar cède certes parfois à la simplicité et au manichéisme mais avec une honnêteté sans faille. Visuellement le cinéaste atteint la perfection avec un rendu des textures et des couleurs qui frôle la création divine. Les mouvements, l’animation, l’intégration des divers éléments numériques font du film un spectacle permanent pour les yeux que la 3D accentue avec un sens de la profondeur et des cadrages qui évite le sempiternel effet de surprise de l’objet jeté à la figure. Ici au contraire, James Cameron utilise la troisième dimension pour faire ressortir le gigantisme des décors et magnifier cette planète en danger.

Car en effet Pandora est l’un des personnages clé du film, une véritable planète vivante où grouilles des végétaux et des créatures à la fois surprenantes, dangereuses et magnifiques. Le récit déploie un véritable écosystème qui trouve sa raison de vivre dans une sorte de réseau biochimique intégral qui connecte l’ensemble des êtres vivants entre eux, écosystème bien entendu fragile et que défendent bec et ongles les Na’vis. Critique d’une armée d’invasion aussi destructrice que mercantile, alerte angoissante contre la destruction d’une nature pourtant généreuse et féconde, découverte de l’Autre via sa culture et ses croyances, Avatar se présente comme un plaidoyer pour une humanité plus consciente et respectueuse de ce qui l’entoure. A l’instar des films poétiques d’Hayao Miyazaki tels que Nausicaa de la vallée du vent ou Princesse Mononoké et proche de films à grand spectacle comme Danse avec les loups et Waterworld, Avatar fait également écho à une bande-dessinée française qui développe la même trame pour la défense d’une planète contre l’avidité d’une multinationale prête à détruire tout un écosystème pour exploiter une nouvelle énergie, Aquablue. James Cameron n’oublie pas cependant d’approfondir son propos sur les technologies naissantes, notamment celle qui offre à l’homme de créer son avatar. Après Clones il y a peu, le protagoniste développe ici une dépendance toute particulière à son double qui est capable, lui, de marcher et de courir. Haine de sa propre race et fascination pour la vie des Na’vis, Jake désire plus que tout renoncer à son enveloppe humaine, une enveloppe qu’il juge faible et qui l’empêche d’être lui-même, c’est-à-dire un guerrier.

James Cameron signe donc encore un film mémorable qui repousse les limites du réalisme, continuant ainsi le fil rouge entamé par Méliès, celui d’un cinéma animé par le désir d’illusion. Avatar pose la dernière pierre à l’édifice d’un cinéma qui se veut totalement artificiel après quelques séquences inoubliables de Jurassic park de Steven Spielberg, le monde intergalactique développé par George Lucas dans Star Wars ou encore l’atmosphère éminemment graphique de films tels que Sin city de Frank Miller et Robert Rodriguez ou encore 300 de Zack Snyder. James Cameron nous prouve ici que toutes les images sont désormais possibles et trouve dans la réalisation d’Avatar une sorte de conclusion à ses recherches sur les techniques d’effets spéciaux entamées dès les débuts de sa carrière sur les films de Roger Corman et, bien sûr, sur ses propres films tels que Abyss en 1989, Terminator 2 : le jugement dernier en 1991 et enfin Titanic en 1997. Après l’expérience éprouvante que fut le tournage de ce dernier, le cinéaste semble au meilleur de sa forme pour éblouir de nouveau un public de plus en plus exigeant. Sans être un film révolutionnaire en soi, ni thématiquement ni techniquement, Avatar est cependant une expérience visuelle hors du commun.

Agenda cinéma: semaine du 16 décembre 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Adama, mon kibboutz (Adama meshga’at, Dror Shaul, 2006)

Avatar (James Cameron, 2009)

D’Arusha à Arusha (Christophe Gargot, 2006) documentaire

Gamines (Eleonore Faucher, 2008)

Gens de Dublin (The dead, John Huston, 1987) reprise

Jasper, pingouin explorateur (Jasper und das limonadenkomplott, Eckart Fingberg, 2008) animation

Kérity la maison des contes (Dominique Monféry, 2008) animation

La fille la plus heureuse du monde (Radu Jude, 2009)

La fin de la pauvreté ? (The end of poverty ?, Philippe Diaz, 2008) documentaire

Le dernier vol (Karim Dridi, 2009)

Le père de mes enfants (Mia Hansen-Love, 2009)

Max et les maximonstres (Where the wild things are, Spike Jonze, 2009)

On s’fait la valise, docteur? (What’s up, doc ?, Peter Bogdanovich, 1972) reprise

Sans forme de politesse : regard sur la mouvance Dieudonnée (Béatrice Pignède et Francesco Condemi, 2009) documentaire

The proposition (John Hillcoat, 2005)

Le roi et le clown (Lee Jun-ik, 2005): chronique DVD

LE ROI ET LE CLOWN
(Wang-ui namja)
Un film de Lee Jun-ik
Avec Kam Woo-seong, Jeong Jin-yeong, Kang Sung-yeon, Lee Jun-gi, Jang Hang-seon, Yu Hae-jin
Genre: drame historique
Pays: Corée du sud
Durée: 1h59
Date de sortie: 23 janvier 2008
Editeur DVD: Swift Productions
Date de sortie DVD: 4 décembre 2008

En corée au XVIè siècle, le roi Yon-San, de la dynastie Chosun, fait régner la terreur. Jang-Seng et Gong-Gil, deux comédiens ambulants se produisent dans les villages et les routes du pays dans des spectacles qui font hurler de rire les gens du peuple. Fort du succés de leurs satires sociales, Jang-Seng rêve de fortune et persuade Gong-Gil de se rendre dans la capitale dans l’espoir de devenir riche. Très vite arrêtés lors d’une représentation pour avoir moqué et insulté la personne du roi, Jang-Seng propose un pari insensé pour obtenir la grâce de sa majesté. Si sa troupe arrive à faire rire le souverain ils seront libérés. Echappant de peu à la mort en provocant le fou rire royal, la troupe est assignée à résidence pour le plaisir de Yon-San. Peu à peu les représentations satiriques, très critiques envers les ministres et la cour, vont faire basculer les fondements du gouvernement.

Prix du jury au IXème Festival du Film Asiatique de Deauville, Le roi et le clown a eu un succès phénoménale en Corée du Sud lors de sa sortie en 2005 avec plus de douze millions de spectateurs, record historique du box office national. Le film de Lee Jun-ik est un projet ambitieux qui même avec brio le drame historique, la satire sociale et la tragédie humaine. Essentiellement composé de longues scènes théâtrales de style satirique le film risque de sembler austère aux yeux des profanes de la culture coréenne. Supporté par des acteurs au talents indéniables mais peu ou pas connu dans nos contrées, le film s’éloigne notablement des derniers succès que les films coréens ont pu connaître en France tels que Memories of murder ou The host de Bong Joon-ho, et la trilogie de la vengeance de Park Chan-wook.

En effet après ces succès internationaux incontestables, il est heureux de constater que certains distributeurs français accordent à des films jugés plus difficiles une chance de sortir sur nos écrans. Qu’il s’agisse de Je suis un cyborg (qui compte bien entendu sur la popularité particulière dont joui le réalisateur Park Chan-wook en ce moment en France), tout comme des deux derniers films de Kim Ki-duk, Time puis Souffle ou Secret sunshine de Lee Chang-dong il y a peu, force est de constater que la palette des films coréens distribués en France s’élargit pour notre plus grand plaisir. Mais au contraire des drames historiques chinois, sortis ces derniers temps, qui se veulent universalistes et plus aisés à comprendre pour un public non asiatique, donc plus facile à distribuer à l’étranger (dont La cité interdite ou Les secrets des poignards volants de Zhang Yimou sont les exemples le plus criant), le film de Lee Jun-ik ne s’abaisse pas à la simplification ni aux gommages des traits culturels spécifiques, ici merveilleusement mis en scène dans les représentations des arts du spectacles traditionnels coréens. Satires bouffonnes, numéros d’équilibristes, spectacles de marionnettes, la troupe des troubadours déploîe ses compétences pour impressionner et faire rire les gens du peuple. Méprisés pour leur statut social de saltimbanques, de vagabonds, d’acteurs, ces troubadours sont auréolés pour leurs prouesses physiques et actorales.

Dans la confrontation de deux mondes sociaux totalement opposés, celui de la famille royale et des nobles face à l’univers marginal et instable des acteurs ambulants se joue le coeur du film. Complètement coupé du monde extérieur par les codes restrictifs et les lois pesantes de la cour controlée par les ministres, le roi ne peut avoir connaissance des réalités du monde quotidien ni avoir conscience de la raillerie dont le gouvernement est le sujet de la part des gens du peuple. Filtrée par tout un système ministériel nobiliaire, aucune communication n’est possible entre la personne du roi et le peuple qu’il gouverne. La troupe va ici jouer le rôle de perturbateur et remettre en question cette incommunicabilité, notamment à travers le personnage de Gong-gil (Lee Joon-gi), acteur aux traits spécialisé dans les rôles féminins. Séduit par son talent et son charme, une relation ambiguë va naître entre le souverain et le comédien. Paradoxalement c’est à travers des représentations théâtrales que le roi goûtera à une vision différente de son gouvernement, de ses proches, de sa fonction et du passé familial, passé qui ressurgira par la révélation d’une pièce maudite interdite dont les ressorts dramatiques ébranleront les bases du pouvoir.

Les représentations théâtrales, essentiellement sous la forme de la satire, offrent un reflet bien moins déformé que l’on ne pense de la décadence de la noblesse et du gouvernement. La vie de cours, les complots et le passé de la famille royale y sont dévoilés, décortiqués, analysés, révélés, critiqués et dénoncés sans détours. Si la toute puissance du roi lui permet d’exercer en tyran, les responsabilités écrasantes de sa charge lui interdisent de se sentir libre. Au contraire, le statut de paria qu’éprouve Jang-seng, le leader de la troupe, lui offre la chance de goûter quotidiennement aux délices de la liberté d’être. Liberté qui ne saura pas permise sans en payer le prix.

Just another love story (Ole Bornedal, 2007): chronique cinéma

JUST ANOTHER LOVE STORY
(Kaerlighed pa film)
Un film d’Ole Bornedal
Avec Anders W. Berthelsen, Rebecka Hemse, Nikolaj Lie Kaas, Charlotte Fich, Dejan Cukic, Karsten Jansfort
Genre: thriller, drame, romance
Pays: Danemark
Durée: 1h40
Date de sortie: 6 janvier 2010

Epoux et père de famille, Jonas est cependant un rêveur et se sent à l’étroit dans sa vie quotidienne jusqu’au jour où il est impliqué dans un accident de voiture plongeant dans le coma une jeune femme, Julia. Se rendant à l’hôpital pour prendre de ses nouvelles, la famille de Julia prend Jonas pour le petit ami inconnu de leur fille, un certain Sebastian. A la fois attiré par la jeune femme et par l’expérience d’être pris pour un autre, Jonas se crée peu à peu une vie parallèle. Lorsque Julia se réveille amnésique, Jonas décide de couper les ponts avec sa précédente vie, pourtant les souvenirs de Julia commencent à s’éveiller et une ombre rôde dans les couloirs de l’hôpital. Se renseignant sur ce Sebastian, Jonas apprend qu’il est mort à Bangkok quelques semaines plus tôt.

Le cinéma nordique a pour habitude d’exploiter le décalage du film de genre et Just another story ne déroge pas à la règle, tout autant thriller que romance, le ton du film ratisse large, du tragique à l’humour noir corrosif. Tout à la fois reconnaissable et inclassable, le film possède une certaine maîtrise de la mise en scène et du jeu d’acteur sans pour autant proposer une trame originale. La rencontre peu probable de deux individus que tout oppose, les souvenirs enfouis qui remontent à la surface, le jeu de celui qui prétend être ce qu’il n’a jamais été mais qu’il voudrait pourtant devenir. Jonas est un bon père de famille et un époux facile à vivre menant sa carrière de photographe policier, Julia est une aventurière indépendante à la recherche de sensations fortes. Les flashback colorés du décor Thaïlandais tranchent avec la grisaille danoise, la vie mystérieuse et inquiétante de Julia va peu à peu phagocyter la tranquillité du quotidien de Jonas.

Le film joue sur ses différentes facettes pour tenir en haleine son spectateur même si le déroulement de la narration et les péripéties ne surprend personne, exception faite du retournement final plutôt bien pensé et totalement censé au regard du film. Ce qui impressionne plus est cette capacité de passer d’une atmosphère à une autre en l’espace d’un plan, du trou poisseux où Julia flirte dangereusement avec la mort en compagnie de son amant, au moment présent dans les couloirs et les chambres d’hôpital si proprets. Un film aux accents morbides qui n’oublie pas de jouer sur la dimension cocasse du quiproquo dans lequel Jonas s’est fourré. Jouer le petit ami inconnu d’accord mais jusqu’où ? L’impossible retour en arrière ne fait que précipiter les choses, l’amnésie de la jeune femme profite à l’audace de Jonas mais l’ombre de Sebastian se fera de plus en plus lourde à mesure que Jonas comprendra la personnalité de celui dont il a décidé d’être le double.

Le cinéaste Ole Bornedal (Le veilleur de nuit à la semaine de la critique à Cannes en 1994) fait vaciller son film entre scènes romantique d’un amour naissant et moments sombres et violents dignes d’un thriller glacial. Il pleut sans arrêt dans son film, que ce soit de la pluie, des larmes ou du sang. Le jeu dangereux de Jonas le mène en eux troubles, dans des territoires qu’il n’est pas bon d’explorer. Ole Bornedal peut faire confiance à ses acteurs, Anders W. Berthelsen (Italian for beginners), Nikolaj Lie Kaas (Les idiots, Les bouchers verts, Brothers) et Rebecka Hemse pour faire passer son histoire et faire monter la pression. La dernière partie du film est cependant plus convenue et sape l’indécision dans lequel le film baignait jusqu’ici. Quelques tics du thriller moderne peuvent agacer mais dans l’ensemble le cinéaste s’attarde à des compositions plus calmes et construites au cœur desquelles le corps de Julia prend toute sa dimension. Si son cerveau n’arrive pas à se connecter à ses souvenirs, son corps, lui, se souvient de la violence de son amant. Une violence sèche et intense qui sera pour elle une terrible et séduisante prison.

R.A.S. nucléaire rien à signaler (Alain de Halleux, 2009): chronique cinéma

RAS NUCLEAIRE RIEN A SIGNALER
Un film d’Alain de Halleux
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 58 min
Date de sortie: 9 décembre 2009

Avec la crise pétrolière des années soixante-dix, la France puis l’Europe sont devenues la zone où se sont développés le plus de centrales nucléaires au monde. Durant ces trente dernières années un savoir-faire s’est imposé dans la gestion et la maintenance de ces sites, un savoir-faire aujourd’hui menacé par la sous-traitance et la réduction des coûts qui découlent de la privatisation du marché de l’énergie. Ces travailleurs du nucléaire qualifiés mis peu à peu de côté au profit d’une main d’oeuvre meilleur marché sonnent l’alarme. Du risque zéro imposé par les contraintes de cette nouvelle technologie énergétique, nous sommes passé depuis peu à un risque calculé ! La sécurité ne concerne pas seulement celles et ceux qui travaillent sur les sites même, elle concerne toute la population car le spectre de Tchernobyl règne…

Chimiste nucléaire de formation, Alain de Halleux a changé de voie en devenant photographe, scénariste et réalisateur de documentaires. Le monde du nucléaire reste aujourd’hui, hormis les manifestations médiatisées des organisations anti-nucléaires, un univers mal connu et mal compris. Si la catastrophe de Tchernobyl ne semble plus possible telle qu’elle s’est produite avec les réacteurs actuels, le danger est lui bel et bien présent, pour preuve la catastrophe évitée de justesse en Suède en juillet 2006. Mais R.A.S. nucléaire rien à signaler ne se positionne pas pour ou contre ce type d’énergie mais davantage sur la question du comment. Comment les sociétés privées font t-elles fonctionner ces sites ? Avec quels professionnels ? Sous quelles contraintes de normes de sécurité ? Et là le documentaire ne rassure pas, bien au contraire. Lorsque le nucléaire tombe aux mains de la logique de marché c’est tout le processus de la rentabilité qui s’installe aux mépris du principe de précaution. La maintenance d’un réacteur est un processus long, coûteux mais nécessaire.

Cette maintenance est normalement effectuée par des professionnels dont la compétence s’est formée au fil des années depuis la mise en place des premiers réacteurs en France. Pourtant, depuis quelques années cette profession s’est précarisée devant les nécessitées économiques d’un marché de l’énergie de plus en plus compétitif. Alain de Halleux ne cherche pas à faire un documentaire contemplatif ni théorique, il se contente de filmer celles et ceux qui, d’habitude, restent dans l’ombre. Et leurs propos sont sans appel, il y a péril en la demeure. Non pas que l’énergie nucléaire soit incontrôlable et instable mais seulement que cette forme d’énergie demande une attention et un contrôle particulier, incompatible avec une recherche de la rentabilité maximum. Témoignages de personnes mis au ban de la profession pour avoir alerté les autorités, évènements et manifestations autour de certains sites, explications claires et ludiques sur les différentes phases de maintenance, l’on reste subjugué devant ce que personne n’avait jamais révélé jusque là.

Le film se veut un film citoyen dans le sens où il porte à l’attention de tous des problèmes qui concernent l’ensemble des populations. Ne pas laisser le nucléaire dans les seules mains des sociétés qui exploitent les réacteurs mais bel et bien réagir quand la nécessité s’impose, d’avoir un droit de regard sur ce qu’il se passe à l’intérieur. Etrangement les pouvoirs politiques sont quasiment absents du film, absence d’autant plus dommageable que le nucléaire fut imposé à la société française par le gouvernement de Giscard d’Estaing, ligne toujours suivie par les gouvernements suivants. R.A.S. nucléaire rien à signaler interroge et inquiète mais surtout dévoile la complexité du problème, loin du combat manichéen du « pour ou contre » mis en avant par les médias. Ironie du documentaire, l’intérieur des réacteurs a un effet perturbant car la beauté de ces structures fait vite oublier tous les risques de cet environnement de travail. Le bleu cobalt des piscines, la propreté parfaite du métal rutilant, l’agencement complexe des conduites et des tuyaux ne doivent pas distraire des dangers sous-jacents.

Agenda cinéma: semaine du 9 décembre 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Astro boy (David Bowers, 2007) animation

Drôle de grenier (Na pude aneb kdo mà dneska narozeniny, Jiri Barta, 2009) animation

Huacho (Alejandro Fernandez Almendras, 2009)

L’âge de la stupidité (The age of stupid, Franny Armstrong, 2009) documentaire

Le beau-père (The stepfather, Nelson McCormick, 2009)

Le pacha (Georges Lautner, 1968) reprise

Le soldat bleu (Soldier blue, Ralph Nelson, 1970) reprise

Loup (Nicolas Vanier, 2009)

Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse et la mandarine (Amei Wallach et Marion Cajori, 2008) documentaire

Mensch (Steve Suissa, 2009)

Oscar et la dame en rose (Eric-Emmanuel Schmitt, 2008)

Persécution (Patrice Chéreau, 2008)

R.A.S. nucléaire rien à signaler (Alain de Halleux, 2009) documentaire

Qu’un seul tienne et les autres suivront (Léa Fehner, 2009)

RTT (Frédéric Berthe, 2008)

Yuki & Nina (Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa, 2008)

Nabari vol.1 (Kunihisa Sugishima,2009): chronique DVD

NABARI
(Nabari no ou)
Une série de Kunihisa Sugishima
Genre: animation
Episodes: 26
Durée: 25 min par épisode
Pays: Japon
Editeur DVD: Kaze
Date de sortie: 4 novembre 2009

Miharu est un jeune garçon très renfermé et détaché du monde qui l’entoure. Lorsqu’il est attaqué par des ninjas du groupe des Loups Cendrés, il rencontre Tobari et Kôichi qui le protège. Miharu apprend alors l’existence du monde de Nabari, le monde caché des shinobi. Tobari, qui est professeur d’anglais dans le monde visible, est par ailleurs à la tête du clan Banten dont le village ancestral a disparu. Le jeune garçon apprend en outre que les ninjas des Loups Cendrés du clan Iga sont à ses trousses parce qu’il possède en lui le shinra-banshô, le pouvoir ultime qui rassemble toutes les techniques secrètes des shinobi. Parce que ce pouvoir est convoité par tous les ninjas, Miharu devient le centre d’intérêts de tous. Si certains désirent voir disparaître cette terrible force, d’autres veulent se l’approprier pour dominer les hommes. Malgré ses amis qui le protègent, Miharu comprend vite que chacun possède ses secrets et sa part d’ombre, notamment Tobari, qui est le seul a connaître les circonstances de la mort de la mère de Miharu.

Série de 26 épisodes dont les neuf premiers sont présentés dans ce premier volume, l’adaptation animée issue du manga original de Yuhki Kawatani est l’œuvre du studio J.C.Staff, responsable notamment de Ai yori aoshi et d’Excel saga, entre autres. Nabari se présente comme l’anti-Naruto par exellence : ici pas de combat à rallonge, d’entraînements surhumains ni de personnages trop vite esquissés mais au contraire une exploration plus complexe des conséquences des actes de chacun et des secrets cachés. Même si la série pêche par ce mélange peu convaincant du monde contemporain avec celui des shinobi, les tourments qui animent les personnages se révèlent, au fil des épisodes, très prenants. Chaque personnage prend ainsi une place particulière dans le récit qui révèle peu à peu ses véritables enjeux. Le design-character est ce qui frappe le plus, les personnages, plutôt frêles et efféminés, lorgnent davantage vers les codes du shôjô que ceux du shônen. La raison se trouve peut-être dans le fait que l’auteur du manga, Yuhki Kawatani, soit une femme. Si Nabari développe des thèmes récurrents comme la confrontation des ninjas pour obtenir le pouvoir définitif où la résurgence d’un passé enfoui qui risque de faire basculer les évènements, les combats en tant que tel ne prennent qu’une place toute relative dans l’animé. Les personnages sont suffisamment intéressants pour éveiller durablement l’intérêt du spectateur.

Agenda cinéma: semaine du 2 décembre 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Arthur et la vengeance de Maltazard (Luc Besson, 2009) animation

Bazar (Patricia Plattner, 2009)

Canine (Kynodontas, Yorgos Lanthimos, 2009)

Food, Inc. (Robert Kenner, 2008) documentaire

La boutique des pandas (collectif, 2009) animation

La famille Wolberg (Axelle Ropert, 2009)

La folle histoire de Simon Eskenazy (Jean-Jacques Zilbermann, 2009)

La route (The road, John Hillcoat, 2007)

La sainte victoire (François Favrat, 2008)

L’assistant du vampire (Cirque du freak : the vampire’s assistant, Paul Weitz, 2009)

L’écureuil qui voyait tout en vert (Behzad Farahat et Nahid Shamsdoust, 2008) animation

Le mauvais chemin (La viaccia, Mauro Bolognini, 1962) reprise

Le prix d’un homme (This sporting life, Lindsay Anderson, 1963) reprise

Lettre à la prison (Marc Scialom, 1969)

Malin comme un singe (collectif, ) animation

Maman mode d’emploi (Motherhood, Katherine Dieckmann, 2008)

Paranormal activity (Oren Peli, 2009)

Sommeil blanc (Jean-Paul Guyon, 2008)

Téhéran sans autorisation (Sepideh Farsi, 2009) documentaire

The greatest (Shana Feste, 2008)

The limits of control (Jim Jarmusch, 2009)

Snakes and earrings (Yukio Ninagawa, 2008): chronique preview

SNAKES AND EARRINGS
(Hebi ni piasu)
Un film de Yukio Ninagawa
Avec Yuriko Yoshitaka, Kengo Kora, Arata, Yû Aribu, Tatsuya Fujiwara, Rakkyo Ide, Ichikawa Kamejirô, Toshiaki Karasawa, Shun Oguri
Genre: drame, thriller, inclassable
Pays : Japon
Durée : 2h05
Date de sortie : indéterminée

Lui est une jeune femme tokyoïte désoeuvrée en quête de sensations fortes. Un soir, elle rencontre dans un bar Ama, un punk à la langue fendue comme un serpent qui la courtise et l’impressionne. Lui est tout à coup intriguée par son univers des transformations corporelles, entre les tatouages et les piercings et elle rencontre peu après Shiba, le tatoueur d’Ama. Après s’être convaincue d’obtenir une langue fendue comme celle de son petit ami, Lui décide également de se faire tatouer un dragon mêlé d’un kirin (une sorte de lion légendaire japonais) par Shiba. Ce dernier lui demande en retour de lui faire l’amour. Elle découvre alors les délices du sadomasochisme et poursuit alors sa double relation entre le punk et le tatoueur jusqu’au jour où Ama disparaît.

Plus connu dans le milieu théâtral pour ses audacieuses adaptations de Shakespeare, Yukio Ninagawa est le propre père de la fameuse photographe Mika Ninagawa, par ailleurs réalisatrice du film Sakuran. Yukio Ninagawa n’a que peu exploré le champ cinématographique avec notamment deux films de fantômes, The summer of evil spirits en 1981 et Warau lemon en 2004, et un thriller, The blue light, en 2003. Ici il explore le monde underground du body art japonais d’après le best-seller de Hitomi Kanehara, Serpents et piercings. Film étrange et envoûtant, Snakes and earrings nous entraîne dans une relation triangulaire peu banale, celle que partage une jeune femme paumée mais plutôt sage avec deux habitués des modifications corporelles. Volonté de repousser ses limites aussi bien que la satisfaction voyeuriste du petit ami, Lui s’engage dans un processus sans retour, celui de se fendre la langue tel un serpent et de se faire graver l’image d’un dragon à même la chair.

Dépasser ses craintes et ses a priori laisse place très vite à la volonté de découvrir un nouvel espace où le corps s’exprime pleinement dans ses attributs physiologiques. La douleur devient une source de plaisir insoupçonné, un plaisir d’autant décuplé qu’il sera mêlé à sa sexualité par l’entremise de Shiba, le tatoueur qui ne peut éprouver de l’excitation que par la soumission et l’abandon de l’autre. Dès lors Lui se laisse (mal)mener par ses sentiments envers Ama et ses pulsions sexuelles avec Shiba, un double jeu symbolisé par l’entremêlement des deux créatures légendaires désormais tatoués sur son dos, le dragon et le kirin. Deux créatures sans globes oculaires suivant les désirs de la jeune femme, pour qu’ils ne puissent pas s’envoler selon ses propres mots.

A la merci du tatoueur tout puissant, Lui ne découvrira pas pour autant l’extase suprême de l’abandon ni ses propres limites en matière de modifications corporelles. Déterminée à se fendre la langue, la disparition d’Ama va l’affecter plus que de raison. Liée dans sa chair aux deux hommes, Lui finira par perdre toute indépendance personnelle pour n’être que le fruit d’une relation masochiste. Aux marges de la société se joue une nouvelle définition du corps et de soi, une nouvelle relation entre la peau et l’aiguille aiguisée. Il ne s’agit pas de souffrir pour être belle mais bien davantage de souffrir pour se sentir libre, sauf que, à mesure que le tatouage s’étale sur son omoplate, Lui s’enferme bien plus qu’elle ne se libère. Paradoxe étonnant d’une pratique qui s’affiche avant tout comme une libération de la norme moderne du corps, lisse et sans signe distinctif. Lui brise le carcan social pour s’enfermer dans celui du body art. Mais au fond, a t-elle bien changée ?

Crossing (Kim Tae-gyun, 2008): chronique preview

CROSSING
(Keurosing)
Un film de Kim Tae-gyun
Avec Cha In-pyo, Jeong In-gi, Shin Myeong-cheol
Genre: drame
Pays: Corée du Sud
Durée: 1h52
Date de sortie: indéterminée

Yong-soo vit avec sa femme et son fils Joon dans un petit village minier de la Corée du Nord. Ancien footballeur de l’équipe nationale, la petite famille vit dans la pauvreté mais s’heureuse de pouvoir vivre ensemble. Pourtant un jour son épouse, enceinte, tombe malade. Yong-soo n’a pas d’autre choix que de se rendre illégalement en Chine pour se procurer le médicament dont elle a tant besoin. Alors que celui-ci devient un travailleur clandestin de l’autre côté de la frontière, sa femme décède, Joon se retrouvant seul pour faire face à la misère. Alors qu’une rafle décime une grande majorité des clandestins nord-coréens, Yong-so arrive à atteindre l’ambassade allemande et devient réfugié politique. Alors qu’il est transféré en Corée du Sud, il n’a qu’une seule envie, revenir auprès des siens avec les médicaments promis. Sans le sou et orphelin Joon tente à son tour de rejoindre son père en Chine avant de se faire attraper et d’être emprisonné dans un camp pour les traîtres. Le père et le fils n’auront de cesse de croire à leur retrouvailles.

Réalisateur sud-coréen quasi inconnu chez nous, Kim Tae-gyun a néanmoins réalisé le survolté Volcano High en 2001, un film à part dans sa filmographie puisqu’il se tourne davantage vers la comédie (The adventures of Mrs Park en 1996) ou bien encore la romance (First kiss en 1998, Romance of their own en 2004, A millionaire’s first love en 2006). Avec Crossing le cinéaste s’attaque au drame pur et dur à travers l’histoire d’un père et de son fils séparés par les aléas d’un destin tragique en Corée du Nord. Si le film n’est pas tendre avec la nation de Kim Il-sung, il pointe davantage le doigt vers la bureaucratie dictatoriale presque invisible que sur son peuple opprimé à différents niveaux. En effet la famine, l’exploitation au travail, le manque de soins et les camps de répression sont le quotidien de cette population coupée du reste du monde. Car en Corée du Nord un transistor, des médicaments contre la tuberculose ou encore un simple ballon de foot sont des denrées très rares et la misère gagne même les villages où les hommes travaillent d’arrache-pied.

Traverser la frontière, c’est risquer la haute-trahison, c’est insulter la mère-patrie, une mère qui pourtant ne nourrit pas ses enfants. La Chine est également mise à l’index par ses rafles d’immigrés qu’elle renvoie dans leur pays d’origine tout en sachant le sort qu’il leur réserve, au nom de la fraternité communiste sans doute. Loin de vouloir quitter son pays, de gagner une quelconque liberté dans un pays qui n’opprime pas son peuple, Yong-soo souhaite juste sauver sa femme mais sa méconnaissance des règles internationales en termes de nationalité, de passeport ou encore de produits médicamenteux vont le conduire de plus en plus loin de ceux qu’ils aiment. Face à une bureaucratie démocratique sud-coréenne elle-même lente et inefficace alors qu’il crie son désespoir face à la mort imminente de sa femme, le film se place davantage au niveau de l’individu que des institutions. Il raconte bien plus l’impuissance d’un père devant des autorités certes compréhensives mais qui deviennent à ses yeux des obstacles à ses retrouvailles avec les siens.

Le film exploitent au compte-goutte les scènes purement mélodramatiques mais leur procure une force tragique indéniable comme la scène où, par le biais d’un téléphone portable le père réussit enfin à parler à son fils qui ne cesse de s’accuser de la mort de sa mère. Un moment déchirant superbement incarné par les deux acteurs dont la prestation impressionne. Sans moralisme aucun ni manichéisme facile (la Corée du Sud est essentiellement vu comme un pays de consommation plutôt que comme un pays des préoccupations des droits de l’homme), Kim Tae-gyun nous fait partager cette histoire qui se termine dans le désert de Mongolie aux frontières de la Chine. Etrange voyage dans cette Asie du Sud-Est, morcelée par des gouvernements qui ne s’entendent pas et dont les peuples ne parlent pas du tout les mêmes langues (le petit Joon qui porte un panneau écrit en mongol autour de son cou) . Ici bien sûr la fraternité des deux Corée est soulignée mais la Corée du Sud ne sera jamais la patrie de Yong-soo, tout juste un refuge. Etrangement le film n’a pas connu de diffusion dans les festivals occidentaux excepté le Festival de Portland aux USA, ce long-métrage gagnerait pourtant à sortir de ses limites coréennes, à traverser les frontières continentales justement.

Midnight running (Wong Chung-ning, 2006): chronique preview

MIDNIGHT RUNNING
(Faan dau kwong bun)
Un film de Wong Chung-ning
Avec Timmy Hung, Kwok Cheung Tsang, Rumiko Maya, Calvin Choi, Carl Ng, Samuel Pang, Wing Yin Cheung, Roderick Lam
Genre: policier, comédie
Pays: Hong Kong
Durée: 1h32
Date de sortie: indéterminée

La veille du jour de noël Mari, une japonaise, se fond parmi les touristes qui se baladent dans les rues de Hong Kong à la recherche de sa victime. Voleuse au grand cœur, elle s’amuse à dérober les goujats jusqu’au moment où elle subtilise le porte-document d’u membre de la plus importante triade de la ville, le clan Tung Hing. Pensant avoir remporter un gros butin, la jeune femme est déçu d’y trouver une liste de noms sans importance à ses yeux. L’Oncle Four à la tête de la triade exige de ses hommes de retrouver au plus vite cette liste, il charge notamment Brother OD, l’un des chefs subalternes un peu fou, d’employer tous les moyens possibles. Peter, un jeune serveur du bar de Brother OD est entraîner dans cette chasse parce qu’il parle japonais. Alors qu’il retrouve la jeune voleuse nippone, il se rend vite compte qu’il partage le même rêve que celle-ci, celui d’ouvrir un bar à mojito sur la plage de Santa Maria à la Havane. Avec le policier Paul, impliqué malgré lui dans l’affaire à cause de Mari, Peter va essayer de déjouer les plans de la triade pour sauver la belle Mari.

Comédie policière fort charmante, Midnight running mélange subtilement les codes de la romance contrariée avec ceux de l’enquête et de la poursuite chers aux polars hongkongais, les gunfights meurtriers en moins. De ce côté là, le film joue plus le décalage et le ton comique que l’efficacité et la puissance de l’action. Quiproquos, renversements de situation et confusion des points de vue s’enchaînent pour servir une histoire simple mais séduisante. Première réalisation du cinéaste et scénariste Wong Chung-ning, qui avait signé l’histoire du film The three brothers de Wu Ying-kin en 1999, il révèle d’ores et déjà d’un sens de la narration et du propos en jonglant habilement sur les deux genres de la comédie et du polar. Si la scène d’exposition manque un peu de singularité, le film se lance une fois pour toute avec l’apparition du bad guy de service en chanteur de karaoké catastrophique, le fameux Brother OD, incarné par Calvin Choi, un chef avec une case en moins qui se plaît à maltraiter son subalterne, Alloy, en l’obligeant à se couper les doigts à chaque erreur à la façon des yakuzas japonais.

Le casting fait par ailleurs preuve de pertinence avec, outre Calvin Choi en gangster halluciné, Timmy Hung dans le rôle du policier dévoué qui essaye entre deux poursuites de gérer ses problèmes de couple avec Faye Faye, sa compagne mieux gradé que lui à la brigade anti-mafia. Timmy Hung avait commencé sa carrière en tant qu’assistant cascadeur sur Mr. Nice guy de Sammo Hung en 1997, avant de choisir le chemin de comédien dès l’année suivante avec une apparition dans The three lustketeers de Bosco Lam. Plus mémorable on peut le voir en coéquipier de Jackie Chan dans New police story en 2004 ou encore S.P.L. de Wilson Yip l’année d’après. Après Midnight running, il a compté parmi l’équipe de Men suddently in black 2, Flashpoint ou encore Three kingdoms: ressurection of the dragon de Daniel Lee en 2008. Dans les deux rôles principaux, ceux de Peter et Mari, deux têtes nouvelles dans le cinéma asiatique, l’actrice japonaise Rumiko Maya dont c’est le premier long-métrage et Kwok Cheung Tsang, le propre fils du comédien Eric Tsang, qui enchaîne les films depuis le début des années 2000. On peut notamment citer dans sa filmographie The eye 2, A.V., Tactical unit : no way out ou encore récemment Claustrophobia, vu récemment au Festival du Film Asiatique de Deauville.

Comédie sans prétention mais non sans qualité, Midnight running désacralise le milieu de la pègre chinoise sur le ton parodique. L’Oncle Four attend patiemment les erreurs des uns et des autres pour prendre parti, voir même pour retourner sa veste, OD pète un câble à la moindre bourde, et le petit dernier des chefs arrive avec sa bande de rappeurs des rues en tenue bling-bling du plus mauvais goût. Bref la mafia hongkongaise n’est plus ce qu’elle était même si pour la célébration d’un nouveau leader, les fastes rituelles sont de mise. Peter, le serveur qui n’avais rien demandé, est en fait le plus malin de tous et joue de son innocence pour s’esquiver dès que l’occasion se présente. Situations enjoués et musique légère donnent le ton, on est loin de la furie destructrice d’un Johnnie To tout autant des péripéties acrobatiques et drôlatiques d’un Jackie Chan. Non, Wong Chung-ning adopte son propre chemin, moins radical certes, mais tout aussi plaisant.

Agenda cinéma: semaine du 25 novembre 2009

Les titres en bleu sont chroniqués dans nos pages

Bienvenue à Zombieland (Zombieland, Ruben Fleischer, 2008)

Capitalism : a love story (Michael Moore, 2009) documentaire

Hadewijch (Bruno Dumont, 2009)

Hors du temps (The time traveler’s wife, Robert Schwentke, 2007)

La domination masculine (Patrick Jean, 2007) documentaire

Le drôle de Noël de Scrooge (Disney’s a christmas carol, Robert Zemeckis, 2009) animation

Le vilain (Albert Dupontel, 2008)

Samson & Delilah (Samson and Delilah, Warwick Thornton, 2009)

Une affaire d’état (Eric Valette, 2008)

Vincere (Marco Bellochio, 2009)

Les loups (Hideo Gosha, 1971): chronique rétro

LES LOUPS
(Shusso iwai)
Un film de Hideo Gosha
Avec Tatsuya Nakadai, Isao Natsuyagi, Tetsuro Tanba, Noboru Ando, Komaki Kurihara, Kyôko Enami
Genre: action, drame, yakuza
Pays: Japon
Durée: 2h11
Date de sortie: 30 octobre 1971

En 1926, un nouvel empereur prend place sur le trône et avec lui un nouveau gouvernement se forme. Pour marquer cette nouvelle ère pour la nation japonaise, certains prisonniers sont exceptionnellement graciés, dont trois yakuzas, Iwahashi et Tsutomu du clan Enokiya et Ozeki du clan rival Kannon. Le ressentiment nourrissait leur rivalité pourtant, à l’heure de leur sortie de prison, la situation a beaucoup évoluée. Le boss du clan Enokiya est mort et Sasaki, le cadet d’Iwahashi lui succède. Un médiateur, le puissant industriel Asakura, rapproche Sasaki et Igarashi, le boss du clan Kannon, en favorisant le mariage de ce dernier avec la fille de l’ancien boss du clan Enokiya. La paix entre les factions est cependant fragile et la sortie de deux des plus influents yakuzas, Iwahashi et Ozeki, n’aide pas à favoriser l’entente cordiale. Ce sont deux anciens qui ne vivent que par le code d’honneur des yakuzas. Ils sont loin d’appeler à la guerre, au contraire ils suivent les instructions à la lettre, jusqu’au jour où certains secrets refont surfaces et mettent en péril l’autorité et la hiérarchie.

Réalisé deux ans seulement après Goyokin et Hitokiri en 1969, Hideo Gosha aligne donc un troisième chef d’œuvre d’affilé. Si ces deux derniers films sont des trésors du chanbara nihiliste, autrement dit du film de sabre crépusculaire, Les loups en est quelque sorte un reflet dans le genre du film de yakuza. Le début des années soixante-dix marquent en effet la fin d’un genre tout particulier, celui du ninkyô eiga, le film de chevalerie qui présente les yakuzas comme des héros des temps modernes avec un sens du code de l’honneur infaillible. Généralement situés dans la période du Japon d’avant-guerre, ces films témoignent des changements dont le pays est l’objet, celui de la montée en puissance du capitalisme et de l’influence durable de l’Occident dans le monde des affaires.

Sur le modèle du yakuza fidèle au code qui ronge son frein devant les trahisons impunies avant de tirer le sabre au clair pour rétablir un semblant d’ordre et de respect, Hideo Gosha apporte sa propre touche personnelle au genre, celle d’une évocation désespérée d’un monde en pleine déliquescence, qui se heurte aux exigences d’un monde en pleine transformation. Le monde ancien des yakuzas, statique et dépassé, ne peut juguler les nouveaux désirs de puissance que certains éprouvent devant les possibilités de la nouvelle économie du pays. En cela les choses changent, le politique et le financier font leur entrée fracassante dans un univers précédemment cantonné aux salles de jeux et autres lieux de plaisirs et de perdition. Ici, les dirigeants voient plus loin et plus grand, au grand dam d’un équilibre des forces fragiles.

On retrouve dans Les loups un casting prestigieux très habitué au genre ; Tatsuya Nakadai, l’un des acteurs fétiches du réalisateur dans le rôle principal d’Iwahashi, Tetsuro Tanba dans celui du médiateur, Noboru Ando et sa large cicatrice au visage dans celui d’Ozeki et enfin la très belle et vénéneuse Kyôko Enami dans celui de l’artiste tatoueuse aux talents cachés révélée par la célèbre série de films La pivoine rouge.  Casting de rêve pour une histoire de trahison, de revanche mais aussi pour une histoire d’amour impossible, celui de la fille du boss désormais fiancée au clan rival alors qu’elle n’éprouve des sentiments que pour un second couteau de son clan. Amitiés viriles, serments profanés, code d’honneur bafoué, hiérarchie biaisée, c’est tout l’univers des clans mafieux qui tremblent à l’aune de la nouvelle ère impériale du pays.

Esthète de l’image, Hideo Gosha nous offre encore ici un spectacle funèbre magnifique. La composition très travaillée se confronte à l’audace de la bande-sonore tout simplement audacieuse, certains combats se déroulant dans un silence d’autant plus terrifiant qu’ils sont brutaux et sanguinaires. Gosha ne détourne jamais la caméra devant la violence de ces gangsters avides de sang, la palme à ce couple de tueuses qui oeuvrent délicatement et gracieusement, dans un ballet de mort fascinant. L’évocation de certaines pratiques folkloriques n’en marquent que davantage le fossé qui s’est installé entre l’ancienne génération de yakuzas et la nouvelle, la première pratiquant encore le respect des coutumes, la seconde n’hésitant pas à user du mensonge, de la corruption et de la lâcheté. Un grand film japonais qui ne connaît pas encore une sortie en vidéo en France mais qui mériterait, tout comme Hitokiri, les honneurs d’une exploitation en salles.