La Chine est encore loin (Malek Bensmail, 2007): chronique cinéma

LA CHINE EST ENCORE LOIN
Un film de Malek Bensmail
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 2h10
Date de sortie: 28 avril 2010

Terres de révoltes et d’insoumissions, les Aurès ont connu les débuts de la révolution algérienne en novembre 1954 lors de l’assassinat d’un couple d’instituteurs français. Au cœur cette région désertique et ruinée, près de Ghassira, un village chaoui, vivent encore aujourd’hui quelques familles. Le chômage, endémique en Algérie, et le manque de perspective pour l’ensemble de la population, témoigne d’une nation en quête d’elle-même. Ce passé révolutionnaire marque encore les esprits de certains et les relations des habitants à la France colonisatrice restent toujours ambiguës. D’un côté le Français est encore enseigné dans les écoles, de l’autre l’enseignement de l’histoire de l’Algérie insiste sur les crimes commis par les colonisateurs et le courage de celles et ceux qui se sont soulevés contre l’occupation. Autre préoccupation de l’enseignement, celui des écoles coraniques, qui comptent bien inculquer aux enfants l’apprentissage des sourates et le respect de l’Islam. Mais comme le dit un hadith du Prophète : « recherchez le savoir, jusqu’en Chine s’il le faut ».

Malek Bensmail signe ici un documentaire d’une très grande force sur l’Algérie contemporaine, thème qui traverse l’ensemble de sa filmographie comme en témoignent Territoire(s) en 1996 sur la violence archaïque en Algérie confrontée à celle virtuelle et communicationnelle de l’Occident, Decibled en 1998 sur des musiciens algériens en exil, Boudiaf, un espoir assassiné en 1999 sur le meurtre du président Mohamed Boudiaf, Algérie(s) en 2003 sur les dessous du pouvoir, Aliénations en 2004 sur l’état actuel de la médecine psychiatrique dans le pays ou encore Le grand jeu en 2005, documentaire sur le processus électoral et la mécanique du pouvoir lors de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika. La Chine est encore loin ne déroge pas à cette ligne de conduite, celle d’une observation fine et pertinente d’un pays en crise, qui s’attache à raviver les plaies du passé mais sans garantir un avenir meilleur. Le poids du passé empêche t-il la nation d’avancer ?

Depuis la région qui a vu naître la révolution, car les Algériens parlent bien de révolution là où en France nous ne parlons que de Guerre d’Algérie, le cinéaste porte son regard acéré sur une réalité paradoxale de l’enseignement. Les vestiges de l’acculturation française côtoient l’enseignement stricte des écoles coraniques qui n’attend des enfants qu’une connaissance aveugle des sourates du Coran au contraire des deux enseignants de l’école primaire, le premier enseignant le Français, le second les mathématiques et l’histoire, qui chaque jour désirent sortir leurs élèves d’une certaine ignorance. Avec des méthodes différentes, les deux hommes tentent de convaincre les enfants de l’importance du savoir et des connaissances pour les préparer à un avenir incertain. La région, pauvre et désolée, n’offre aucune garantie et, de manière sousjacente, le film aborde la nécessité de partir. Partir vers les villes ou bien encore partir vers l’étranger. Mais là encore l’avenir est sombre, en témoigne les dernières images sur la plage où se baignent les enfants, à quelques mètres d’un paquebot échoué et rouillé d’une taille inhumaine.

La mémoire d’un passé ensanglanté agite aussi bien les témoins que les acteurs de la révolution, pour certains encore vivants aujourd’hui. Entre les souvenirs agréables d’une école française imposée et le sentiment d’être dépossédé de leur culture arabo-musulmane, les enfants d’alors devenus aujourd’hui des personnes âgées sont la preuve d’une continuité de l’histoire. Autres témoignages oraux de cette transmission historique, certains enfants parlent des membres de leur famille, résistants à l’époque. Mais le film ne s’arrêtent pas à cette évocation d’une Algérie qui souffre de son passé, il convoque aussi quelques figures plus incertaines comme ce marcheur amoureux des vieilles poteries dont on a perdu les techniques, ce père qui rêve de se marier avec une Française et de faire de certaines ruines des gorges du Gouffi un hôtel pour touristes aisés ou encore cette femme voilée qui nettoie chaque jour les classes de l’école dans un silence pesant. Autre paradoxe de ce documentaire maîtrisé, celui d’un pessimisme social qui prend corps au milieu d’une région de toute beauté. Par un regard réfléchi et non-conformiste, Malek Bensmail pose les bases d’une résistance active contre les préjugés et l’ignorance. Si le Prophète enjoint de nous rendre jusqu’en Chine s’il le faut pour acquérir savoir et sagesse, le cinéaste lui s’est rendu au cœur de son pays pour nous révéler toute la justesse de cette pensée.

Despuès de la revolucion (Vincent Dieutre, 2007): chronique cinéma

DESPUES DE LA REVOLUCION
Un film de Vincent Dieutre
Genre: documentaire, expérimental
Pays: France
Durée: 55 min
Date de sortie: 28 avril 2010

Voyage à Buenos-Aires à travers les yeux d’un cinéaste contemporain, Vincent Dieutre, qui, de rencontres en ballades, explore une dimension intime de la ville. Caméra à la main il scrute les signes d’une urbanité à la fois mémoire du passé et présence de l’instant. Mais Vincent Dieutre parle surtout de lui et de son corps. Artiste vidéaste, la narration compte moins pour lui que le propos autobiographique. Errance, immobilité, plans fugitifs ou tenaces, il capte sa vision de la ville en télescopant ses images avec une bande-son tout aussi fabriquée. Après Bologna Centrale monté en 2002 sur les souvenirs lointains d’un voyage en Italie, le cinéaste continu ses pérégrinations audiovisuelles libres de tout schéma normatif.

Regarder un film de Vincent Dieutre, c’est faire face à un exercice très inhabituel dans une salle de cinéma, celui de contempler une œuvre qui s’oppose en tout au cinéma commercial qui se déverse chaque mercredi dans les salles obscures. Leçons de ténèbres et Voyage d’hiver avaient marqué par leur ton original et romantique mais déjà les habitudes du cinéaste se faisaient jour. Images intimes, montage onirique, voix off omniprésente, citations artistiques sont les quelques éléments qui relient chacun de ses films. Mais curieusement, là où ces précédents métrages nous emmenaient avec l’auteur, Despuès de la revolution nous laisse choir sur notre siège de spectateur. Le propos autobiographique est devenu regard narcissique et les longues séquences sexuelles, très abondantes dans le film, double à la crudité de l’image une complaisance tout à fait hors de propos.

Certes le cinéaste a toujours mélangé son regard sur l’extérieur à son environnement intime mais la place qu’il destine à ces scènes homosexuelles déstabilise l’ensemble du film. Ces rencontres amoureuses se vident de leur substance sentimentale pour n’offrir qu’un spectacle corporel qui flirte avec l’indécence, non pas l’indécence de corps masculins qui fusionnent mais l’indécence d’un trop plein de pulsions que le cinéaste tente vainement de traduire par une prise de vue chaotique et tremblotante. Que reste t-il de la ville ? Des plans volés, fugitifs, anonymes, sans aucune information autre que le spectre lumineux. Certes l’on ne s’attend pas à un film de touriste mais pour qui ne connaît pas la capitale argentine et sa culture, les images et les sons du film se perdent dans un néant que l’on aura bien du mal à supporter pendant près d’une heure.

Quid de la dimension politique et sociale de la ville, le film se perd également dans l’obscurité des mots et des sons. A trop vouloir faire œuvre de vidéaste plasticien, le film devient par là même totalement expérimental et sème en chemin ses spectateurs ennuyés. Despuès de la revolution n’est rien de plus que la trace d’un voyage de l’auteur, mais celui-ci oublie de nous emmener avec lui pour se concentrer sur lui-même et ses doutes. A trop parler de soi les autres n’existent plus. Vincent Dieutre n’a jamais fait de film pour tel ou tel public mais au moins s’arrangeait-il auparavant pour nous laisser quelques portes pour s’immiscer dans son univers. Ces portes ont malheureusement disparu, Despuès de la revolution se fermant sur lui-même à double tour. L’introspection acharnée ne peut que se terminer par la clôture sur soi.

Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2009): chronique cinéma

SOLUTIONS LOCALES POUR UN DESORDRE GLOBAL
Un film de Coline Serreau
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h53
Date de sortie: 7 avril 2010

Entre le Brésil, l’Inde et la France, la réalisatrice Coline Serreau pose sa caméra pour interroger les militants et les spécialistes d’une agriculture alternative devenue nécessaire à l’heure où la plupart des richesses sont possédées par quelques uns au détriment du plus grand nombre. Tout en dénonçant une industrie agroalimentaire verrouillée par les brevets et les lois absurdes qui interdisent les paysans de nombreux pays à cultiver leurs terres de façon naturelle débarrassée de l’utilisation des produits chimiques, le documentaire s’attarde surtout sur les solutions que certains militants apportent pour échapper à une économie de marché défavorables aux plus pauvres. Au-delà de l’agriculture, c’est tout un système de santé et de préoccupations écologiques qu’il faut repenser. Là où les grands groupes pétro-chimiques essayent d’imposer leurs vues, certains se battent pour un partage des savoirs et des techniques qui permettent la démocratisation de la nourriture.

Dans la lignée des documentaires tels que Food Inc., We feed the world, Nos enfants nous accuseront ou encore Le temps des grâces, Solutions locales pour un désordre global pointe du doigt les dérives de la globalisation et des lois qui régissent le commerce international et les industries agricoles du monde entier. Alors que l’agriculture intense s’impose comme le seul modèle valable aux yeux des industriels, cette pratique agressive appauvrit les sols et nécessitent l’utilisation lourde des engrais et des pesticides rendant les terres, à long termes, inutilisables ou au pire stériles. Autre phénomène dénoncé par le film, le recours à la génétique pour breveter le vivant. Là où depuis des milliers d’années les hommes sélectionnent et utilisent leurs semences d’une année à l’autre, l’industrie agroalimentaire a réussi à imposer des lois qui obligent les agriculteurs a payer pour ces semences chaque année, semences rendues stériles pour interdire l’autonomie des agriculteurs. On le voit les grands groupes industriels mettent en place une stratégie qui ne sert que leurs intérêts voraces aux dépends d’une pratique agraire plus naturelle et respectueuse des cycles naturels.

En interrogeant des spécialistes, la cinéaste soulève plusieurs problématiques et apportent des précisions sur les solutions possibles. Ingénieurs agronomes, économistes, physiciens, microbiologistes, agriculteurs et militants d’association pour une agriculture écologique et organique, se succèdent pour dénoncer mais surtout pour éclairer le profane sur les solutions à apporter tant dans les pratiques de culture que celles de la consommation à proprement parler. De certains choix de consommation découleront en effet une certaine prise de conscience et des modifications des politiques agricoles. Sans donner dans le catastrophisme primaire, Solutions locales pour un désordre global sensibilise le spectateur à la nécessité d’une agriculture repensée vers la qualité des pratiques plutôt que vers la rentabilité économique. Car se nourrir est un acte vital et si l’humanité peut se passer de certains biens de consommation, la culture des aliments doit de placer au centre des préoccupations actuelles. L’agriculture intensive moderne est un leurre et les pouvoirs publics doivent désormais changer de cap. Ces changements ne seront possibles que si une large part de la communauté se mobilise pour obliger les groupes industriels à respecter l’environnement, et en particuliers les sols, pour permettre une agriculture souveraine et pérenne.

Tourné de manière totalement indépendante, le film souffre d’un manque de moyens chronique. Certes le point de vue international des interventions font comprendre l’ampleur des dégâts et la pluralité des expériences menées tout autour du globe pour trouver des solutions alternatives mais l’image du film n’est pas à la hauteur de son propos. La terre nourricière célébrée dans le film n’a pas droit aux égards d’une image cinématographique mais plutôt celle d’un film familial à la qualité très sommaire. Pour le reste le documentaire remplit sa fonction éducative et nous renseigne avec précision sur l’urgence de la situation et le combat inégal entre David, les agriculteurs du monde entier, et Goliath, les entreprises multinationales de l’industrie pétrochimique. Un combat titanesque qui a déjà pour conséquences la pauvre qualité des produits alimentaires actuels, une situation qui pourrait encore s’aggraver vers une crise nutritionnelle et, dans certaines régions, à une famine pure et simple.

Bernard ni Dieu ni chaussettes (Pascal Boucher, 2009): chronique cinéma

BERNARD NI DIEU NI CHAUSSETTES
Un film de Pascal Boucher
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h24
Date de sortie: 24 mars 2010

Sur les traces de Gaston Couté, célèbre poète anarchiste du début du XX ème siècle, Bernard, un paysan des bords de Loire, est un « diseux », un conteur qui ravive la mémoire de ces vers en patois beauceron. Libertaire tout comme son aîné, Bernard profite de sa retraite pour faire découvrir à la population locale les poèmes qui témoignent de la condition paysanne de l’époque, des conditions qui n’ont pas beaucoup changé depuis dans un contexte en crise. Cultivant toujours sa petite vigne pour fournir en vin ses proches, sa pratique du patois beauceron lui permet de croiser le chemin d’autres musiciens et chanteurs fiers, comme lui, de déclamer des textes d’un autre âge, d’un autre temps afin de faire perdurer une certaine culture locale riche de significations.

Après Chomsky et Cie, Les Mutins de Pangée récidive dans l’auto-production engagée. A l’origine de Bernard ni Dieu ni chaussette, un projet de documentaire de Pascal Boucher sur la vie de Gaston Couté. Au hasard des rencontres, c’est davantage la vie quotidienne d’un viticulteur d’aujourd’hui qui intéressera le cinéaste. Car Bernard est un paysan à l’ancienne, témoin privilégié d’une agriculture passée qui disparaît peu à peu. A l’évocation des convictions du poète se mêle donc une réflexion sur la société actuelle, une société qui gagnerait à repenser l’héritage anarchiste du siècle passé, aussi bien sur la place de la paysannerie que sur l’héritage culturel. Les mêmes préoccupations de nos ancêtres agitent toujours aujourd’hui nos contemporains.

La saveur des mots chantés en patois se mêle à l’impertinence de l’individu, Bernard étant un révolté dans l’âme qui a toujours refusé par principe les évolutions d’une société marchande vouée au culte du rendement. Il préfère notamment ses pénufles, des chaussettes russes faites d’un seul morceau de tissu plat, pour marcher longuement le long des routes et dans ses champs de vignes. Personnage singulier, il tient depuis presque vingt-cinq ans une sorte de journal intime où il jette chaque jour quelques lignes de son activité présente. En déclamant le poète anarchiste, Bernard tente de faire passer une certaine nostalgie d’une autre France dont les racines ont été plantées avec le Pantagruel de Rabelais ou encore Le repus franche de François Villon, des textes qui placent les « gueux » au centre de l’attention.

On peut regretter que le manque de moyens n’offre pas à ce documentaire savoureux une forme digne de son fond. Pascal ayant filmer seul tout en effectuant la prise de son pendant près de deux ans auprès du paysan, le film témoigne d’une qualité technique parfois à la limite du journal régional. Un désavantage qui néanmoins n’affaiblit pas le propos du document. Tranche de vie rurale parfois anecdotique ou encore extraits de concerts en salle commune, notre Bernard ne se départit jamais de sa nonchalance, insistant systématiquement sur ses origines du terroir auxquelles il tient beaucoup. « J’chu d’abord un pésan ! » ne cesse t-il de répliquer, comme pour faire profil bas face à la figure du poète, celle de Gaston Couté, qui n’a pas hésité à quitter son Val de Loire natal pour monter à Paris et y avoir une courte carrière dans les cabarets pour mourir à Montmartre peu avant la Première Guerre Mondiale. Une figure en somme peu connue que le film ressuscite par l’intermédiaire d’un paysan original aux mains cornées.

Arnold le magnifique (George Butler et Robert Fiore, 1977): chronique rétro

ARNOLD LE MAGNIFIQUE
(Pumping iron)
Un film de George Butler et Robert Fiore
Avec Arnold Schwarzenegger, Lou Ferrigno, Mike Katz, Franco Columbu, Ken Waller, Serge Nubret
Genre: documentaire
Pays: USA
Durée: 1h25
Date de sortie: 18 janvier 1977 (USA)

Tourné en 1975, Pumping iron (titre original du film bien plus pertinent que le saugrenu Arnold le magnifique) est un documentaire sportif sur le milieu du culturisme professionnel de l’époque à l’aune de la préparation physique pour le titre de Mr. Olympia, la plus haute distinction de la discipline. De la salle de gym à Venice en Californie jusqu’au concours se déroulant à Pretoria en Afrique du Sud, le documentaire met en phase l’entraînement des athlètes et les réflexions de la star incontestée de l’époque, Arnold Schwarzenegger, sur le culturisme. En effet celui qui n’est pas encore l’acteur célèbre qu’il deviendra dans le monde entier est cependant déjà très renommé par son parcours de bodybuilder, une discipline encore très jeune à cette époque qu’il a lui-même aidé à se propager. Nommé Mr. Olympia à cinq reprises, Arnold Schwarzenegger remet donc son titre en jeu face à de jeunes loups tels que le français Serge Nubret ou encore l’américain Lou Ferrigno, celui qui deviendra l’acteur de la célèbre série Hulk dès 1977. Entre séances de musculation intenses et esprit de franche camaraderie, le monde du bodybuilding ouvre ses portes pour démystifier ses corps que l‘on croirait de descendance antique.

Car si ces corps sont bel et bien exceptionnels, ils ne sont pas le fruit d’une origine divine mais celui d’un travail inflexible et harassant. Arnold Schwarzenegger le dit lui-même très bien, il a sculpté son propre corps tel un modeleur jusqu’à atteindre la perfection. Trouver la juste proportion, la juste ligne et le juste volume des muscles est un travail de plusieurs années d’entraînement et de sacrifices. Les culturistes ne sont pas des êtres d’exceptions mais des hommes qui ont choisi de faire de leur corps le sujet de leur art. Soulever inlassablement des poids pour forger les muscles est la terrible discipline qu’ils s’imposent pour défier l’ordre naturel. A voir les courbes et les gonflements incroyables d’un muscle au repos puis d’un muscle au travail, ces culturistes font de la machine organique humaine un véritable spectacle, un spectacle qui ravit les foules dans des arènes modernes en faisant de ces gladiateurs des héros des temps modernes. Ils ne font plus usage de leur force contre leurs rivaux mais au contraire l’utilisent sur leur propre corps pour démontrer la toute puissance de leur silhouette.

Le mythe guerrier cède le pas au mythe de la star que les médias se plaisent à diffuser. Les séances de publicité sont éloquentes à cet égard, Arnold Schwarzenegger joue facilement le jeu de la promotion auprès de ses multiples fans, qu’ils soient hommes ou femmes. Pour réussir ces culturistes ne laissent rien au hasard, y compris lorsqu’il s’agit de perfectionner la pose auprès d’une danseuse de ballet qui leur indique les gestes à effectuer pour acquérir une certaine grâce. Le culturisme n’est pas que force brute, il est aussi affaire de réflexion sur le corps et de stratégies plus ou moins honnêtes. Arnold Schwarzenegger, semble t-il, était alors un spécialiste du conseil malavisé pour égarer ou tromper ses futurs rivaux lors de championnats importants. Ce côté malicieux se double parfois d’une franche propension à l’égocentrisme et à l’orgueil mal placé, notamment face à un jeune Lou Ferrigno prêt à tout pour détrôner son maître.

Pumping iron ou comment voir Arnold Schwarzenegger comme vous ne l’avez jamais vu, en athlète implacable et en homme d’affaire avisé. De son Autriche natale à la cité des Anges, ce fils de policier est devenu lors de ces années soixante dix une icône incarnée du rêve américain. Une icône d’autant plus surprenante qu’elle possède un corps aux contours exceptionnels, loin des canons des corps des mortels. Regarder ces forces de la nature sculpter leur silhouette jusqu’au point de rupture ne semble pas si éloigné, en définitive, de la performances des plus grands athlètes lors de Jeux Olympiques. La même rage de vaincre, la même dévotion à leur discipline, les mêmes efforts surhumains. Sans conteste les poses qu’ils prennent lors de leur présentation n’est pas sans rappeler les grandes sculptures de pierre des Jeux antiques. Pumping iron véhicule une certaine idée du héros moderne qui ne combat plus les Dieux pour acquérir sa place mais combat sa propre souffrance pour gravir les marches du podium.

Chrigu, chronique d’une vie éclairée (Jan Gassman et Christian Ziörjen, 2007): chronique cinéma

CHRIGU, CHRONIQUE D’UNE VIE ECLAIREE
Un film de Jan Gassman et Christian Ziörjen
Avec Jan Gassman et Christian Ziörjen
Genre: documentaire, drame, biographie
Pays: Suisse
Durée: 1h27
Date de sortie: 18 mars 2008

Jeune cinéaste suisse, Christian Ziörjen, dit Chrigu, est atteint d’un cancer incurable. Alors qu’il filme un documentaire “A coup de canons contre le cancer” lors de sa chimiothérapie, lui et son complice Jan Gassman décident de tourner un second film qui l’accompagnera jusqu’au bout. Condamné mais résolument optimiste, l’état physique de Chrigu se détériore, sa façon de penser gagnant en maturité. Alors que la jeunesse lui promettait une vie d’expériences nouvelles, la maladie en a décidé autrement. Ne restent que ses souvenirs de voyages ou de soirées passées avec ses amis et quelques images tournées ça et là avec ses proches.

La lente dégradation d’une personne malade est toujours délicate à saisir. Que ce soit un film de fiction, le danger est alors le mélodrame sirupeux et larmoyant, ou le documentaire, ici alors le voyeurisme pointe son nez, filmer la mort lente pose de facto un problème éthique (doit-on ou avons-nous le droit de montrer une personne mourir?) et un problème formel (comment montrer la mort?). Chrigu, chronique d’une vie éclairée échappe au premier point par l’heureuse coïncidence d’une amitié avec son complice cinéaste Jan Gassman. C’est toute une complicité qui s’installe entre la caméra, qu’elle soit portée par le cinéaste lui-même ou bien son co-réalisateur, et les protagonistes de la vie de Chrigu, parents, frères, camarades d’enfance, etc. Les séquences de la maladie s’entrechoquent à celles du passée et tout à coup la maturité de Christian éclate, ici le problème formel s’éclaire de lui-même, les images posées du mourant qui se parle à lui-même ou instaure un dialogue réflexif se confrontent aux images tournées nonchalamment avec ses amis qui s’amusent, boivent et “déconnent”.

Cette formalisation de la problématique passé/présent, insouciance/maturité est à la fois la force et la faiblesse du film. La première partie souffre d’une certaine propension au montage MTV, au mélange trop insistant d’images inintéressantes avec des musiques rythmées sans véritable contenu. Au contraire, le visage de Chrigu, désormais imberbe résultant de la chimiothérapie, nous parle avec une frontalité, une sensibilité et une franchise qui touche. Alors qu’il ne cesse de prendre son caméscope comme outil de témoignage, une fracture se crée lorsque, trop faible, c’est désormais une poche de liquide médicamenteux qui ne cesse de l’accompagner. Jan Gassman prend le relais et déjà, c’est presque la vie, ou plutôt la rage de vivre, qui a quitté le corps de Chrigu. Voir son corps s’affaiblir, se détériorer, se gonfler et s’endormir devient une véritable épreuve, tant pour ses proches que pour les spectateurs.

Film bicéphale, à la fois carnet de notes et hommage, Chrigu, chronique d’une vie éclairée heureusement échappe au trop plein d’affect. Par l’entremise de ses souvenirs et de ses expériences passées, le film parle de l’absence d’avenir et de projet à long terme pour Christian qui dorénavant ne se pose que des questions de survivance du type “vais-je rechuter?”, “combien de temps me reste t-il?”, “vais-je avoir la force de tenir jusqu’au bout?”. Le corps plein de vigueur du jeune cinéaste dynamique s’endort et se déforme par les effets d’une morphine qui calme les douleurs mais transforme le corps en réceptacle vide de volonté et de caractère. Face à la maladie la lutte est inégale mais la résignation de Chrigu n’apparaît pas tel un échec, juste la conséquence inéluctable d’un destin tout tracé que Christian aurait souhaité différent.

Youssou N’Dour I bring what I love (Elizabeth Chai Vasarhelyi, 2008): chronique cinéma

YOUSSOU N’DOUR I BRING WHAT I LOVE
Un film de Elizabeth Chai Vasarhelyi
Avec Youssou N’Dour, Peter Gabriel, Fathy Salama, Kabou Gueye, Moustapha Mbaye, Neneh Cherry
Genre: documentaire musical
Pays: USA, France, Egypte, Sénégal
Durée: 1h42
Date de sortie: 31 mars 2010

Deux ans dans l’intimité du chanteur sénégalais mondialement connu, Youssou N’Dour lors de ses déplacements pour les concerts avec son groupe de rock de Dakar, Super Etoile, et la sorti d’un album au résonances religieuses, Egypt, enregistré au Caire avec l’orchestre de musique traditionnelle de Fathy Salama. Deux années où l’on découvre le quotidien du chanteur, aussi bien sur scène ou avec sa famille, son activité humanitaire et sa pratique d’un Islam modéré. Considéré en Afrique comme l’un des artistes les plus important, Youssou N’Dour a conscience de son statut mais n’en n’oubli pas pour autant là d’où il vient, d’une tradition du chant sénégalais, héritage de sa grand-mère. Habituellement représentant du Mbalax, style de rock africain, ce dernier album Egypt, plus personnel, lui permet de remporter aux Etats-Unis un Grammy Award qui fera la fierté de toute la nation sénégalaise après de vive polémique sur le contenu religieux de ces chansons. Portrait chaleureux et éclectique de l’artiste, I bring what I love se fait l’écho du message humaniste que tente de faire passer le chanteur.

Véritable icône de la musique pop africaine depuis son duo avec Peter Gabriel en 1985 et son single de platine pour la chanson 7 seconds avec Neneh Cherry en 1994, Youssou N’Dour n’a cessé de parcourir le monde pour transmettre ses rythmes et sa voix si particulière à un public de plus en plus métissé. Que ce soit à Dakar, dans son propre night club, ou à Paris et à New York pour son rendez-vous annuel du Grand Bal Africain, partout le même succès populaire, le même enthousiasme pour une musique festive et entraînante. Le film pourtant fait découvrir aux spectateurs une facette plus originale de l’artiste, celle plus intime d’un pratiquant respectueux de l’Islam. De sa volonté de transmettre un message positif sur les saints de la religion du Prophète va naître une polémique sans précédent au Sénégal. Ses détracteurs souligneront le paradoxe, à leur yeux blasphématoire, d’un artiste populaire portant en chansons les paroles vénérables et sacrées de ceux qui ont amené la religion musulmane au Sénégal. Mais pour Youssou N’Dour, chanter sa religion est un acte aussi naturel que chanter le quotidien de ses contemporains.

Engagé dans une démarche de transparence et de tolérance vis-à-vis de sa foi, le chanteur est également un Ambassadeur de L’UNICEF sur les thèmes de la santé publique et de la médecine préventive. Le film dévoile, sans pudeur mais avec un respect, les multiples facettes de l’artiste tout en soulignant sa dimension profondément humaine et accessible car Youssou N’Dour ne se coupe jamais des siens et de son public. La réalisatrice, Elizabeth Chai Vasarhelyi, instaure une complicité entre sa caméra et son sujet, une complicité qui se construit tout aussi bien lors des nombreux concerts que donne le chanteur, mais également lors des entretiens parfois informels auxquels se livrent ses proches. Plus surprenant, le documentaire propose une autre image du Sénégal. Loin de l’habituelle image de destination touristique, le pays témoigne de traditions folkloriques et religieuses complexes et variées qui ont survécu au colonialisme français, procurant au film un certain cachet à la fois exotique et quotidien.

Le film insiste sans restriction sur la joie de vivre de façon tolérante, notamment à travers la musique, véritable lien social au Sénégal. Par ces sons rythmés et entraînant, Youssou N’Dour affirme également une certaine vision de l’Afrique, une Afrique moderne et optimiste qui laisse de côté les sempiternels références à la misère et la guerre qui en effet, gangrènent certaines régions du continent. Emprunter le chemin de la notoriété internationale est aux yeux du chanteur une voie privilégiée pour passer ce message sans pour autant faire de sa musique un art exclusivement militant. La dimension populaire de ses compositions est une caractéristique essentielle selon lui, une façon de toucher le cœur des gens qui maintient sa pratique de la musique dans l’héritage du chant griot dont sa grand-mère fut une éloquente représentante. I bring what I love dévoile cette richesse sénégalaise avec sincérité et sans détour et ravira les aficionados de world music.

Chomsky et Cie (Olivier Azan et Daniel Mermet, 2008): chronique cinéma

CHOMSKY ET CIE
Un film de Olivier Azan et Daniel Mermet
Avec Noam Chomsky, Normand Baillargeon, Jean Bricmont
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h52
Date de sortie: 26 novembre 2008

« Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements » nous dit Noam Chomsky et cet intellectuel américain défend cette ligne de conduite depuis ces débuts dans les années cinquante. Linguiste de formation, il se définit lui-même comme un anarchiste socialiste qui prône l’exercice de la pensée critique au quotidien, non seulement contre le pré-mâché des clichés et des fausses vérités mais surtout contre le rouleau-compresseur des forces médiatiques qui ont transformé l’information en marchandises plus ou moins rentables. Noam Chomsky ne dénonce pas un quatrième pouvoir à la solde de gouvernements qui voudraient dissimuler des vérités qui fâchent mais bel et bien une industrialisation des organes d’informations qui, peu à peu, perdent de leur indépendance au profit d’une stratégie de type commerciale. Pour étayer ses propos, l’intellectuel pioche dans l’histoire récente des conflits à travers leur perception et leur retranscription dans les grands médias du monde. Le film est une véritable bouffée d’oxygène pour le cerveau, du moins pour les cerveaux qui veulent encore faire fonctionner leurs neurones.

A l’origine de ce film documentaire, une série d’entretiens accordés par Noam Chomsky à l’émission de radio « Là-bas si j’y suis » sur France Inter. L’énorme succès de ces entretiens audio lança une vague de souscription pour permettre à une coopérative de production, d’édition audiovisuelle et de distribution cinématographique indépendante nommée Les Mutins de Pangée, de transformer cette première expérience en film de long-métrage. Le travail de documentation, d’écriture et de recherches d’archives fut ainsi permis sans aucune aide publique préalable ni contrainte de pré-achat télévisuel. Un film auto-financé qui, malgré une forme très modeste et même parfois une image vidéo insuffisante pour la projection en salle, témoigne d’une rigueur et d’une pertinence étonnante. A travers des séquences d’interviews de Noam Chomsky, entrecoupés de la participation de deux penseurs connaissant bien son œuvre écrite, le film aborde des thèmes variés tels que le principe de consentement, la fabrication de la guerre ou encore l’autodéfense intellectuelle. En évoquant une révolte au Chili en 1907, l’attaque trompeuse sur le navire américain Meddox qui permit aux USA d’engager la guerre au Vietnam du sud, la radicalisation des Khmers rouges suites aux bombardements massifs de l’armée américaine dans les régions cambodgiennes frontalières du Vietnam, le massacre au Timor Oriental soutenu par les forces occidentales et bien entendu l’entrée en guerre des USA contre l’Irak, c’est toute une idéologie occidentale agressive et perverse que Noam Chomsky met à jour.

Détesté en France parce qu’il remet en cause la responsabilité même des intellectuels dans ce vaste aveuglement de l’histoire, de ses causes et de ses effets, les écrits de Noam Chomsky sont restés longtemps non traduits, une situation qui change cependant depuis les attentats du 11 septembre 2001, une catastrophe qui a révélé toute l’inanité d’un système de pensée plombé par les penseurs occidentaux depuis des décennies, notamment depuis le revirement de nombre d’entre eux, dénonciateurs des exactions américaines en Asie dans les années soixante-dix avant la grande déception de la montée des dictatures gauchistes et finalement l’admiration de la grande politique démocratique américaine. Chomsky lutte contre les raccourcis, les pertes de mémoire et surtout les jugements trop catégoriques et définitifs pour être sincères. Chomsky ne pense pas le monde, il l’observe et l’étudie avant d’en tirer des remarques et des théories. Véritable introduction à sa littérature, très prolixe par ailleurs mais dont seule une petite partie est aujourd’hui disponible en français, Chomsky et Cie révèle toutes les possibilités  et les nécessités d’une vraie remise en question des médias contemporains à l’heure où Internet déverse à flots continus des informations tous azimuts, informations dont chacun à la responsabilité de séparer le bon grain de l’ivraie.

C’est parti (Camille de Casabianca, 2009): chronique cinéma

C’EST PARTI
Un film de Camille de Casabianca
Avec Olivier Besancenot, François Sabadot, Abdel Zahiri
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h32
Date de sortie: 10 février 2010


Le jour est arrivé, il est temps pour la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) de se dissoudre. Les permanents et les militants sont là pour faire place nette, pour mettre à la benne près de quarante ans d’archives. Pour créer un nouveau parti plus large et plus fort, les leaders du mouvement ont décidé de repartir à zéro, d’effectuer une refonte totale, non seulement de leurs locaux, mais surtout de leur structure et de leur organisation. Ce projet de Nouveau Parti-Anticapitaliste (qui n’en a pas encore le nom) doit se construire par et avec les militants. Une année de travail et de meetings sera nécessaire pour mettre en place ce nouveau parti d’extrême-gauche pour rassurer les anciens militants de la LCR et pour gagner de nouvelles adhésions, principalement chez les jeunes dont l’évocation du communisme révolutionnaire était devenue une idée stérile voir handicapante. Ce nouveau parti pourtant n’accouchera pas sans douleurs et déjà des voix discordantes se font entendre, mais le rendez-vous est lancé.

Si l’on est habitué depuis l’âge d’or de la télévision à suivre quelques personnalités politiques majeures (on se rappelle les portraits de Jacques Chirac, Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing et bientôt Lionel Jospin), le témoignage de la vie d’un parti et même de sa création est lui beaucoup plus inhabituel. La réalisatrice, Camille de Casabianca, qui a connu le militantisme de gauche dès les années lycée, se livre donc ici à un exercice original en plaçant sa caméra sur deux points de vue parallèle : la rénovation des locaux de l’ex LCR d’un côté, la poursuite de la campagne de création du NPA de l’autre. Ainsi la mise au rebut de quatre décennies de militantisme pour rafraîchir l’aile de l’extrême-gauche qui en avait bien besoin. Le fil conducteur de ces deux regards, la mise en avant de son principal leader, Olivier Besancenot, l’un des plus jeunes visages du paysage politique français actuel.

Portrait tendre et courtois, Camille de Casabianca a choisi de ne pas jouer la carte de la houle politique, si ce n’est une petite confrontation verbale lors du week-end de l’Huma entre l’un des fondateurs de la LCR et un autre ancien de la ligue aujourd’hui au Parti Socialiste. Confrontation complice, le documentaire révèle là sa faille. Le film s’attache davantage à la forme de ce nouveau parti qu’au fond des problèmes que sa création questionne. D’un côté la mémoire et la trace de celles et ceux qui ont été les acteurs d’un militantisme dur et radical depuis les années soixante, de l’autre les doutes et la méfiance d’une nouvelle génération d’adhérents qui refuse cet héritage révolutionnaire. Cette nouvelle génération, qui tente de se persuader d’un espoir futur, porte un regard circonspect voir hostile à ce passé trouble de la LCR. Les uns doivent donc laisser leur radicalité au vestiaire pour permettre à ce nouveau parti de s’ouvrir davantage vers une population moins concernée par la lutte des classes que par le délitement de la classe moyenne.

Mais cette faiblesse, celle de ne pas intellectualiser le débat de la création de la LCR, procure cependant au documentaire un cachet de familiarité salvateur. Le spectateur est le témoin privilégié des réunions, des prises de paroles, des positions de chacun, et laisse à voir le fonctionnement d’un parti de taille modeste dans son évolution et ses contradictions. Loin de la toute puissance d’un leader qui se voudrait la tête de proue d’une machine politicienne, C’est parti met à jour la mécanique d’une campagne qui se construit à plusieurs et dont toutes les voix comptent en toute égalité, principe que défend becs et ongles Olivier Besancenot, constamment mis au centre de l’opération par les médias qui ont besoin d’un leader bien identifié pour faire leurs choux gras. Davantage témoignage qu’essai politique, C’est parti marque un moment fort dans la vie d’un parti, celui de la remise en question et du renouveau, sans s’attacher au prix à payer pour franchir cette étape.

R.A.S. nucléaire rien à signaler (Alain de Halleux, 2009): chronique cinéma

RAS NUCLEAIRE RIEN A SIGNALER
Un film d’Alain de Halleux
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 58 min
Date de sortie: 9 décembre 2009

Avec la crise pétrolière des années soixante-dix, la France puis l’Europe sont devenues la zone où se sont développés le plus de centrales nucléaires au monde. Durant ces trente dernières années un savoir-faire s’est imposé dans la gestion et la maintenance de ces sites, un savoir-faire aujourd’hui menacé par la sous-traitance et la réduction des coûts qui découlent de la privatisation du marché de l’énergie. Ces travailleurs du nucléaire qualifiés mis peu à peu de côté au profit d’une main d’oeuvre meilleur marché sonnent l’alarme. Du risque zéro imposé par les contraintes de cette nouvelle technologie énergétique, nous sommes passé depuis peu à un risque calculé ! La sécurité ne concerne pas seulement celles et ceux qui travaillent sur les sites même, elle concerne toute la population car le spectre de Tchernobyl règne…

Chimiste nucléaire de formation, Alain de Halleux a changé de voie en devenant photographe, scénariste et réalisateur de documentaires. Le monde du nucléaire reste aujourd’hui, hormis les manifestations médiatisées des organisations anti-nucléaires, un univers mal connu et mal compris. Si la catastrophe de Tchernobyl ne semble plus possible telle qu’elle s’est produite avec les réacteurs actuels, le danger est lui bel et bien présent, pour preuve la catastrophe évitée de justesse en Suède en juillet 2006. Mais R.A.S. nucléaire rien à signaler ne se positionne pas pour ou contre ce type d’énergie mais davantage sur la question du comment. Comment les sociétés privées font t-elles fonctionner ces sites ? Avec quels professionnels ? Sous quelles contraintes de normes de sécurité ? Et là le documentaire ne rassure pas, bien au contraire. Lorsque le nucléaire tombe aux mains de la logique de marché c’est tout le processus de la rentabilité qui s’installe aux mépris du principe de précaution. La maintenance d’un réacteur est un processus long, coûteux mais nécessaire.

Cette maintenance est normalement effectuée par des professionnels dont la compétence s’est formée au fil des années depuis la mise en place des premiers réacteurs en France. Pourtant, depuis quelques années cette profession s’est précarisée devant les nécessitées économiques d’un marché de l’énergie de plus en plus compétitif. Alain de Halleux ne cherche pas à faire un documentaire contemplatif ni théorique, il se contente de filmer celles et ceux qui, d’habitude, restent dans l’ombre. Et leurs propos sont sans appel, il y a péril en la demeure. Non pas que l’énergie nucléaire soit incontrôlable et instable mais seulement que cette forme d’énergie demande une attention et un contrôle particulier, incompatible avec une recherche de la rentabilité maximum. Témoignages de personnes mis au ban de la profession pour avoir alerté les autorités, évènements et manifestations autour de certains sites, explications claires et ludiques sur les différentes phases de maintenance, l’on reste subjugué devant ce que personne n’avait jamais révélé jusque là.

Le film se veut un film citoyen dans le sens où il porte à l’attention de tous des problèmes qui concernent l’ensemble des populations. Ne pas laisser le nucléaire dans les seules mains des sociétés qui exploitent les réacteurs mais bel et bien réagir quand la nécessité s’impose, d’avoir un droit de regard sur ce qu’il se passe à l’intérieur. Etrangement les pouvoirs politiques sont quasiment absents du film, absence d’autant plus dommageable que le nucléaire fut imposé à la société française par le gouvernement de Giscard d’Estaing, ligne toujours suivie par les gouvernements suivants. R.A.S. nucléaire rien à signaler interroge et inquiète mais surtout dévoile la complexité du problème, loin du combat manichéen du « pour ou contre » mis en avant par les médias. Ironie du documentaire, l’intérieur des réacteurs a un effet perturbant car la beauté de ces structures fait vite oublier tous les risques de cet environnement de travail. Le bleu cobalt des piscines, la propreté parfaite du métal rutilant, l’agencement complexe des conduites et des tuyaux ne doivent pas distraire des dangers sous-jacents.

D’une seule voix (Xavier de Lauzanne, 2009): chronique cinéma

D’UNE SEULE VOIX
Un film de Xavier de Lauzanne
Genre: documentaire, musical
Pays: France
Durée: 1h23
Date de sortie: 11 novembre 2009

D'une seule voix affiche

Jean-Yves Labat de Rossi, producteur de musiques classiques et traditionnelles, ancien rocker et hippy dans les années soixante-dix, organise en 2004 un concert à Jérusalem d’artistes Israéliens juifs, Israéliens arabes et Palestiniens. Deux ans plus tard il souhaite organiser une tournée de ces musiciens dans toute la France et part à Jérusalem et à Gaza pour mettre en place le projet. Ainsi le Jerusalem Oratorio Chamber Choir, L’Ensemble Musical de Palestine, le groupe israélien Ashira, le chœur d’enfants de Taibeh accompagné du chœur Efroni, l’artiste pop Eti Castro et le chanteur hip-hop Sameh Zakout se retrouvent sur les routes de France pour quatorze concerts. Un voyage dans les coulisses de cette aventure peu ordinaire à l’heure où le conflit israélo-palestinien manifeste son impasse. Entre complicités musicales et tensions identitaires, les relations humaines au jour le jour.

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Projet complètement indépendant né à la suite de la captation du premier concert D’une seule voix à Jérusalem, le film qui suit la tournée française révèle à la fois les points forts du projet (la rencontre et surtout la vie quotidienne que les musiciens partagent) mais aussi les inconvénients qu’un tel projet suscite lorsque les moyens techniques ne suivent pas. Tourné à une seule caméra en effectuant en même temps la prise de son, le réalisateur Xavier de Lauzanne court littéralement après son film qui fatalement s’essouffle à plusieurs reprises en essayant de capter la scène, les coulisses et les problèmes d’organisation de la tournée qui s’apparente à un joyeux bazar. Formellement pauvre car tourné « à l’arrache », les différentes séquences se précipitent les unes après les autres sans véritable sérénité, un constat d’autant plus dommageable que le sujet, et les protagonistes, se révèlent attachant et iconoclastes.

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En effet les différentes personnalités font l’atout du film. Des personnalités fortes et originales qui nous rappellent combien derrière toute cette problématique israélo-palestinienne se cachent des individus certes d’origines diverses, mais qui partagent pourtant de nombreux points communs, à commencer  l’amour de la musique. Que ce soit Atef, en quelque sorte le responsable de l’Ensemble Musical de Palestine qui doit gérer les comportements inappropriés de ses musiciens, ou encore Haggy, chef du cœur de la Jerusalem Oratorio Chamber Choir, qui prend conscience des différences sociales dont chacun est issu, ce sont deux musiciens qui expriment leurs sentiments sur le projet et sur les difficultés à mener ce même projet à terme, une problématique assez éloignée d’une pure réflexion politique sur le conflit, seulement évoquée lors d’une discussion houleuse sur le trajet en bus.

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Car les tensions inévitablement ce font jour, tensions que tente de réfréner à tous pris Jean-Yves Labat de Rossi, qui sent que son projet peut lui échapper des mains à tous moments. Face à des remarques acérées ou des non-dits qu’expriment certains, c’est paradoxalement de deux jeunes artistes qu’émanent une connivence sans pareil. Eti Castro et Sameh Zakout, respectivement juive israélienne et arabe israélien, ont travaillé précédemment sur un CD mutuel et leur duo fonctionne sans aucune arrière-pensée. Elle, chanteuse pop, et lui chanteur hip-hop se produisent ensemble en hébreux et en arabe, mettant l’ensemble du public à l’unisson sur des rythmes contemporains enlevés. Qu’elle agite un kheffieh malgré la protestation de ses pairs, ou qu’il chante le cœur sur la main lorsqu’il s’exprime en hébreux, le duo témoigne d’une espérance folle dans la complicité des deux cultures, une complicité qui va heureusement finir par s’étendre dans le groupe. L’actualité rattrapant le documentaire, les frappes à Gaza au tout début 2009 ont fait perdre au groupe l’un des leurs. Constat bien pessimiste, la musique n’a pour l’instant pas recouvert le bruit des bombes, pourtant chacun dans le groupe garde l’espoir d’une possible entente qui permettrait aux différentes cultures d’exprimer le meilleur d’elles-mêmes.

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Michael Jackson’s This is it (Kenny Ortega, 2009): chronique cinéma

MICHAEL JACKSON’S THIS IS IT
Un film de Kenny Ortega
Avec Michael Jackson
Genre: documentaire, concert, musical
Pays: USA
Durée: 1h52
Date de sortie: 28 octobre 2009

This is it affiche

Dernières images tournées en mai et juin 2009, This is it s’offre comme le concert qui n’a pas eu lieu suite au décès de la star. Lors des répétitions au Staples Center de Los Angeles, Michael Jackson et sa troupe préparent un show exceptionnel que le chanteur conçoit comme une ultime révérence à son public. Parsemé d’images making of et d’entretiens hagiographiques avec les danseurs et les musiciens, This is it est bien entendu un film « bricolé » à partir de sources de qualité variable, n’étant pas destiné au départ à être diffusé en public mais conçu au contraire pour les archives personnelles du chanteur. Hommage posthume d’une des plus grandes célébrités de la chanson qui s’était auto-proclamé le Roi de la Pop, This is it achève une carrière longue de près de quarante-cinq ans.

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Ce qui frappe à la vision de ce film qui n’en est pas un sur un concert qui n’aura jamais lieu, c’est sa dimension fantomatique justement. Le montage comme principe divin qui permet d’assembler des pièces disparates pour faire vivre un homme qui n’est plus. Les images quittent leur statut d’archives pour insuffler pour la dernière fois la vie à celui qu’elles filment. Etonnament Michael Jackson est celui qui reste le plus à distance de la caméra, toujours en retrait, le visage dissimulé derrière ses lunettes noirs, derrière une mèche tombante ou sous un chapeau, là où le reste de la troupe s’offre en interview. Le film semble ne pas vouloir écorcher ce mythe de la représentation même si, à plusieurs reprises, l’on sent la fragilité, au sens physique du terme, du chanteur. Maigreur du corps, visage émacié, vocalises parfois tremblantes, finalement Michael Jackson révèle dans ces quelques instants toute son humanité, loin d’une image consacrée, presque obsessionnelle et paranoïaque, construite au fil de sa carrière.

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Parmi ses danseurs et ses musiciens, Michael Jackson cherche le ton juste, le tempo juste témoignant d’une acuité musicale que le public ne lui connaissait pas. C’est lui qui trouve le rythme, qui trouve la hauteur juste d’une note, donnant en cela une leçon de musique assez incroyable. Pourtant à chaque instant sa figure reste humble, presque minuscule face au gigantisme du show en préparation. Volonté de magnifier oblige, le grand écran et la nacelle qui transporte le chanteur parmi son public se conçoivent comme des procédés illusoires. Car l’imaginaire du chanteur n’est rien d’autre qu’un voyage dans la fiction comme nous le rappelle les mini-films tournés spécialement pour le concert, entre Moonwalker qui plonge la star dans Gilda, un film noir des années quarante avec Humphrey Bogart et Rita Hayworth, et bien sûr Thriller, écho du film d’horreur pour adolescents des années quatre-vingt, ici retourné en 3D. Michael Jackson s’offre des rôles sur mesure pour satisfaire son appétit de fiction, entraînant son public avec lui. This is it se garde bien de mettre à mal cette fiction, de révéler une vérité trop prosaïque à ses yeux. Michael Jackson est mort d’avoir trop donner, mais cela il faut le deviner derrière ces images façades qui ne manquent pourtant pas d’émotions. Succédané d’un concert attendu par tous, This is it ne peut pas être autre chose qu’un pansement sur la plaie que la mort du chanteur a ouverte dans le cœur de son public.

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Louise Bourgeois… l’araignée, la maîtresse et la mandarine (Marion Cohen et Amei Wallach, 2008): chronique cinéma

LOUISE BOURGEOIS… L’ARAIGNEE, LA MAITRESSE ET LA MANDARINE
(Louise Bourgeois: the spider, the mistress and the tangerine)
Un film de Marion Cohen et Amei Wallach
Genre: documentaire
Pays: USA
Durée: 1h35
Date de sortie: 9 décembre 2009

Louise Bourgeois affiche

Artiste tardivement reconnue, Louise Bourgeois ne cesse de convoquer ses souvenirs, ses peurs et ses traumatismes dans son œuvre. Dessins, sculptures, installations, elle s’approprie les formes et les matériaux pour les plier à sa volonté, dans un mouvement de construction et de destruction qui témoigne d’une rage de créer. De la mémoire de ses parents et de son enfance dans les années dix, Louise Bourgeois ne cesse de travailler ses émotions, « trop grandes » pour elles selon ses propres termes. Dans ce documentaire tourné sur plusieurs années, l’artiste et la femme se confie sans détour et même avec une certaine frontalité et agressivité qui démontrent une grande force de caractère.

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Les documentaires sur les artistes en tous genres abondent mais peu d’entre eux réussissent à véritablement sublimer leur sujet. Pour peu que l’œuvre en question n’intéresse pas le spectateur et c’est l’ennui qui s’installe dès les premières images. Ici, rien de cela et que l’on aime ou pas le travail de Louise Bourgeois (pour ma part je suis assez insensible à son monde), L’araignée, la maîtresse et la mandarine nous plonge au cœur d’un processus créatif tourbillonnant et orageux qui ne s’épargne pas les doutes, les crises de colère et les pleurs. Scène touchante après plus d’une heure d’une Louise Bourgeois offensive et revancharde, celle-ci est soudainement submergée par les larmes à la mémoire d’un souvenir douloureux. Ici ce ne sont pas tant les œuvres qui s’exposent que l’artiste qui se met à nu. Derrière les rides profondes du visage, derrières les taches de peau, derrière des mains tremblantes, c’est toute une vie qui se dévoile depuis les premiers pas à Choisy-le-Roy jusqu’au décor de son studio new-yorkais. Une vie passée parmi l’élite intellectuelle de la Grande Pomme, traversant tous les mouvements artistiques qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale.

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Images d’œuvres in situ, d’installations imposantes ou encore des archives filmées depuis les années soixante-dix, époque de sa notoriété naissante, le documentaire ne suit pas une chronologie forcée et contrainte mais le propre cheminement de Louise Bourgeois, point avare de paroles et d’anecdotes sur sa vie bien remplie. Si le mouvement féministe d’alors a bien tenter d’en faire son icône, elle a pourtant su à chaque instant de sa vie échapper à l’encadrement ou aux récupérations. Artiste sauvage et insaisissable, elle ne se fie qu’à son propre jugement et ses propres analyses, quitte à parfois bousculer les conceptions de son entourage avec véhémence.

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Maternité, trahison filiale, confrontation avec un monde éminemment masculin, misogyne et orgueilleux, sa plus grande blessure restera celle de ne pas avoir rendu son père fier d’elle, lui qui n’a pas hésiter à faire cohabiter son épouse et sa maîtresse (qui n’était autre que la tutrice de Louise justement) pendant près de dix ans dans la même demeure. Situation familiale intolérable et troublante, Louise en gardera à jamais un désir de tordre la réalité selon son humeur. Louise Bourgeois compose, assemble, manipule, organise et construit ainsi un univers qu’elle s’approprie, très ancré dans les références psychanalytiques. Elle est la parfaite antithèse de Brancusi, ce sculpteur lui aussi déraciné qu’elle a connu et pour lequel elle avait une profonde admiration. Petit bout de femme qui semble dominée par ses propres installations, son regard affiche au contraire une volonté ferme et inébranlable. Vociférant parfois ses ordres ou ses directives à son assistant, il semble parfois que les gens se brûlent à son contact.

Le syndrome du Titanic (Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre, 2007): chronique cinéma

LE SYNDROME DU TITANIC
Un film de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h33
Date de sortie: 7 octobre 2009

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Ancien reporter photo et animateur de l’une des émissions phares du petit écran, Nicolas Hulot s’est depuis quelques années tourné vers le militantisme écologique sur la scène politique. Son discours, ses constats, son argumentation, il les délivre depuis longtemps sous la forme de livres, de propos et d’engagements qu’il destine à tous. Rien d’étonnant à ce qu’il tente, cette fois, le médium cinématographique pour faire passer son message et sa colère. Mais Le syndrome du Titanic ne se veut pas seulement documentaire écologiste. Il est aussi un essai philosophique sur la nature de l’homme et sa place dans le monde, ou encore une analyse sociale des disparités des peuples entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud. Il est enfin une violente critique économique contre le capitalisme sauvage qui n’a d’autre mot d’ordre que la croissance à tout prix. Discours politique, réflexion humaniste et cri d’alarme, Le syndrome du Titanic nous plonge dans l’obscurité d’une société humaine en crise.

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Le cinéma a depuis quelques années pris le wagon de la prise de conscience du problème écologique. Que ce soient les documentaires davantage tournés vers la contemplation de la Nature (Microcosmos, Le peuple migrateur, La planète blanche) ou le combat de la Nature contre l’Homme (Une vérité qui dérange ou The cove – la baie de la honte plus récemment), Le syndrome du Titanic creuse davantage le sillon des conséquences de l’activité humaine sur l’évolution de notre planète, sillon notamment engagé par le documentaire très esthétisant de Yann Arthus-Bertrand, Home. Mais le long-métrage de Nicolas Hulot veut aller plus loin que les pures considérations environnementales et la réflexion se glisse d’entrée de jeu (dès le générique de début en fait) vers une pensée plus globale du phénomène humain.

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Les considérations cosmiques qui ouvrent le bal risquent d’en désarçonner plus d’un. Nicolas Hulot nous parle de galaxies, de formation de l’atome, de la Terre puis de la vie sur notre planète pour nous remettre à notre juste place d’animal pensant qui, depuis qu’il est apparu, a fait du chemin en harmonie avec la nature avant de briser cet équilibre à l’ère industrielle. Ce message malheureusement restera obscur à nombre de spectateurs tant il est parsemé au fil du film sans véritable cohésion. De plus le narrateur parsème son message de considérations humanistes, sociales et économiques qui sans aucun doute perdront d’autres spectateurs en route. Le syndrome du Titanic se veut amitieux, trop peut-être au regard des une heure trente que dure le documentaire. Plus qu’un documentaire écologiste donc, Nicolas Hulot tente une réflexion plus engagée sur le rôle de l’homme dans la machinerie mondiale.

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L’angle d’attaque du film est par ailleurs original et se démarque immédiatement des autres documentaires semblables, Nicolas Hulot y parle de sa propre trajectoire d’écologiste en devenir. D’aucun argumentera la mégalomanie de l’animateur, d’autres railleront le moralisme des propos. Pourtant il n’en est rien car si le co-réalisateur appose bien sa voix sur le film, le discours se veut avant tout personnel dans l’espoir que sa propre expérience viennent éclairer quelques lanternes. Car lorsqu’il pointe du doigt une société marchande qui porte aux nues les futilités, il se range lui-même dans cette catégorie des peuples qui ont tout et qui ne se contente de rien. Enfant du capitalisme à outrance, il en comprend donc davantage les difficultés à surpasser cette position pour regarder ailleurs, notamment vers le Sud où les ravages de l’économie mondiale se perçoivent au centuple par rapport aux pays ultra-industrialisés.

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Si le documentaire a le courage de souligner la nécessaire richesse et différence des peuples, richesse elle-même menacée par la globalisation marchande, le film met de côté toute tentative de solutions. Tout juste en invoquant la seule énergie infiniment renouvelable, celle du soleil, l’auteur laisse dans l’ombre les voies à prendre pour repenser l’homme et ses civilisations. Peut-être le film contient une première réponse dans sa forme même, celle du voyage et du regard vers l’autre, prélude à une meilleure compréhension et appréhension de nos congénères qui, sous certaines latitudes, n’ont d’autres choix que de vivre avec peu sans pour autant se plaindre.

Nos lieux interdits (Leïla Kilani, 2008): chronique cinéma

NOS LIEUX INTERDITS
Un film de Leïla Kilani
Genre: documentaire
Pays: France, Maroc
Durée: 1h48
Date de sortie: 30 septembre 2008

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Sous le régime d’Hassan II au Maroc, entre les années soixante et quatre-vingt, des milliers d’opposants politiques sont assassinés, torturés ou portés disparus. Ce drame est longtemps resté sous silence, empêchant de nombreuses familles de victimes de faire leur travail de deuil. Alors que la mort du roi en 1999 engage une ère nouvelle pour le pays, une Instance Equité et Réconciliation est mise en place en 2004 par le gouvernement pour indemniser les familles. Pourtant pour la plupart le silence reste la règle et le manque d’informations empêche tout travail exhaustif. De nombreux corps restent non identifiés, les lieux de mort restent fermés et inaccessibles, le face à face avec l’histoire reste douloureux. Auprès de quatre famille, de quatre tragédies, le film recueille quelques paroles, quelques gestes qui disent toute la détresse d’un peuple, d’une époque.

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Documentaire co-produit par la France et le Maroc, la cinéaste Leïla Kilani s’est vue confier la grande responsabilité de filmer tout le processus liés à l’Instance afin de constituer une immense archive audiovisuelle sur des évènements restés jusque là tabous, jusque là frappés du sceau du silence. Mais pour creuser davantage son propos la réalisatrice a rencontré, chez elles, des familles qui, avec leurs mots, leurs hésitations, leurs souvenirs perdus, leurs frustrations et leurs peurs, évoquent ce qui ne peu être raconté ni filmé. La répression politique s’est doublée d’une horreur indicible, invisible, relayée par les rumeurs et le manque totale de trace. En filmant ces familles dans leurs salons, à la fois lieu privé et lieu public où l’on reçoit les invités, ces familles victimes d’un système autoritaire témoignent de la double nature du drame, le drame national, celui d’une nation toute entière, blessée dans son corps social, et le drame familial, celui d’un époux, d’un frère ou d’un père disparu, mort quelque part ou rescapé d’atrocités dont on ne peut décrire le moindre détail.

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Sur le modèle documentaire qui choisit de ne pas reconstituer, de ne pas rendre spectaculaire ce qui est horrible, de s’adapter aux nombreux silences de celles et ceux que l’on interroge, Leïla Kilani pose son film dans un sillon comparable aux travaux de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh. Si sur le fond elle respecte et poursuit ses prédécesseurs, elle n’arrive pas néanmoins à convaincre sur la forme, trop marquée de cet économie de moyens qui parfois joue contre le film. Image vidéo, cadres peu composés, montage certes lisible et compréhensif, il manque au documentaire un travail technique irréprochable mais aussi une mise en perspective des familles interviewées dans leur intimité et ces lieux demeurés inaccessibles à la population.

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Plaie encore trop vive pour la plupart, l’Instance Equité et Réconciliation semble totalement démunie face au problème. Dans son désir de reconnaître la douleur de ces familles sans pour autant juger les coupables, le gouvernement marocain se place dans une étrange position. Main généreuse d’une part et protecteur des assassins de l’autre, il ne mène qu’une partie de l’enquête (identification des familles, des gens disparus et des corps retrouvés) sans avoir la volonté totale d’investiguer sur celles et ceux qui ont mis en place un tel système de liquidation. Dans des fosses communes ou des tombes disposées ça et là, ce ne sont que quelques victimes qui refont surfaces. Le témoignage des rescapés est encore plus terrible, ils n’ont souvent rien vu, tout au mieux entendu. Quand la vue fait défaut et que les souvenirs sonores s’estompent, il ne reste plus grand chose pour rétablie la vérité, sinon interroger ceux qui ont le geste. Rithy Panh ne s’y était pas trompé dans S21, la machine de mort khmère.

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