La fenêtre (Carlos Sorin, 2008): chronique cinéma

LA FENETRE
(La ventana)
Un film de Carlos Sorin
Avec Antonio Larreta, Maria del Carmen Jimenez, Emilse Roldan, Arturo Goetz, Jorge Diez, Carla Peterson, Luis Luque, Roberto Rovira
Genre: drame
Pays: Argentine, Espagne
Année: 2008
Durée: 1h15
Date de sortie: 3 juin 2009

Dans une immense hacienda de Patagonie, Antonio, un vieil homme sur la fin de sa vie contemple les rayons de lumière qui s’infiltrent dans l’entrebâillement de sa fenêtre. Dans la maison, la domestique s’affaire tandis qu’un accordeur de piano s’active à restaurer l’instrument qui n’a pas servi depuis très longtemps. Fatigué, Antonio écoute les bruits de son entourage et les sons de la nature qui lui parviennent par cette unique fenêtre, seul lien qui le relie encore à un semblant de vie. Il lutte contre l’endormissement car le soir à venir est un soir particulier, Antonio va enfin revoir son fils, un célèbre jouer de piano, qu’il n’a pas vu depuis des années.

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Dans son nouveau film, Carlos Sorin quitte sa manière immédiate de filmer dont on a pu apprécier la maîtrise dans des films tels que Bombon el perro et El camino de San Diego pour au contraire adopter un ton posé et contemplatif, à la manière d’Ingmar Bergman. Selon Sorin lui-même, Les fraises sauvages aurait été comme un point de départ, un vieux souvenir de cinéphile, vers lequel le cinéaste souhaitait tendre avec La fenêtre. La dramaturgie réduite au stricte minimum, ne reste plus que de longs plans immobiles sur un coin de pièce, de la maison, ou du paysage environnant. Le regard perdu vers un ailleurs, le personnage d’Antonio, interprété par l’écrivain et dramaturge uruguayen Antonio Laretta, semble comme profondément remué par ses souvenirs et son passé, deux séquences de sa prime jeunesse venant le hanter, ses tous premiers souvenirs d’enfant venant comme annoncer les tous derniers instant qu’il lui reste à vivre.

Ses souvenirs, ce sont bien sûr ceux de ses parents, notamment de sa mère, et des sons qui venaient du salon, des invités et de la musique en bruit de fond. L’agitation des premiers mois de vie contrastent avec l’apparente sérénité de l’âge. Carlos Sorin capte plus qu’il ne filme, laissant le spectateur se perdre dans l’attente inquiète du vieux bonhomme. Mais la seule péripétie du film, celle où justement le quinquagénaire s’évade à la barbe de tous pour une dernière escapade dans son immense propriété vide, ne suffit pas à combler un fil rouge trop mince pour un long-métrage. La quasi-absence de dialogue témoigne de la volonté du cinéaste de nous laisser nous imprégner de l’atmosphère qui se dégage des séquences plutôt que de nous identifier aux personnages, mais cette hyper-passivité des images et des sons risquent de rebuter une grande partie du public

La fraîcheur et l’humour de ses deux films précédent ont ici disparus, l’austérité la plus sèche s’imposant de manière radicale. Reste bien entendu quelques plans magistraux et une réelle maîtrise du cadre et des sons, un travail très fin et très subtil qui malheureusement reste lettre morte au prisme de la durée du film. A l’image d’Abbas Kiarostami et son film Le vent nous emportera, l’ennui gagne autant le personnage que le spectateur, faisant du long-métrage une véritable épreuve de l’attente, du repli sur soi et du questionnement des choses qui nous entourent. Cette façon d’étirer les plans, de se concentrer sur d’infimes détails immobiles est un pari très risqué mais en cela il se rapproche en effet des grandes réflexions métaphysiques et morales (la vie, la mort, la solitude, l’héritage) développées par Les fraises sauvages.

14 kilomètres (Gerardo Olivares, 2007): chronique cinéma

14 KILOMETRES
Un film de Gerardo Olivares
Avec Adoum Moussa, Illiassou Mahamadou Alzouma, Aminata Kanta
Durée: 1h35
Date de sortie: 25 février 2009

14 kilomètres est la distance qui sépare le continent africain du continent européen. Pourtant certains clandestins des milliers de kilomètres pour traverser l’Afrique afin d’arriver sur les côtes, avant le grand départ. Violette, une Malienne, désire échapper à un mariage forcé et entame ainsi sa longue route à travers le Mali, le Niger, la Libye, l’Algérie puis le Maroc. Sur son chemin elle croise Bouba, un jeune homme qui rêve de devenir un footballeur professionnel, poussé par son grand frère Mukela. Tous les trois traversent le désert du Sahara à pied pour rejoindre le petit village de Barghot, et, de camions surchargés en frontières contrôlées, ils font route à travers l’Algérie pour rejoindre les côtes marocaines. La pauvreté, la chaleur, le désert et le manque d’eau rend cette expédition dangereuse et incertaine. Plus d’un clandestin a disparu sous le sable brûlant du Sahara sans que personne sans rende compte. Au-delà des dunes de sable et du vaste océan, ils rêvent d’une autre vie qu’ils pensent forcément meilleure.

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14 kilomètres offre au regard ce qui d’habitude ne nous est pas montré, la première étape (la plus longue) d’un voyage clandestin vers les pays de l’Europe. Car si nos regards d’occidentaux mêlent toutes les personnes d’origine africaine ensemble, ces regards ignorent les différences de nationalités, de culture et d’appartenance tribale. Ils sont tous certes africains mais ils sont avant tout maliens, nigériens ou encore libyens. Traverser l’Afrique, c’est d’abord se rendre compte de ces différences, différences d’autant plus difficile à saisir que les frontières entre les états sont poreuses et non marquées géographiquement ou géologiquement. Ce manque de repère, c’est violette qui le comblera car elle, elle sait lire les étoiles grâce à son père. Du bord du fleuve Niger au Mali, direction plein Nord vers le Niger. Trahison vis-à-vis de nos trois personnages qui naviguent à vue, le réalisateur nous comble d’une belle carte de l’Afrique et du chemin parcouru. Facilité et aisance du procédé, il révèle néanmoins combien nous sommes peu familiarisé avec les territoires de ce continent qui fut pourtant pendant longtemps notre terrain de chasse colonial.

Gerardo Olivares ne verse pas seulement dans la facilité mais aussi dans l’image d’Epinal, celle du Sahara magnifique, baigné de soleil, presque mystique quand nos trois compères souffrent de la lumière harassante et de la chaleur suffocante. Les belles dunes sont pour les touristes, pas pour les clandestins. La mise en scène fuit son sujet pour la beauté des lieux, erreur impardonnable lorsque l’on s’attache à décrire ce périple mortel. Seule séquence à échapper à cette tendance, celle du camion bondé, surchargé, qui transporte le triple de sa charge convenable, débordant de toute part. Traverser ce continent, c’est comme tenter un coup de poker. La nature n’est pas seule contre vous, les militaires, les voleurs, les profiteurs ne cessent de prendre leur part à ce marché où l’homme est le bétail. Mais la vraie rupture est consommée en arrivant au Maghreb. Rejetés de toutes part nos clandestins errent dans un voyage qui semble sans issue et en même temps sans retour possible. Violette ne peut rejoindre la cinquantenaire qu’il l’a épousé comme son énième femme, et Bouba ne peut décemment gâcher son talent pour continuer son travail de mécano pour le compte d’un garagiste véreux et paresseux. Violette et Bouba rêvent d’une autre vie, d’un futur meilleur tout comme une grande majorité d’entre nous. A défaut de combler toutes leurs attentes, la traversée de l’Afrique les aura au moins fait grandir. Un film sur l’inaltérable volonté de ceux qui veulent voir plus loin, y compris au péril de leur vie.