Une nuit (Philippe Lefebvre, 2011): chronique cinéma

UNE NUIT
Un film de Philippe Lefebvre
Avec Roschdy Zem, Sara Forestier, Samuel Le Bihan, Grégory Fitoussi, Jean-Pierre Martins, Jean-Paul Muel, Sophie Broustal, Gérald Laroche, Richard Bohringer
Genre : Policier
Pays : France
Durée : 1h40
Date de sortie : 4 janvier 2012

Le commandant Simon Weiss, flic de la Brigade Mondaine, parcourt chaque nuit les rues parisiennes en évoluant à découvert dans les différentes boîtes de nuit et cabarets de la capitale. L’expérience lui a appris les ficelles du métier et surtout un sang froid qui lui permet d’approcher les malfrats, même parfois de partager certains secrets avec eux. Cette nuit-là une jeune recrue, Laurence, lui est adjointe comme chauffeur. Mais l’IGS est après lui pour une sombre affaire de corruption. Comme chaque soir, Weiss fera le tour des établissements de nuit et croisera le chemin de Tony Garcia, un ancien du monde de la nuit tout comme lui, puis Jo Linder, un homme fiché au grand banditisme qui souhaite ouvrir prochainement un nouvel établissement. Pris entre le feu de la police des polices et celui des criminels des bas-fonds, Weiss devra ruser pour tirer sa carte du jeu.

Le cinéma français aime le polar et celui-ci, de temps en temps, le lui rend bien. La nuit est l’un de ces films réalistes dans la lignée de Le petit lieutenant de Xavier Beauvois ou encore plus récemment Polisse de Maïwenn. Le cinéaste écarte donc la veine du spectaculaire pour s’attacher davantage à ses personnages et surtout au contexte du métier de flic de la Mondaine, un véritable monde à part avec ses secrets, ses habitudes et surtout ses travers inavoués. Le monde de la nuit est un monde où la loi ne prévaut pas et surtout où la morale est rancardée aux vestiaires. L’alcool, la drogue, la prostitution et la pornographie sont les ingrédients d’un cocktail nocturne qui font des membres de la pègre des gens influents, incontournables, maîtres de leurs secteurs. Mais une certaine nostalgie se cramponne, celle des spectacles de cabarets, des figures anthologiques à l’emballage travesti poussant la chansonnette avec une honnêteté touchante. Le film parle de tout cela sans en avoir l’air. Roschy Zem, d’une classe proprement séduisante, traverse tout ce capharnaüm avec une maîtrise de soi confondante. Face à lui Sara Forestier, qui a fait bien du chemin depuis L’esquive qui l’a révélé au grand public en 2004, ne démérite pas. Discrète, curieuse d’un monde qu’elle découvre peu à peu, elle est sagement à l’écoute de celui qui la guide dans les ruelles obscures de la capitale. Non pas un grand rôle de composition mais bien plutôt un rôle de soutien, qui s’offre comme un contrepoint à celui de Roschdy Zem.

La mise en scène est, elle, précise, efficace, dénuée de plans futiles. Une certaine nervosité s’en dégage, nervosité volontairement accentuée lors de la confrontation du flic avec les différents protagonistes peu scrupuleux de la loi française. Samuel Le Bihan, Grégory Fitoussi, Jean-Pierre Martins, Gérald Laroche tirent leur épingle du jeu mais c’est étonnement Richard Bohringer, dans un tout petit rôle, qui retient l’attention. Puissance de la « gueule d’acteur », on retrouve ici un hommage succinct mais vibrant aux visages du cinéma policier français des années cinquante et soixante, celui où les truands et les flics n’étaient, en fin de compte, pas si différents. Mais justement si hommage il y a, Philippe Lefebvre évite consciencieusement cette contemplation béate du cinéma envers ces truands violents et peu honorables. La veine réaliste lui imposant une certaine objectivité du propos. Reste l’histoire de l’amitié virile, petit cliché du genre remise en question dans la conclusion du film. Là où le film impressionne encore davantage, c’est dans son écriture. Unité de lieu (Paris) et de temps (une seule nuit) sont scrupuleusement respectés, animant ainsi le film d’une densité rare. Une petite pépite du cinéma français qu’il serait dommage de manquer.

La Chine est encore loin (Malek Bensmail, 2007): chronique cinéma

LA CHINE EST ENCORE LOIN
Un film de Malek Bensmail
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 2h10
Date de sortie: 28 avril 2010

Terres de révoltes et d’insoumissions, les Aurès ont connu les débuts de la révolution algérienne en novembre 1954 lors de l’assassinat d’un couple d’instituteurs français. Au cœur cette région désertique et ruinée, près de Ghassira, un village chaoui, vivent encore aujourd’hui quelques familles. Le chômage, endémique en Algérie, et le manque de perspective pour l’ensemble de la population, témoigne d’une nation en quête d’elle-même. Ce passé révolutionnaire marque encore les esprits de certains et les relations des habitants à la France colonisatrice restent toujours ambiguës. D’un côté le Français est encore enseigné dans les écoles, de l’autre l’enseignement de l’histoire de l’Algérie insiste sur les crimes commis par les colonisateurs et le courage de celles et ceux qui se sont soulevés contre l’occupation. Autre préoccupation de l’enseignement, celui des écoles coraniques, qui comptent bien inculquer aux enfants l’apprentissage des sourates et le respect de l’Islam. Mais comme le dit un hadith du Prophète : « recherchez le savoir, jusqu’en Chine s’il le faut ».

Malek Bensmail signe ici un documentaire d’une très grande force sur l’Algérie contemporaine, thème qui traverse l’ensemble de sa filmographie comme en témoignent Territoire(s) en 1996 sur la violence archaïque en Algérie confrontée à celle virtuelle et communicationnelle de l’Occident, Decibled en 1998 sur des musiciens algériens en exil, Boudiaf, un espoir assassiné en 1999 sur le meurtre du président Mohamed Boudiaf, Algérie(s) en 2003 sur les dessous du pouvoir, Aliénations en 2004 sur l’état actuel de la médecine psychiatrique dans le pays ou encore Le grand jeu en 2005, documentaire sur le processus électoral et la mécanique du pouvoir lors de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika. La Chine est encore loin ne déroge pas à cette ligne de conduite, celle d’une observation fine et pertinente d’un pays en crise, qui s’attache à raviver les plaies du passé mais sans garantir un avenir meilleur. Le poids du passé empêche t-il la nation d’avancer ?

Depuis la région qui a vu naître la révolution, car les Algériens parlent bien de révolution là où en France nous ne parlons que de Guerre d’Algérie, le cinéaste porte son regard acéré sur une réalité paradoxale de l’enseignement. Les vestiges de l’acculturation française côtoient l’enseignement stricte des écoles coraniques qui n’attend des enfants qu’une connaissance aveugle des sourates du Coran au contraire des deux enseignants de l’école primaire, le premier enseignant le Français, le second les mathématiques et l’histoire, qui chaque jour désirent sortir leurs élèves d’une certaine ignorance. Avec des méthodes différentes, les deux hommes tentent de convaincre les enfants de l’importance du savoir et des connaissances pour les préparer à un avenir incertain. La région, pauvre et désolée, n’offre aucune garantie et, de manière sousjacente, le film aborde la nécessité de partir. Partir vers les villes ou bien encore partir vers l’étranger. Mais là encore l’avenir est sombre, en témoigne les dernières images sur la plage où se baignent les enfants, à quelques mètres d’un paquebot échoué et rouillé d’une taille inhumaine.

La mémoire d’un passé ensanglanté agite aussi bien les témoins que les acteurs de la révolution, pour certains encore vivants aujourd’hui. Entre les souvenirs agréables d’une école française imposée et le sentiment d’être dépossédé de leur culture arabo-musulmane, les enfants d’alors devenus aujourd’hui des personnes âgées sont la preuve d’une continuité de l’histoire. Autres témoignages oraux de cette transmission historique, certains enfants parlent des membres de leur famille, résistants à l’époque. Mais le film ne s’arrêtent pas à cette évocation d’une Algérie qui souffre de son passé, il convoque aussi quelques figures plus incertaines comme ce marcheur amoureux des vieilles poteries dont on a perdu les techniques, ce père qui rêve de se marier avec une Française et de faire de certaines ruines des gorges du Gouffi un hôtel pour touristes aisés ou encore cette femme voilée qui nettoie chaque jour les classes de l’école dans un silence pesant. Autre paradoxe de ce documentaire maîtrisé, celui d’un pessimisme social qui prend corps au milieu d’une région de toute beauté. Par un regard réfléchi et non-conformiste, Malek Bensmail pose les bases d’une résistance active contre les préjugés et l’ignorance. Si le Prophète enjoint de nous rendre jusqu’en Chine s’il le faut pour acquérir savoir et sagesse, le cinéaste lui s’est rendu au cœur de son pays pour nous révéler toute la justesse de cette pensée.

Tengri, le bleu du ciel (Marie-Jaoul de Poncheville, 2009): chronique cinéma

TENGRI, LE BLEU DU CIEL
un film de Marie-Jaoul de Poncheville
Avec Albina Imachova, Ilimbek Kalmouratov, Hélène Patarot, Aïbek Zhumabekov, Tabildi Aktanov, Taalaïkan Abazova, Bousourman Odourakaev, Nicolaï Marousitch, Askat Soulaïmanov
Genre: drame
Pays: France, Allemagne, Kirghizistan
Durée: 1h36
Date de sortie: 28 avril 2010

Au cœur de la steppe kirghize, Amira vit une existence malheureuse dans sa tribu nomade. Mariée de force à un mercenaire islamiste impuissant et absent, elle aide sa sœur aînée victime des maltraitances de son mari dans les tâches quotidiennes. Un jour arrive un homme mystérieux, Temür, ancien marin et fils d’un ancien chef de tribu. Solitaire et à l’écart, il aide néanmoins la petite communauté et tombe très vite amoureux d’Amira qui l’aime en retour. Leur liaison interdite va les obliger à fuir au-delà des montagnes, pourchassés par le mari d’Amira et ses hommes. Un voyage périlleux entre les montagnes et le ciel, vers une quête de liberté empêchée par les traditions et les lois tribales.

Fascinée par l’Asie Centrale après y avoir tourné pour la télévision Sept femmes au Tibet, Marie Jaoul de Poncheville y a puisé l’essentiel de sa filmographie. Que ce soit Lung Ta, les cavaliers du vent qui raconte le Tibet quarante ans après l’invasion chinoise, ou encore Molom, conte de Mongolie et Yönden, la caméra de la cinéaste contemple patiemment les superbes paysages de cette région reculée du monde mais aussi les visages des peuples qui y vivent. Tengri, le bleu du ciel ne fait pas exception. Tengri est la divinité des nomades, insaisissable et partout présente dans le ciel qui s’ouvre vers l’infini. Lorsqu’ils regardent cet azur incertain, Amira et Temür y trouve le réconfort et l’espoir, l’espoir d’une vie meilleure après bien des souffrances. Si Temür porte souvent son regard vers le passé, un passé asséché comme la Mer d’Aral qu’il avait l’habitude de naviguer, Amira préfère porter le sien vers l’avenir, un avenir qu’elle souhaite maternel.

Tengri, le bleu du ciel n’est pourtant pas seulement un film d’amour, c’est également un regard aiguisé sur la condition féminine des peuples tribaux et une ode à la transgression des frontières. Région pauvre, délaissée, souvent jonchée de ruines ou de cadavres rouillés de machine, les clandestins ou les armes y passent à la faveur des mafias locales. Mais dans les yourtes de la communauté, le quotidien est fait de labeur auprès des bêtes. Même si le jeune Taïb rêve d’internet et de rap, le poids de la tradition est incontournable. On chante souvent le manas, épopée mélodique improvisée où chacun peut évoquer ses joies et ses peines. Monument du folklore kirghize, ce chant mêle les héros mythologiques aux histoires quotidiennes et permettent, notamment aux femmes, de se libérer de leurs tourments.

On découvre dans ce film d’excellents acteurs kirghizes, exceptée Hélène Patarot dans le rôle de la belle-mère. D’origine vietnamienne, elle a notamment joué pour Christopher Doyle dans Paris, je t’aime mais surtout pour Jean-Jacques Annaud dans L’amant. Albina Imachova, superbe et rebelle dans le rôle d’Amira, témoigne d’une fraîcheur de jeu fort agréable face à Ilimbek Kalmouratov, dans celui de Temür, plus sombre et mélancolique. Les regards, les silences et les gestes esquissés font du couple deux êtres prêts à vivre l’impossible pour consumer leur amour, un amour sans frontière et sans limite que celles du ciel. Pour eux, le bonheur est à trouver au-delà des pics montagneux mais surtout au-delà des traditions qui les accablent. Un film beau tout simplement et surtout universel.

Despuès de la revolucion (Vincent Dieutre, 2007): chronique cinéma

DESPUES DE LA REVOLUCION
Un film de Vincent Dieutre
Genre: documentaire, expérimental
Pays: France
Durée: 55 min
Date de sortie: 28 avril 2010

Voyage à Buenos-Aires à travers les yeux d’un cinéaste contemporain, Vincent Dieutre, qui, de rencontres en ballades, explore une dimension intime de la ville. Caméra à la main il scrute les signes d’une urbanité à la fois mémoire du passé et présence de l’instant. Mais Vincent Dieutre parle surtout de lui et de son corps. Artiste vidéaste, la narration compte moins pour lui que le propos autobiographique. Errance, immobilité, plans fugitifs ou tenaces, il capte sa vision de la ville en télescopant ses images avec une bande-son tout aussi fabriquée. Après Bologna Centrale monté en 2002 sur les souvenirs lointains d’un voyage en Italie, le cinéaste continu ses pérégrinations audiovisuelles libres de tout schéma normatif.

Regarder un film de Vincent Dieutre, c’est faire face à un exercice très inhabituel dans une salle de cinéma, celui de contempler une œuvre qui s’oppose en tout au cinéma commercial qui se déverse chaque mercredi dans les salles obscures. Leçons de ténèbres et Voyage d’hiver avaient marqué par leur ton original et romantique mais déjà les habitudes du cinéaste se faisaient jour. Images intimes, montage onirique, voix off omniprésente, citations artistiques sont les quelques éléments qui relient chacun de ses films. Mais curieusement, là où ces précédents métrages nous emmenaient avec l’auteur, Despuès de la revolution nous laisse choir sur notre siège de spectateur. Le propos autobiographique est devenu regard narcissique et les longues séquences sexuelles, très abondantes dans le film, double à la crudité de l’image une complaisance tout à fait hors de propos.

Certes le cinéaste a toujours mélangé son regard sur l’extérieur à son environnement intime mais la place qu’il destine à ces scènes homosexuelles déstabilise l’ensemble du film. Ces rencontres amoureuses se vident de leur substance sentimentale pour n’offrir qu’un spectacle corporel qui flirte avec l’indécence, non pas l’indécence de corps masculins qui fusionnent mais l’indécence d’un trop plein de pulsions que le cinéaste tente vainement de traduire par une prise de vue chaotique et tremblotante. Que reste t-il de la ville ? Des plans volés, fugitifs, anonymes, sans aucune information autre que le spectre lumineux. Certes l’on ne s’attend pas à un film de touriste mais pour qui ne connaît pas la capitale argentine et sa culture, les images et les sons du film se perdent dans un néant que l’on aura bien du mal à supporter pendant près d’une heure.

Quid de la dimension politique et sociale de la ville, le film se perd également dans l’obscurité des mots et des sons. A trop vouloir faire œuvre de vidéaste plasticien, le film devient par là même totalement expérimental et sème en chemin ses spectateurs ennuyés. Despuès de la revolution n’est rien de plus que la trace d’un voyage de l’auteur, mais celui-ci oublie de nous emmener avec lui pour se concentrer sur lui-même et ses doutes. A trop parler de soi les autres n’existent plus. Vincent Dieutre n’a jamais fait de film pour tel ou tel public mais au moins s’arrangeait-il auparavant pour nous laisser quelques portes pour s’immiscer dans son univers. Ces portes ont malheureusement disparu, Despuès de la revolution se fermant sur lui-même à double tour. L’introspection acharnée ne peut que se terminer par la clôture sur soi.

Les dimanches de Ville d’Avray (Serge Bourguignon, 1962): chronique cinéma

LES DIMANCHES DE VILLE D’AVRAY
Un film de Serge Bourguignon
Avec Hardy Krüger, Nicole Courcel, Patricia Gozzi, Daniel Ivernel, André Oumansky
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h50
Date de sortie: 23 novembre 1962
Date de sortie (reprise): 7 avril 2010

Après un crash survenu lors de la guerre d’Indochine, le pilote, Pierre, est devenu amnésique. Pour avoir croisé le regard d’une petite fille d’un village qu’il a bombardé, il n’arrive pas à son retour à se réinsérer dans la vie quotidienne. Sa compagne, Madeleine, tente de lui redonner goût à la vie et de le sociabiliser. Mais Pierre reste étrangement distant, comme absent du monde jusqu’au jour où, sur le quai de la gare de Ville d’Avray, il croise le regard de Françoise, une petite orpheline de douze ans que son père abandonne à un établissement tenu par les bonnes sœurs. Son envie de revoir la jeune fille est telle qu’il lui rend visite tous les dimanches, se faisant passer pour son père. Peu à peu leur relation se teinte d’ambiguïté et si l’amour qu’ils se portent l’un l’autre est pur, le village commence à s’inquiéter de cette relation incompréhensible.

Oscar du Meilleur Film Etranger en 1962, Les dimanches de Ville d’Avray ne jouit pas de la même réputation en France. Reconnu outre-Atlantique sous le titre Sundays and Cybele, le film de Serge Bourguignon reste largement méconnu du public français aujourd’hui. Pourtant, cinquante ans plus tard, le film possède toujours une force incroyable, une sorte d’aura cinématographique peu répandue. Tourné dans un noir et blanc hypnotique par les soins du directeur de la photo Henri Decae (Les enfants terribles, Ascenseur pour l’échafaud, Les quatre cent coups ou encore Le samouraï), Les dimanches de Ville d’Avray séduit par une grâce du sujet et du ton adopté. En évitant les pièges du mélodrame racoleur, le film au contraire s’appuie sur une certaine idée de la complicité et de la compréhension mutuelle dont font preuve les deux personnages principaux. Lui, le trentenaire infantile incapable d’assumer sa vie d’adulte suite aux traumatismes de guerre, elle, la petite fille trop mature pour son âge, déjà victime de l’abandon et du manque d’amour de son père.

En Pierre, Françoise trouvera une figure paternelle de substitution mais surtout un compagnon de jeu et de sentiment. Pierre, lui, trouvera dans le regard de la jeune orpheline le chemin de la rédemption et la guérison de son trauma. Entre eux, un amour sincère, pur et total et débarrassé de toute dimension sexuelle. C’est ce que Madeleine, la compagne de Pierre, comprendra très vite, regardant son petit ami s’éloigner d’elle inexorablement. Outre une mise en scène précise et maîtrisée, le film déploie un quatuor d’acteurs exceptionnels. Tout d’abord la très jeune Patricia Gozzi, dans le rôle de Françoise, si à l’aise dans la peau de cet enfant à l’esprit décidément bien vivace et mature face à Hardy Krüger, interprète de Pierre, absolument juste en homme détruit et tourmenté par les affres de la guerre. Nicole Courcel et David Ivernel, dans les rôles respectifs de Madeleine et Carlos, les proches de Pierre, ils apportent à l’ensemble du film une fraîcheur de ton qui permet la dédramatisation du sujet.

Parce que le film élève la tendresse au rang du sentiment pur contre les rumeurs des villageois, la tristesse qu’il véhicule prend le spectateur directement au cœur. Cette tristesse irrigue chaque plan du film, depuis la première image du regard de cette jeune fille bombardée en Indochine jusque dans les scènes innocentes de jeu dans le parc aux abords du lac. Tristesse palpable parce qu’on devine la relation de Pierre et Françoise éphémère. La candeur de Pierre répond au sourire de Françoise, leur relation fusionnelle se confrontant à l’incompréhension de tous. Pierre est en quelque sorte mort à la guerre et Françoise est celle qui lui procure cette étincelle de vie qui le ramène parmi les vivants. Elle devient alors Cybèle, cette déesse ancienne mère de la nature sauvage et capable de guérir tous les maux. A la dimension dramatique se superpose donc une dimension plus psychanalytique. La régression de Pierre, régression essentiellement mentale et affective, entraîne un doute chez le spectateur. La figure de Françoise est-elle réelle ou simplement le fruit d’une imagination marginale qui trouverait dans l’image de la petite fille un moyen d’exister dans le monde réel ? Le doute est permis mais n’enlève en rien l’innocence et la beauté de ce couple décidément bien à part.

Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2009): chronique cinéma

SOLUTIONS LOCALES POUR UN DESORDRE GLOBAL
Un film de Coline Serreau
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h53
Date de sortie: 7 avril 2010

Entre le Brésil, l’Inde et la France, la réalisatrice Coline Serreau pose sa caméra pour interroger les militants et les spécialistes d’une agriculture alternative devenue nécessaire à l’heure où la plupart des richesses sont possédées par quelques uns au détriment du plus grand nombre. Tout en dénonçant une industrie agroalimentaire verrouillée par les brevets et les lois absurdes qui interdisent les paysans de nombreux pays à cultiver leurs terres de façon naturelle débarrassée de l’utilisation des produits chimiques, le documentaire s’attarde surtout sur les solutions que certains militants apportent pour échapper à une économie de marché défavorables aux plus pauvres. Au-delà de l’agriculture, c’est tout un système de santé et de préoccupations écologiques qu’il faut repenser. Là où les grands groupes pétro-chimiques essayent d’imposer leurs vues, certains se battent pour un partage des savoirs et des techniques qui permettent la démocratisation de la nourriture.

Dans la lignée des documentaires tels que Food Inc., We feed the world, Nos enfants nous accuseront ou encore Le temps des grâces, Solutions locales pour un désordre global pointe du doigt les dérives de la globalisation et des lois qui régissent le commerce international et les industries agricoles du monde entier. Alors que l’agriculture intense s’impose comme le seul modèle valable aux yeux des industriels, cette pratique agressive appauvrit les sols et nécessitent l’utilisation lourde des engrais et des pesticides rendant les terres, à long termes, inutilisables ou au pire stériles. Autre phénomène dénoncé par le film, le recours à la génétique pour breveter le vivant. Là où depuis des milliers d’années les hommes sélectionnent et utilisent leurs semences d’une année à l’autre, l’industrie agroalimentaire a réussi à imposer des lois qui obligent les agriculteurs a payer pour ces semences chaque année, semences rendues stériles pour interdire l’autonomie des agriculteurs. On le voit les grands groupes industriels mettent en place une stratégie qui ne sert que leurs intérêts voraces aux dépends d’une pratique agraire plus naturelle et respectueuse des cycles naturels.

En interrogeant des spécialistes, la cinéaste soulève plusieurs problématiques et apportent des précisions sur les solutions possibles. Ingénieurs agronomes, économistes, physiciens, microbiologistes, agriculteurs et militants d’association pour une agriculture écologique et organique, se succèdent pour dénoncer mais surtout pour éclairer le profane sur les solutions à apporter tant dans les pratiques de culture que celles de la consommation à proprement parler. De certains choix de consommation découleront en effet une certaine prise de conscience et des modifications des politiques agricoles. Sans donner dans le catastrophisme primaire, Solutions locales pour un désordre global sensibilise le spectateur à la nécessité d’une agriculture repensée vers la qualité des pratiques plutôt que vers la rentabilité économique. Car se nourrir est un acte vital et si l’humanité peut se passer de certains biens de consommation, la culture des aliments doit de placer au centre des préoccupations actuelles. L’agriculture intensive moderne est un leurre et les pouvoirs publics doivent désormais changer de cap. Ces changements ne seront possibles que si une large part de la communauté se mobilise pour obliger les groupes industriels à respecter l’environnement, et en particuliers les sols, pour permettre une agriculture souveraine et pérenne.

Tourné de manière totalement indépendante, le film souffre d’un manque de moyens chronique. Certes le point de vue international des interventions font comprendre l’ampleur des dégâts et la pluralité des expériences menées tout autour du globe pour trouver des solutions alternatives mais l’image du film n’est pas à la hauteur de son propos. La terre nourricière célébrée dans le film n’a pas droit aux égards d’une image cinématographique mais plutôt celle d’un film familial à la qualité très sommaire. Pour le reste le documentaire remplit sa fonction éducative et nous renseigne avec précision sur l’urgence de la situation et le combat inégal entre David, les agriculteurs du monde entier, et Goliath, les entreprises multinationales de l’industrie pétrochimique. Un combat titanesque qui a déjà pour conséquences la pauvre qualité des produits alimentaires actuels, une situation qui pourrait encore s’aggraver vers une crise nutritionnelle et, dans certaines régions, à une famine pure et simple.

Bernard ni Dieu ni chaussettes (Pascal Boucher, 2009): chronique cinéma

BERNARD NI DIEU NI CHAUSSETTES
Un film de Pascal Boucher
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h24
Date de sortie: 24 mars 2010

Sur les traces de Gaston Couté, célèbre poète anarchiste du début du XX ème siècle, Bernard, un paysan des bords de Loire, est un « diseux », un conteur qui ravive la mémoire de ces vers en patois beauceron. Libertaire tout comme son aîné, Bernard profite de sa retraite pour faire découvrir à la population locale les poèmes qui témoignent de la condition paysanne de l’époque, des conditions qui n’ont pas beaucoup changé depuis dans un contexte en crise. Cultivant toujours sa petite vigne pour fournir en vin ses proches, sa pratique du patois beauceron lui permet de croiser le chemin d’autres musiciens et chanteurs fiers, comme lui, de déclamer des textes d’un autre âge, d’un autre temps afin de faire perdurer une certaine culture locale riche de significations.

Après Chomsky et Cie, Les Mutins de Pangée récidive dans l’auto-production engagée. A l’origine de Bernard ni Dieu ni chaussette, un projet de documentaire de Pascal Boucher sur la vie de Gaston Couté. Au hasard des rencontres, c’est davantage la vie quotidienne d’un viticulteur d’aujourd’hui qui intéressera le cinéaste. Car Bernard est un paysan à l’ancienne, témoin privilégié d’une agriculture passée qui disparaît peu à peu. A l’évocation des convictions du poète se mêle donc une réflexion sur la société actuelle, une société qui gagnerait à repenser l’héritage anarchiste du siècle passé, aussi bien sur la place de la paysannerie que sur l’héritage culturel. Les mêmes préoccupations de nos ancêtres agitent toujours aujourd’hui nos contemporains.

La saveur des mots chantés en patois se mêle à l’impertinence de l’individu, Bernard étant un révolté dans l’âme qui a toujours refusé par principe les évolutions d’une société marchande vouée au culte du rendement. Il préfère notamment ses pénufles, des chaussettes russes faites d’un seul morceau de tissu plat, pour marcher longuement le long des routes et dans ses champs de vignes. Personnage singulier, il tient depuis presque vingt-cinq ans une sorte de journal intime où il jette chaque jour quelques lignes de son activité présente. En déclamant le poète anarchiste, Bernard tente de faire passer une certaine nostalgie d’une autre France dont les racines ont été plantées avec le Pantagruel de Rabelais ou encore Le repus franche de François Villon, des textes qui placent les « gueux » au centre de l’attention.

On peut regretter que le manque de moyens n’offre pas à ce documentaire savoureux une forme digne de son fond. Pascal ayant filmer seul tout en effectuant la prise de son pendant près de deux ans auprès du paysan, le film témoigne d’une qualité technique parfois à la limite du journal régional. Un désavantage qui néanmoins n’affaiblit pas le propos du document. Tranche de vie rurale parfois anecdotique ou encore extraits de concerts en salle commune, notre Bernard ne se départit jamais de sa nonchalance, insistant systématiquement sur ses origines du terroir auxquelles il tient beaucoup. « J’chu d’abord un pésan ! » ne cesse t-il de répliquer, comme pour faire profil bas face à la figure du poète, celle de Gaston Couté, qui n’a pas hésité à quitter son Val de Loire natal pour monter à Paris et y avoir une courte carrière dans les cabarets pour mourir à Montmartre peu avant la Première Guerre Mondiale. Une figure en somme peu connue que le film ressuscite par l’intermédiaire d’un paysan original aux mains cornées.

Opéra jawa (Garin Nugroho, 2006): chronique cinéma

OPERA JAWA
Un film de Garin Nugroho
Avec Martinus Miroto, Artika Sari Devi, Eko Supriyanto
Genre: drame, musical
Pays: France, Autriche, Indonésie
Durée: 2h
Date de sortie: 26 mars 2008

Setio et Siti forment un couple heureux. Propriétaires d’une fabrique de poteries, la production se vend bien mais pour cela Setio doit se rendre au marché qui se trouve à plusieurs jours de voyage. Ludiro, fils d’une riche famille, connaît le couple depuis l’enfance. Il est amoureux de la très belle Siti et profite de l’absence de son mari pour la séduire. Bien que fidèle à Setio, Siti est enlevée dans la famille de Ludiro qui lui offre des cadeaux plus somptueux les uns que les autres afin de convaincre Siti de s’abandonner à ses bras. Setio, de retour de son voyage, découvre que sa femme ne tient plus la maison. Il ne sait si celle-ci est partie d’elle-même ou non. A ses yeux, Siti et Ludiro forment un couple adultère. Lorsque sa femme finalement s’échappe de l’emprise de Ludiro, elle désire le pardon de son mari…

Singulier et ambitieux, Opéra jawa est un film marginal d’une très grande beauté. Mélangeant traditions théâtrales, chants, rites, danses, sculpture, installation et marionnettes, tous les artifices des arts du spectacle trouvent ici matière à s’exprimer. Chacun d’entre eux entrent en résonance avec le reste pour former un univers cohérent malgré la diversité de leurs matières. Car Opéra jawa est avant tout un film de texture; tissu, paille, bois, eau, feu, terre, les images du film offrent une véritable sensation des matières.

Selon les propres mots du réalisateur Garin Nugroho, Opéra jawa est “un requiem pour une culture qui va mourir”. Reprenant à son compte une légende indonésienne, le Râmâyana, Garin Nugroho transpose chaque élément de celle-ci dans une histoire contemporaine, naturaliste. Le Râmâyana, texte fondamental de l’hindouisme, est un poème épique composé entre le IIème et le IIIème siècle après J.C. Cette légende raconte l’histoire de Râma, fils de Dasaratha, roi d’Ayodhya. Il est la septième réincarnation de Vishnu et est envoyé sur Terre pour contrer les machinations du roi des démons Râvana. Râma rencontre Sità et conquiert son coeur en réussissant à bander l’arc de Shiva. Le couple vit dans le bonheur et l’amour conjugal jusqu’au jour où Râvana ravit l’épouse à son mari.

La beauté à la fois plastique et sonore du film enchante les sens même si l’approche inhabituelle de l’histoire peut déconcerter. L’excellence des comédiens/ chanteurs/ danseurs est surprenante et même si quelques subtilités de la narration échappent aux profanes de la culture javanaise, on se laisse prendre par ce récit d’un autre temps et d’un autre lieu. Si la source épique du poème imprègne chaque plan du film, le réalisateur n’a pas hésiter à apporter une dimension nouvelle à l’histoire du couple en intégrant des éléments sociaux à l’intrigue. En effet Râma/ Setio n’est plus ici fils de roi mais artisan et Râvana/ Ludiro incarne la bourgeoisie capitaliste. Au coeur du film le conflit des classes éclate en parallèle du conflit amoureux. Ludiro, non plus démon mystique mais persécuteur et exploiteur reste la figure néfaste quand Râma/ Setio symbolise la bonté, l’ardeur au travail et la fidélité. Sità/ Siti est la principale victime de ces enjeux amoureux et sociaux, sa beauté déchaîne les passions et déséquilibre l’ordre de la société. La cruauté du geste final n’en paraît que plus éclatant.

Opéra jawa photo 8

L’arbre et la forêt (Olivier Ducastel et Jacques Martineau, 2008): chronique cinéma

L’ARBRE ET LA FORÊT
Un film de Jacques Martineau et Olivier Ducastel
Avec Guy Marchand, Françoise Fabian, Sabrina Seyvecou, Yannick Renier, François Négret, Catherine Mouchet, Pierre-Loup Rachot
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h37
Date de sortie: 3 mars 2010


Depuis plus de soixante ans, Frédérick, sylviculteur passionné mais tourmenté, cultive un secret qui a déterminé toute sa vie. A la mort de son fils aîné, les tensions au sein de la famille éclatent. Il y a Guillaume, le fils cadet, marié et père de deux enfants, qui ne supporte plus l’indifférence de ce patriarche distant, Delphine, la fille unique du défunt qui comprend tout à coup combien les liens familiaux peuvent peser et enfin Marianne, l’épouse de Frédérick qui semble partager avec lui ce secret insondable. Par sa méchanceté, son comportement excentrique et ses remarques acerbes, Frédérick provoque un malaise sans précédent dans la famille jusqu’au soir où il décide de dévoiler son passé, le vrai.

Sélectionné au dernier Festival de Berlin et récompensé du Prix jean Vigo en 2009, L’arbre et la forêt est une chronique familiale tragique, non pas par son caractère exceptionnel mais au contraire par son réalisme quotidien. Une sorte de huis clos qui prend pour cadre une demeure bourgeoise perdue au milieu d’une vaste forêt que Frédérick à planter tout au long de sa vie. Cette demeure et ces arbres sont son héritage mais le secret qu’il va soudainement révéler va remettre en question cette transmission. Frédérick n’a vécu que pour ses rêves non réalisés, sa passion pour la musique de Wagner et les arbres qu’il a planté et qu’ils l’ont sauvé de son passé trouble. Pour ne pas avoir été la personne qu’il prétendait être, Frédérick n’a cessé de se cacher derrière ces arbres, sa profession.

Olivier Ducastel et Jacques Martineau, le duo de cinéastes déjà réunis pour Jeanne et le garçon formidable en 1998, Ma vraie vie à Rouen en 2003 et Crustacés et coquillages en 2005, aborde les thèmes du secret familial et de ses conséquences avec pertinence et justesse en doublant un travail d’écriture et de dialogues précis à une mise en scène sobre et discrète. Les individus sont le cœur de l’intrigue, chacun révélant ses peurs et ses frustrations sur le mode de la colère ou de la distanciation. Guillaume, le second fils qui ne s’est jamais senti aimé, Delphine la petite-fille qui apprend la vraie nature de son père défunt, Marianne qui a su pendant toutes ces longues années vivre avec le fardeau de ce secret. Tous ces non-dits et ces silences sont un cyclone dont le secret est l’œil central. La tempête gronde, au sens propre comme au figuré, et menace de coucher les arbres qui ont jusque là protégé l’équilibre de la famille.

Le film ne joue pas la carte d’une révélation finale fracassante mais bien au contraire d’un glissement progressif qui donnent à la seconde partie un éclairage subtil sur la précédente. La première scène entre autre, ne prend pleinement son sens que bien plus tard, une fois le secret révélé et les sentiments d’angoisse de Frédérick partagés. Le patriarche apparaît successivement comme un être sévère et sans émotions, puis fragile et anxieux pour le devenir de la famille. Guy Marchand apporte à son personnage toute sa force de caractère et son aplomb aussi bien qu’une note d’inattendu et de calme. Le reste du casting est tout aussi juste, Françoise Fabian incarne avec brio cette femme que cette vie pesante n’a pas brisé, Sabrina Seyvecou apporte cette émotion dans le rôle de Delphine, enfin François Négret pousse son personnage, Guillaume, dans les affres de la culpabilisation.

L’arbre et la forêt, un film d’une intensité rare sur la gravité du silence et comment les liens familiaux, forcément fragiles lorsqu’ils ne sont pas cultivés, peuvent se fracasser à l’horizon de vérités inattendues. Plus profondément le film aborde un pan de l’histoire récente du XXè siècle qui a pu façonner d’une certaine manière la société actuelle. L’amour et le soutien de sa famille et de ses proches n’est pas toujours chose acquise, Frédérick s’est tourné vers les arbres pour n’avoir plus cru en l’homme. Contrairement à ce dernier, ils se tiennent droit et implacables en toutes circonstances. Aux yeux de Frédérick ils possèdent une certaine vérité et une grande sagesse plus difficile à trouver chez nos contemporains.

La belle personne (Christophe Honoré, 2008): chronique cinéma

LA BELLE PERSONNE
Un film de Christophe Honoré
Louis Garrel, Léa Seydoux, Grégoire Leprince-Ringuet
Genre: drame, romance, comédie dramatique
Pays: France
Durée: 1h30
Date de sortie: 17 septembre 2008


Junie est une nouvelle élève fraîchement débarqué au lycée Molière après le décès de sa mère. Prise en charge par la famille de sa tante, elle suit son cousin Mathias pour faire connaissance avec la bande. Certains couples sont formés mais elle découvre très vite sous cette apparence d’harmonie des secrets et des trahisons tues. Elle-même croise la route d’Otto, le plus sage du groupe qui tombe immédiatement amoureux d’elle. Elle accepte de sortir avec lui tout en gardant ses distances. Les jours suivants elle rencontre son jeune professeur d’italien, Nemours. Son charme et sa sensibilité font de l’effet à la jeune femme pourtant elle sait d’ors et déjà que cet amour impossible ne pourra se concrétiser. Les choses se compliquent lorsque Nemours lui-même tombe sous les charmes de Junie.

Le nouveau film de Christophe Honoré après Les chansons d’amour, La belle personne est une ré-interprétation, ou plutôt une lecture moderne, du roman de Madame de La Fayette La princesse de Clèves. Le cinéaste y reprend le conflit tripartite des personnages, la femme choisissant de ne pas céder à son cœur en choisissant la raison. Là où le livre plaçait l’intrigue dans le milieu aristocratique du XVIè siècle, Christophe Honoré s’attache dans son film au milieu lycéen ; sa cour, sa classe, ses rues avoisinantes, son quartier, son bistrot. Des lieux de rencontres et d’échanges, qui mêlent à la fois les comportements post-adolescents des élèves et ceux plus serein des adultes. Mais une même préoccupation pour l’amour. Amour éphémère, amour déçu, amour interdit et amour dangereux, amour tabou et amour brisé, tout y passe. Gestes et regards se répondent, s’ignorent ou se partagent pour composer une toile complexe des relations humaines, une toile mouvante et flottante qui reflète les doutes, le questionnement, la curiosité de comprendre ce sentiment si fort qui peut prendre à chaque instant le dessus.

Pour soutenir cette étude sentimentale, des comédiens de talents offrent leur sensibilité. Tout d’abord Léa Seydoux, interprétant la jeune et mystérieuse Junie,  toute de discrétion et de retenue, compose une fragilité feinte qui masque un grand contrôle d’elle-même. Et lorsqu’elle se donne à son petit ami, son chemisier entre-ouvert sur son buste nu dévoile son caractère, celui d’une femme ni tout à fait fermée sur elle-même ni tout fait ouverte sur le monde qui l’entoure. Toujours cette réserve qu’elle s’octroie pour parer les coups rudes de l’existence. Louis Garrel, en professeur d’italien romantique, qui préfère transmettre l’émotion d’une langue plutôt d’asséner ses préceptes grammairiens, est tout aussi habile dans son jeu d’homme amoureux. Amoureux non seulement de sentiment mais surtout de l’inaccessibilité de cette jeune femme, sa propre élève. Enfin Grégoire Leprince-Ringuet en chevalier-serviteur de sa dame qui donne sans presque rien recevoir en retour. Le cœur lié par le sentiment, il est le seul juste, le seul fidèle. Une dévotion mal récompensée.

A l’image des Chansons d’amour, Christophe Honoré choisit une mise en scène immédiate pour se rapprocher au plus près de ses personnages et des décors. Rarement filmés en plan d’ensemble, ils apparaissent soit de façon très intime, soit de façon rassemblés. Une logique dialectique qui mêle soi-même avec les autres, l’individu avec le groupe. Si l’on s’affiche en bande, les problèmes sentimentaux restent bien personnels et l’un des élèves formalise cette problématique en photographiant systématiquement ses camarades individuellement. Ces photos ornent ensuite les murs de la bibliothèque, elles recomposent l’ensemble des élèves de l’établissement, pourtant chacun conserve sa part de lui-même, son espace intérieur propre. Un espace qui peut être parfois profané lorsque l’une des photos est victime de lacération. La belle personne, qui poursuit le thème amoureux des précèdent films du cinéaste, témoigne d’une tonalité largement plus sombre, plus tragique, une tonalité que Christophe Honoré n’hésite pas à maltraiter avec une séquence chantée qui fait directement référence à Les chansons d’amour avant de refaire basculer son film dans le drame pur. Le cinéaste continue ici à explorer un style personnel, loin des conventions, avec une certaine fraîcheur agréable.

Youssou N’Dour I bring what I love (Elizabeth Chai Vasarhelyi, 2008): chronique cinéma

YOUSSOU N’DOUR I BRING WHAT I LOVE
Un film de Elizabeth Chai Vasarhelyi
Avec Youssou N’Dour, Peter Gabriel, Fathy Salama, Kabou Gueye, Moustapha Mbaye, Neneh Cherry
Genre: documentaire musical
Pays: USA, France, Egypte, Sénégal
Durée: 1h42
Date de sortie: 31 mars 2010

Deux ans dans l’intimité du chanteur sénégalais mondialement connu, Youssou N’Dour lors de ses déplacements pour les concerts avec son groupe de rock de Dakar, Super Etoile, et la sorti d’un album au résonances religieuses, Egypt, enregistré au Caire avec l’orchestre de musique traditionnelle de Fathy Salama. Deux années où l’on découvre le quotidien du chanteur, aussi bien sur scène ou avec sa famille, son activité humanitaire et sa pratique d’un Islam modéré. Considéré en Afrique comme l’un des artistes les plus important, Youssou N’Dour a conscience de son statut mais n’en n’oubli pas pour autant là d’où il vient, d’une tradition du chant sénégalais, héritage de sa grand-mère. Habituellement représentant du Mbalax, style de rock africain, ce dernier album Egypt, plus personnel, lui permet de remporter aux Etats-Unis un Grammy Award qui fera la fierté de toute la nation sénégalaise après de vive polémique sur le contenu religieux de ces chansons. Portrait chaleureux et éclectique de l’artiste, I bring what I love se fait l’écho du message humaniste que tente de faire passer le chanteur.

Véritable icône de la musique pop africaine depuis son duo avec Peter Gabriel en 1985 et son single de platine pour la chanson 7 seconds avec Neneh Cherry en 1994, Youssou N’Dour n’a cessé de parcourir le monde pour transmettre ses rythmes et sa voix si particulière à un public de plus en plus métissé. Que ce soit à Dakar, dans son propre night club, ou à Paris et à New York pour son rendez-vous annuel du Grand Bal Africain, partout le même succès populaire, le même enthousiasme pour une musique festive et entraînante. Le film pourtant fait découvrir aux spectateurs une facette plus originale de l’artiste, celle plus intime d’un pratiquant respectueux de l’Islam. De sa volonté de transmettre un message positif sur les saints de la religion du Prophète va naître une polémique sans précédent au Sénégal. Ses détracteurs souligneront le paradoxe, à leur yeux blasphématoire, d’un artiste populaire portant en chansons les paroles vénérables et sacrées de ceux qui ont amené la religion musulmane au Sénégal. Mais pour Youssou N’Dour, chanter sa religion est un acte aussi naturel que chanter le quotidien de ses contemporains.

Engagé dans une démarche de transparence et de tolérance vis-à-vis de sa foi, le chanteur est également un Ambassadeur de L’UNICEF sur les thèmes de la santé publique et de la médecine préventive. Le film dévoile, sans pudeur mais avec un respect, les multiples facettes de l’artiste tout en soulignant sa dimension profondément humaine et accessible car Youssou N’Dour ne se coupe jamais des siens et de son public. La réalisatrice, Elizabeth Chai Vasarhelyi, instaure une complicité entre sa caméra et son sujet, une complicité qui se construit tout aussi bien lors des nombreux concerts que donne le chanteur, mais également lors des entretiens parfois informels auxquels se livrent ses proches. Plus surprenant, le documentaire propose une autre image du Sénégal. Loin de l’habituelle image de destination touristique, le pays témoigne de traditions folkloriques et religieuses complexes et variées qui ont survécu au colonialisme français, procurant au film un certain cachet à la fois exotique et quotidien.

Le film insiste sans restriction sur la joie de vivre de façon tolérante, notamment à travers la musique, véritable lien social au Sénégal. Par ces sons rythmés et entraînant, Youssou N’Dour affirme également une certaine vision de l’Afrique, une Afrique moderne et optimiste qui laisse de côté les sempiternels références à la misère et la guerre qui en effet, gangrènent certaines régions du continent. Emprunter le chemin de la notoriété internationale est aux yeux du chanteur une voie privilégiée pour passer ce message sans pour autant faire de sa musique un art exclusivement militant. La dimension populaire de ses compositions est une caractéristique essentielle selon lui, une façon de toucher le cœur des gens qui maintient sa pratique de la musique dans l’héritage du chant griot dont sa grand-mère fut une éloquente représentante. I bring what I love dévoile cette richesse sénégalaise avec sincérité et sans détour et ravira les aficionados de world music.

Chomsky et Cie (Olivier Azan et Daniel Mermet, 2008): chronique cinéma

CHOMSKY ET CIE
Un film de Olivier Azan et Daniel Mermet
Avec Noam Chomsky, Normand Baillargeon, Jean Bricmont
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 1h52
Date de sortie: 26 novembre 2008

« Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements » nous dit Noam Chomsky et cet intellectuel américain défend cette ligne de conduite depuis ces débuts dans les années cinquante. Linguiste de formation, il se définit lui-même comme un anarchiste socialiste qui prône l’exercice de la pensée critique au quotidien, non seulement contre le pré-mâché des clichés et des fausses vérités mais surtout contre le rouleau-compresseur des forces médiatiques qui ont transformé l’information en marchandises plus ou moins rentables. Noam Chomsky ne dénonce pas un quatrième pouvoir à la solde de gouvernements qui voudraient dissimuler des vérités qui fâchent mais bel et bien une industrialisation des organes d’informations qui, peu à peu, perdent de leur indépendance au profit d’une stratégie de type commerciale. Pour étayer ses propos, l’intellectuel pioche dans l’histoire récente des conflits à travers leur perception et leur retranscription dans les grands médias du monde. Le film est une véritable bouffée d’oxygène pour le cerveau, du moins pour les cerveaux qui veulent encore faire fonctionner leurs neurones.

A l’origine de ce film documentaire, une série d’entretiens accordés par Noam Chomsky à l’émission de radio « Là-bas si j’y suis » sur France Inter. L’énorme succès de ces entretiens audio lança une vague de souscription pour permettre à une coopérative de production, d’édition audiovisuelle et de distribution cinématographique indépendante nommée Les Mutins de Pangée, de transformer cette première expérience en film de long-métrage. Le travail de documentation, d’écriture et de recherches d’archives fut ainsi permis sans aucune aide publique préalable ni contrainte de pré-achat télévisuel. Un film auto-financé qui, malgré une forme très modeste et même parfois une image vidéo insuffisante pour la projection en salle, témoigne d’une rigueur et d’une pertinence étonnante. A travers des séquences d’interviews de Noam Chomsky, entrecoupés de la participation de deux penseurs connaissant bien son œuvre écrite, le film aborde des thèmes variés tels que le principe de consentement, la fabrication de la guerre ou encore l’autodéfense intellectuelle. En évoquant une révolte au Chili en 1907, l’attaque trompeuse sur le navire américain Meddox qui permit aux USA d’engager la guerre au Vietnam du sud, la radicalisation des Khmers rouges suites aux bombardements massifs de l’armée américaine dans les régions cambodgiennes frontalières du Vietnam, le massacre au Timor Oriental soutenu par les forces occidentales et bien entendu l’entrée en guerre des USA contre l’Irak, c’est toute une idéologie occidentale agressive et perverse que Noam Chomsky met à jour.

Détesté en France parce qu’il remet en cause la responsabilité même des intellectuels dans ce vaste aveuglement de l’histoire, de ses causes et de ses effets, les écrits de Noam Chomsky sont restés longtemps non traduits, une situation qui change cependant depuis les attentats du 11 septembre 2001, une catastrophe qui a révélé toute l’inanité d’un système de pensée plombé par les penseurs occidentaux depuis des décennies, notamment depuis le revirement de nombre d’entre eux, dénonciateurs des exactions américaines en Asie dans les années soixante-dix avant la grande déception de la montée des dictatures gauchistes et finalement l’admiration de la grande politique démocratique américaine. Chomsky lutte contre les raccourcis, les pertes de mémoire et surtout les jugements trop catégoriques et définitifs pour être sincères. Chomsky ne pense pas le monde, il l’observe et l’étudie avant d’en tirer des remarques et des théories. Véritable introduction à sa littérature, très prolixe par ailleurs mais dont seule une petite partie est aujourd’hui disponible en français, Chomsky et Cie révèle toutes les possibilités  et les nécessités d’une vraie remise en question des médias contemporains à l’heure où Internet déverse à flots continus des informations tous azimuts, informations dont chacun à la responsabilité de séparer le bon grain de l’ivraie.

Mutum (Sandra Kogut, 2007): chronique cinéma

MUTUM
Un film de Sandra Kogut
Avec Thiago Da Silva Mariz, Romulo Braga, Walisson Felipe Leal Barroso, Maria Juliana Souza De Oliveira, Brenda Luana Rodrigues Lima
Genre: drame
Pays: Brésil, France
Durée: 1h30
Date de sortie: 7 janvier 2009

Dans la région sèche du Sertao, au Brésil, Thiago, un petit garçon de dix ans, retrouve les siens : Felipe, son petit frère et son seul ami, Juliana sa sœur, sa mère dont il est très proche et enfin son père qui le bat parce que Thiago ne semble pas assez robuste à ses yeux. Cet endroit sauvage, isolé par les montagnes, offre des terres difficiles à cultiver et loin de toute civilisation. Coupé du monde, le père doit cependant réussir sa récolte de maïs afin de subvenir au foyer mais le jeune garçon peine à l’aider. Pour compliquer les choses, l’Oncle Terez et la mère de Thiago entretiennent une relation adultérine jusqu’au jour où l’oncle est définitivement banni de la maisonnée, ce qui laisse le garçon incapable de se défendre face aux colères de plus en plus violentes du père. Cependant, avec ses frères et sœurs, Thiago essaye d’oublier les tracas de la vie quotidienne par des jeux innocents et la découverte du monde qui l’entoure.

Adaptation cinématographique très libre  du roman Hautes plaines de Joao Guimaraes Rosa écrit dans les années cinquante, Mutum s’attache aux paysages filmés, ceux des hautes plaines justement desséchées et arides d’un monde rural hors du temps, pour ne pas dire hors des hommes. Evacuant tout élément artificiel de mise en scène, la fiction trouve au contraire le ton juste du documentaire, dont est issu la réalisatrice Sandra Kogut. La subtilité du regard et la sobriété des moyens plongent le spectateur de facto dans cet univers si éloigné et si rugueux dans lequel évolue ce petit garçon chétif et un peu gauche. Ce petit garçon différent des autres, voit cependant le monde autrement et un rien l’émerveille ou l’effraie. Le monde de l’enfance est cruel et Thiago subit ses premières désillusions lorsqu’il comprend qu’il risque de ne plus jamais revoir son oncle qu’il affectionne tant ou quand il comprend le silence et les pleurs de sa mère, immobile, devant la violence des coups du père. Pourtant toutes ces désillusions n’entameront pas sa sensibilité, ni même le travail forcé que lui impose ce père si tyrannique à ses yeux. La vie de paysan est difficile dans le Sertao, et chaque paysan doit témoigner de cette difficulté dans sa chair.

Premier long-métrage de fiction de la réalisatrice Sandra Kogut, Mutum témoigne d’une maîtrise peu répandue. Tout en payant sa dette au cinéma novo, qui avait déjà en son temps consacré la région du Sertao et qui surtout prenait la société brésilienne telle qu’elle était comme sujet principal, le film de la cinéaste poursuit ainsi une longue tradition d’un cinéma vériste dont les racines sont à rechercher dans le néo-réalisme italien, c’est-à-dire un cinéma qui se refuse à recréer la réalité mais bel et bien un cinéma qui s’adapte aux exigences de la réalité pour en capter l’essence et les mouvements. Les acteurs non-professionnels, le refus d’utilisation de lumières additionnelles, l’absence totale de musique d’accompagnement, ne sont pas ici une volonté d’imposer un style mais au contraire de permettre à la réalité d’un tournage d’advenir, de se concrétiser devant la caméra. A l’instar de Marco Bechis qui tourne avec de véritables indiens kaiowas son film La terre des hommes rouges, Kogut choisit également de confier les différents rôles à des gens de la région, familiers des conditions de vie d’un tel environnement. Ainsi donc les personnages ressentent mais ne jouent pas et le film, sans oublier les paysages qui le façonnent, tente surtout de dévoiler le paysage intérieur de ces individus qui travaillent la terre sans relâche et dont la vie s’écoule à un rythme qui suit celui de la nature.

Aide-toi le ciel t’aidera (François Dupeyron, 2008): chronique cinéma

AIDE-TOI LE CIEL T’AIDERA
Un film de François Dupeyron
Avec Félicité Wouassi, Claude Rich, Elisabeth Oppong, Ralph Amoussou, Charles Etienne N’Diaye, Jean-Jacques Ido, Mata Gabin
Genre: comédie dramatique
Pays: France
Durée: 1h32
Date de sortie: 26 novembre 2008


Sonia marie sa fille aînée. Le même jour Son fils aîné se fait arrêter pour possession de drogue et son autre fille lui révèle qu’elle est enceinte de sept mois. Le petit monde de Sonia achève de s’effondrer lorsque quelques heures avant la cérémonie nuptiale son époux meurt d’une crise cardiaque. Pour autant Sonia ne se laisse pas démonter, elle tient absolument à ce mariage et va tout mettre en œuvre pour que tout se passe bien. Elle fait alors appel à son vieux voisin, Robert, pour cacher le corps et continuer à toucher la retraite de son époux. En prétendant que son mari a quitter le domicile, la vie de la petite famille se poursuit malgré les problèmes.

Le nouveau film de François Dupeyron, Aide-toi le ciel t’aidera, ose la comédie dramatique à contre-courant, celle d’une famille noire vivant dans une cité sans pour autant avoir pour sujet les problèmes sociaux habituels. Non ici il s’agit plutôt des petites contrariétés (voir de très gros problèmes) qui ont tendance à s’accumuler toujours au mauvais endroit au mauvais moment. La vie d’épouse et de mère pousse parfois Sonia à adopter des solutions radicales voire incongrues, procurant à cette comédie une fraîcheur et une audace bienvenues. Pour couronner ce portrait familial, le réalisateur pousse même le bouchon jusqu’à l’évocation de la canicule qui fit succomber plusieurs milliers de personnes âgées un fameux été 2003. Car les personnes âgées sont représentées ici par le personnage du voisin, incarné par Claude Rich, un vieux monsieur qui a laissé sa vie défiler sans agir et qui découvre aux côtés de Sonia, qui l’aide chaque jour dans ses tâches ménagères, une nouvelle raison de vivre.

C’est donc dans le décor d’une cité bercée par la chaleur estivale que prend vie le quotidien de cette famille quelque peu déséquilibrée ; le mari est à la retraite et dépense aveuglément l’argent longuement économisé pour le mariage de la fille aînée, le fils aîné lui est un délinquant sans grande envergure, la fille cadette cache soigneusement sa grossesse et enfin le fils cadet est un petit garçon qui joue dangereusement avec les scooter sur le toit de l’immeuble. Sonia dans tout ça se retrouve seule ou presque, avec sa copine frivole Marijo qui la pousse à refaire sa vie et à profiter des plaisirs qu’elle peut offrir. Donc plutôt que de décrire une communauté minée par la vie dans les cités et leur place dans la société, François Dupeyron se concentre davantage sur ces personnages et leurs relations. Une comédie privée qui ne manque pas cependant d’évoquer certains travers comme la mise en marge des personnes âgées, la façon dont on les laisse de côté au point de ne pas contrôler les versements de retraites ou encore comment ces personnes tombent comme des mouches par la chaleur sans que cela n’éveille plus que ça la conscience nationale.

Loin de ses précédents films tels que La chambre des officiers ou encore Inguélézi, le cinéaste opte ici pour la gravité enrobée de légèreté plutôt que la tragédie classique développé par le film sur les gueules cassées de la première guerre mondiale et l’intimité minimaliste évoquée dans Inguélézi. Une bouffée d’oxygène originale avec une actrice, Félicité Wouassi, étonnante et impressionnante dans le rôle de cette mère courage qui tente de prévenir le naufrage du bateau familial. Claude Rich de même procure au personnage du vieux Robert une certaine tendresse et une fragilité toute en nuance. Aide-toi le ciel t’aidera est une sorte de conte moderne politiquement incorrecte mais à la fraîcheur salutaire, qui laisse un petit goût sucré et plaisant.

Comme une étoile dans la nuit (René Féret, 2008): chronique cinéma

COMME UNE ETOILE DANS LA NUIT
Un film de René Féret
Avec Salomé Stévenin, Nicolas Giraud, Jean-François Stévenin, Maryline Canto, Guillaume Verdier
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h30
Date de sortie cinéma: 3 décembre 2008


Marc rencontre Anne et les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Peu après avoir décidé de se marier cependant, Marc apprend qu’il est atteint d’une maladie rare, la maladie de Hodgkin. Dans la descente aux enfers des examens et des séances de chimiothérapie, le couple se confronte à la maladie pour davantage en renforcer leur amour. Pour faire échec au tragique et pour combler l’éloignement de leurs corps, Marc et Anne se rapprochent par les regards, les mots tendres et les gestes intimes. Lorsque l’entourage abandonne peu à peu le couple dans ses difficultés, Anne et Marc résistent de tout leur cœur.

Loin d’une mise en scène mélodramatique qu’un tel sujet peut inspirer, le cinéaste René Féret au contraire s’appuie sur l’autobiographie d’un proche de son entourage pour évoquer à la fois les joies et les pleurs d’une expérience douloureuse de la maladie, une maladie ici vécue par deux personnes, l’une atteinte dans sa chair, l’autre atteinte dans son cœur. Le film se cale sur la recherche d’une émotion vraie et d’une quotidienneté qui s’interdit l’emphase et le spectaculaire. Au contraire le rythme du film suit celui du couple, tour à tour emplit du bonheur de la rencontre et de la première fois puis assaillit de doutes par l’épreuve et la peur de la mort.

A cette mise en scène discrète et retenue, le film repose presque entièrement sur les épaules des deux acteurs principaux, Salomé Stévenin, fille de Jean-François Stévenin et sœur de Sagamore et Robinson Stévenin, et Nicolas Giraud. Les deux jeunes acteurs maîtrisent ici la délicatesse de leur relation et surtout l’énorme complicité d’un couple mis en péril par un mal invisible. Salomé Stévenin, plus intuitive, et Nicolas Giraud, plus mental, se complètent à merveille pour incarner l’image d’un couple moderne qui choisit très tôt la voie d’un projet commun à l’heure où l’on repousse le plus loin possible un tel engagement solennel. Plus forts que les doutes et les non-dits de l’entourage, Marc et Anne tiennent contre vents et marées lorsque la maladie transformera leur vie en un combat perpétuel et sans répit.

A la fois scénariste, réalisateur, producteur et distributeur, René Féret donne tout pour conserver son indépendance depuis ses débuts, à la fin des années soixante-dix. Son premier film, Histoire de Paul est y déjà remarqué par l’obtention du prix Jean Vigo en 1975, mais c’est avec la sélection de son film suivant pour la compétition officielle du festival de Cannes, La communion solennelle, en 1977, qu’il trouve sa place dans le cinéma français. Loin d’accepter les propositions qui fleurissent, il préfère rester en marge du système officiel pour continuer à réaliser les projets qui lui tiennent à cœur, tournant à un rythme d’un film tous les deux ou trois ans. Cinéaste profondément créatif, il s’appuie sur la performance de ses comédiens et sur la dynamique du tournage plutôt que sur le respect du scénario et le film « tout fait » avant même le premier clap. Malgré cela, et Comme une étoile dans la nuit permet de le constater, René Féret se place dans une certaine tradition française du drame social qui place la réalité de son sujet au-dessus des injonctions du spectacle. Emouvant, poignant, impressionnant dans sa faculté de se confronter sans subterfuge à un sujet maintes fois abordé, Comme une étoile dans la nuit retient notre souffle jusqu’à la fin. Définitivement pas un film de première partie de soirée pour une chaîne télévisée.

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