Les 39 marches (Alfred Hitchcock, 1935): chronique cinéma

LES 39 MARCHES
(The thirty nine steps)
Un film d’Alfred Hitchcock
Avec Robert Donat, Madeleine Caroll, Lucie Mannheim, Godfrey Tearle, Peggy Ashcroft, John Laurie, Helen Hayes, Willie Watson, Frank Cellier
Genre: suspense, thriller, policier
Pays: Grande-Bretagne
Durée: 1h25
Date de sortie: 30 octobre 1935
Date de sortie (reprise): 14 avril 2010

Dans un music hall londonien qui regorge d’un public curieux et amusé, le canadien Richard Hannay fait la rencontre d’Annabella, une étrange femme qui se dit poursuivie par les sbires d’une organisation secrète nommée Les 39 marches. A la fois séduit et intrigué, il loge la belle femme pour la nuit avant de retrouver, au petit matin, son corps poignardé. Alors qu’il tente d’échapper à ces agents malveillants, la responsabilité du crime d’Annabella lui retombe sur les épaules. Afin de prouver son innocence il n’a d’autre choix que de retrouver l’homme qu’Annabella était censée retrouver dans un petit village d’Ecosse. Pensant échapper à l’inéluctable, Richard va en fait tomber nez à nez avec l’ennemi, l’homme à la phalange coupée, le chef de la sombre organisation. Dans sa fuite Richard va se retrouver menotté à une femme, Pamela, qui ne cesse de l’accuser. Le monde entier semble alors à leurs trousses.

Les 39 marches marquent en 1935 l’apogée de la carrière britannique d’Alfred Hitchcock mais surtout les débuts d’une maîtrise parfaite du récit d’espionnage qu’il continuera d’explorer dès les deux années suivante avec la réalisation de deux longs métrages, Les quatre de l’espionnage et Agent secret. Avant son départ pour les Etats-Unis et les énormes structures que lui procureront les studios hollywoodiens, c’est avec une certaine économie de moyens et un art maîtrisé de l’ellipse que travaille le futur maître du suspense. Rythme enlevé, cadres serrés, montage rapide, font de lui un cinéaste remarqué en Angleterre mais encore relativement inconnu à l’international. Son film Les 39 marches sera son premier succès d’estime outre-Atlantique. Il ne lui en faudra pas plus pour comprendre combien les attentes du public forge le cœur de la maîtrise de la narration, une narration qui joue justement de ces attentes pour mieux surprendre les spectateurs.

En cela Les 39 marches fonctionne sur l’idée toute simple d’un quiproquo où un homme innocent est accusé à tort du meurtre d’une jeune femme sur fond de complot ourdi par une étrange organisation secrète. Où comment la raison se confronte à une histoire insensée et improbable qui va entraîner son protagoniste dans un cercle sans fin de dénonciation, comme si le destin s’acharnait systématiquement à faire de ce dernier l’assassin tout désigné. Adaptation du roman éponyme de John Buchan, Alfred Hitchcock n’hésites pas à tordre la structure du roman à sa convenance pour davantage souligner son propos, celui d’un homme à la vie ordinaire accusé d’un crime qu’il n’a pas commis et qui va, tout à coup, mener l’existence exceptionnelle du suspect n°1. Hitchcock fait de la trame narrative un jeu du chat et de la souris sans oublier au passage d’affubler au héros une compagne d’infortune, loin d’embrasser de bon cœur cette vie de fugitive.

Idée suprême du film, notre héros finit ainsi enchaîné au poignet d’une femme qui le croit bien entendu coupable. La spirale est sans fin, et le malheureux, à chaque fois qu’il pense pouvoir se sortir de ce maelström, s’enfonce au contraire davantage dans le traquenard. Hitchcock joue avec ses personnages comme il joue avec l’improbable des situations. Dans sa fuite, Richard finit par devenir en quelque sorte l’agent secret qu’il n’était pas, et, avec la totalité des forces de l’ordre à ses trousses, c’est en gentleman malicieux qu’il se comporte. Dans le rôle du faux coupable, Robert Donat, aujourd’hui quelque peu oublié, est exemplaire de subtilité, tout à la fois séducteur et nonchalant devant la succession de ses infortunes. Face à lui, Madeleine Caroll dans le rôle de Pamela, la première blonde hitchcockienne digne de ce nom. Le duo apporte au film non seulement son romantisme et son érotisme sous-jacent mais aussi cette note d’humour si chère au maître. Comment se plaindre, lorsque menotté de concert avec la belle créature, celle-ci enlève langoureusement ses bas ? Le cinéaste titille les bas instincts de chacun sans jamais tomber dans la note vulgaire et la proximité de ces deux corps va naturellement conduire à la complicité.

Hitchcock joue encore des apparences trompeuses avec le personnage à la phalange coupée, dignement interprété par Godfrey Tearle. Sous les oripeaux de la respectabilité de notable se cache l’homme de l’ombre à la tête d’un groupuscule extrémiste, prêt à vendre les secrets d’une nouvelle arme à l’ennemi sans aucun scrupule. Ce secret, que bien évidemment Hitchcock s’amusera en n’en dévoiler la nature qu’à la toute fin du film, peut se comprendre comme une allégorie de la mise en scène, une sorte de recette conduisant à la réussite d’un film d’espionnage. Cartographie millimétrée de chaque élément nécessaire à l’intrigue, Hitchcock y dévoile en quelque sorte sa manière de faire, sa touche si particulière dans l’art de la narration. Les 39 marches marque donc indubitablement le style du cinéaste et s’offre comme le premier joyau d’une collection de film à suspense que le maître réalisera tout au long de sa carrière.

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