Jamais sans toi (Aluisio Abranches, 2009): chronique cinéma

JAMAIS SANS TOI
(Do começo ao fim)
Un film d’Aluisio Abranches
Avec Julia Lemmertz, Fabio Assunçao, Jean pierre Noher, Louise Cardoso, Joao Gabriel Vasconcellos, Rafael Cardoso, Lucas Cotrim, Gabriel Kauffman
Genre: comédie dramatique, romance
Pays: Brésil
Durée: 1h34
Date de sortie: 12 mai 2010

A Rio de Janeiro, Francisco et Thomas sont demi-frères. Evoluant dans une famille aisée attentive, les deux garçons ne se quittent jamais et développent une complicité de plus en plus ambiguë. A la mort de leur mère et devenus adultes, les deux hommes décident de vivre leur amour en plein jour. Leur relation fusionnelle ne souffre aucun doute mais le jour où Thomas, désormais champion de natation, se voit proposer l’entraînement dans l’équipe olympique en Russie, ils doivent faire face à leur première séparation. Jusque là, Francisco et Thomas n’ont été guidés que par leurs sentiments l’un envers l’autre, leur éloignement provoque doute et peur en l’avenir.

Tous les ingrédients pour séduire un public essentiellement homosexuel ; milieu aisé et décors design, deux acteurs tout droit sortis de gravures de mode, un amour inconsidéré et interdit… soit un film tape à l’œil sans véritable fond. Car ce film manque son sujet, non pas le sentiment amoureux entre deux hommes mais bel et bien une histoire fusionnelle entre deux frères. Loin de connaître la désapprobation de leur entourage ou de la société, les deux frères vivent leur relation en toute quiétude et sans obstacle ! Non, ici il s’agit d’amener le spectateur au cœur d’un conte de fée auquel l’on ne croit pas une seconde. La partie la plus intéressante du film, la première, est celle où les deux bambins conservent encore une sorte d’innocence, là où leurs repères se construisent. La famille est alors un cocon douillet avec la figure maternelle protectrice et aimante. Cette atmosphère aurait dû partir en éclat pour offrir au récit un véritable enjeux scénaristique, au contraire les deux frères continuent de mener une vie agréable dans la luxueuse demeure familiale.

Le film traîne donc des clichés assez attendus sur le milieu gay quelque peu bobo du Brésil sans recul ni considération. Tout le film est construit sur le seul regard des deux protagonistes en excluant ceux des deux pères, celui de Francesco puis celui de Thomas. Ces derniers sont facilement exclus du récit, le premier partant vivre en Argentine, le second abandonnant sa propriété à la mort de sa compagne. Ainsi rien ne vient se mettre sur le chemin des deux garçons sinon une raison professionnelle qui oblige le cadet à partir vivre à l’étranger. Rupture radicale pour les deux frères qui ne s’étaient jamais quitter du regard jusque là, la crise que va connaître l’aîné paraît en fait bien plus un caprice qu’un véritable déchirement. Autre gros point faible du film, sa partition. Subtilité, discrétion, contrepoint auraient peut-être sauvé quelques moments mais au contraire la musique se fait à chaque instant sirupeuse et mélodramatique à souhait. Les violons sont de sortie pour faire de l’emphase inutile.

Si le thème apportait lui-même une originalité ambitieuse, son traitement manque sa cible. Le drame sentimental a été préféré au drame tout court et au final ce choix plonge Jamais sans toi dans les abîmes du mélo très classique d’un amour chamboulé. L’inceste ne gêne rien ni personne, surtout pas les deux frères qui vivent cette relation avec toute la sérénité du monde. C’est justement cela que l’on peut reprocher au film, d’être une sorte de croisière tranquille sans l’ouragan des tabous de la société. Le poids du regard des autres est bien trop lourd pour être écarté d’un revers de la main, le cinéaste Aluisio Abranches a pourtant jugé bon de ne pas en mentionner les conséquences. Un film à oublier.

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Estomago (Marcos Jorge, 2007): chronique cinéma

ESTOMAGO
Un film de Marcos Jorge
Avec João Miguel, Babu Santana, Fabiula Nascimento, Carlo Briani, Paulo Miklos, Zeca Cenovicz, Jean Pierre Noher
Genre: drame
Pays: Italie, Brésil
Durée: 1h40
Date de sortie: 19 mai 2010

Nonato est un petit cuistot dans un restaurant populaire mais malgré son air un peu niais, il est le chef des Coxinhas, un plat très prisé dans le quartier. Il y rencontre Iria, une prostituée très gourmande avec qui il fricote contre de délicieux repas. Peu après il finit en prison où la hiérarchie est très stricte et impitoyable pour les faibles. Pour Nonato, qui n’a ni le courage ni la carrure, il va devoir trouver autre chose pour se faire sa place ; la cuisine. A partir de trois fois rien il va commencer par concocter des plats savoureux pour ses co-détenus et très vite Bujiù, le boss de la cellule, va le faire monter en grade et lui permettre de faire entrer clandestinement des aliments plus rares. Sa réputation ne tarde pas à faire de lui le chef es gastronomie de la prison et les festins se succèdent. Pourtant, ses camarades d’infortune n’ont aucune idée des charges qui ont conduit Nonato en prison…

Comédie noire aux accents de comédie italienne de la belle époque, Estomago fait de la cuisine une allégorie sociale et sexuelle appétissante. De la banale histoire de la hiérarchie gastronomique à l’art de concocter les plans, Nonato est à la fois la figure de celui qui comprend le fonctionnement d’un système pour mieux s’en servir à son avantage. Ni costaud ni séduisant, il va pourtant se frayer son chemin sur la route sinueuse du succès, autant celui de chef cuisinier que celui de client privilégié (de la prostituée bien sûr !). Qu’il soit libre ou en prison, un même système régit la société, il y a ceux qui mangent et ceux qui sont mangés, sempiternelle morale de la loi du plus fort. Mais face à cette indiscutable morale, la force de l’esprit peut palier à la déficience physique. Estomago est une histoire de tripes, autant celles du ventre que celles du cerveau.

Pour mieux appuyer son allégorie d’une société gloutonne, le cinéaste Marcos Jorge organise son film en deux récits parallèles dont l’un est le flashback de l’autre. A mesure que Nonato se fait sa place en prison, il monte en grade en tant que cuisinier. D’un côté il doit séduire ses co-détenus pour être dans leurs petits papiers, de l’autre il doit séduire sa prostituée avec de bons plats pour obtenir crédit. L’un comme l’autre, il s’agit de profiter des petites gâteries de la vie. Les acteurs sont admirablement choisis et leurs performances donnent souvent du piment aux scènes. L’on peut juste regretter quelques longueurs ici et là qui nuisent au tempo de la recette mais l’essentiel est là, le film à bon goût et se savoure jusqu’à la dernière scène, véritable cerise sur le gâteau. La petite pirouette scénaristique rehausse le tout comme un fouet qui fait monter la crème.

Tourné il y a déjà plus de deux ans, ce film brésilien n’a pas manqué de se faire remarquer, notamment en remportant quatre pris au Festival du Film de Rio en 2007 et le Prix Spécial du Jury au Festival de Biarritz Amérique Latine en 2008. Estomago est pourtant le premier long-métrage de fiction de Marcos Jorge qui avait jusque là réalisé essentiellement des films documentaires tels que O ateliê de Luzia – arte rupestre no Brasil en 2004. Estomago est l’adaptation libre d’un court récit de Lusa Sylvestre sur le thème d’un cuisinier en prison. Le film poursuit la tradition de l’art de la table au cinéma, dans la lignée d’œuvres telles que La grande bouffe, Le festin de Babette, Festen ou encore Ratatouille. L’occasion de faire ici l’éloge d’une cuisine populaire qui ne manquera pas d’exciter les papilles des spectateurs sans pour autant perdre son palais amer au regard du final surprenant.

Mutum (Sandra Kogut, 2007): chronique cinéma

MUTUM
Un film de Sandra Kogut
Avec Thiago Da Silva Mariz, Romulo Braga, Walisson Felipe Leal Barroso, Maria Juliana Souza De Oliveira, Brenda Luana Rodrigues Lima
Genre: drame
Pays: Brésil, France
Durée: 1h30
Date de sortie: 7 janvier 2009

Dans la région sèche du Sertao, au Brésil, Thiago, un petit garçon de dix ans, retrouve les siens : Felipe, son petit frère et son seul ami, Juliana sa sœur, sa mère dont il est très proche et enfin son père qui le bat parce que Thiago ne semble pas assez robuste à ses yeux. Cet endroit sauvage, isolé par les montagnes, offre des terres difficiles à cultiver et loin de toute civilisation. Coupé du monde, le père doit cependant réussir sa récolte de maïs afin de subvenir au foyer mais le jeune garçon peine à l’aider. Pour compliquer les choses, l’Oncle Terez et la mère de Thiago entretiennent une relation adultérine jusqu’au jour où l’oncle est définitivement banni de la maisonnée, ce qui laisse le garçon incapable de se défendre face aux colères de plus en plus violentes du père. Cependant, avec ses frères et sœurs, Thiago essaye d’oublier les tracas de la vie quotidienne par des jeux innocents et la découverte du monde qui l’entoure.

Adaptation cinématographique très libre  du roman Hautes plaines de Joao Guimaraes Rosa écrit dans les années cinquante, Mutum s’attache aux paysages filmés, ceux des hautes plaines justement desséchées et arides d’un monde rural hors du temps, pour ne pas dire hors des hommes. Evacuant tout élément artificiel de mise en scène, la fiction trouve au contraire le ton juste du documentaire, dont est issu la réalisatrice Sandra Kogut. La subtilité du regard et la sobriété des moyens plongent le spectateur de facto dans cet univers si éloigné et si rugueux dans lequel évolue ce petit garçon chétif et un peu gauche. Ce petit garçon différent des autres, voit cependant le monde autrement et un rien l’émerveille ou l’effraie. Le monde de l’enfance est cruel et Thiago subit ses premières désillusions lorsqu’il comprend qu’il risque de ne plus jamais revoir son oncle qu’il affectionne tant ou quand il comprend le silence et les pleurs de sa mère, immobile, devant la violence des coups du père. Pourtant toutes ces désillusions n’entameront pas sa sensibilité, ni même le travail forcé que lui impose ce père si tyrannique à ses yeux. La vie de paysan est difficile dans le Sertao, et chaque paysan doit témoigner de cette difficulté dans sa chair.

Premier long-métrage de fiction de la réalisatrice Sandra Kogut, Mutum témoigne d’une maîtrise peu répandue. Tout en payant sa dette au cinéma novo, qui avait déjà en son temps consacré la région du Sertao et qui surtout prenait la société brésilienne telle qu’elle était comme sujet principal, le film de la cinéaste poursuit ainsi une longue tradition d’un cinéma vériste dont les racines sont à rechercher dans le néo-réalisme italien, c’est-à-dire un cinéma qui se refuse à recréer la réalité mais bel et bien un cinéma qui s’adapte aux exigences de la réalité pour en capter l’essence et les mouvements. Les acteurs non-professionnels, le refus d’utilisation de lumières additionnelles, l’absence totale de musique d’accompagnement, ne sont pas ici une volonté d’imposer un style mais au contraire de permettre à la réalité d’un tournage d’advenir, de se concrétiser devant la caméra. A l’instar de Marco Bechis qui tourne avec de véritables indiens kaiowas son film La terre des hommes rouges, Kogut choisit également de confier les différents rôles à des gens de la région, familiers des conditions de vie d’un tel environnement. Ainsi donc les personnages ressentent mais ne jouent pas et le film, sans oublier les paysages qui le façonnent, tente surtout de dévoiler le paysage intérieur de ces individus qui travaillent la terre sans relâche et dont la vie s’écoule à un rythme qui suit celui de la nature.

Rio ligne 174 (Bruno Barreto, 2008): chronique cinéma

RIO LIGNE 174
(Ultima parada 174)
Un film de Bruno Barreto
Avec Michel Gomes, Cris Vianna, Marcello Melo Jr., Gabriela Luiz, Anna Cotrim, Tay Lopez, Vitor Carvalho, Jana Guinoud
Genre: drame
Pays: Brésil
Durée : 1h48
Date de sortie : 22 juillet 2009

rio ligne 174 affiche

1983, dans une favela de la capitale brésilienne, une mère toxicomane, Marisa, est chassé du quartier pour avoir consommé les produits de son petit ami dealer, laissant derrière elle son bébé Alessandro. Dix ans plus tard Marisa est devenue une autre femme. Très croyante et désormais rangée de la drogue, elle n’a qu’une seule obsession, retrouver son fils. De l’autre côté de la baie, Sandro, dix ans, voit sa mère abattue par deux voleurs. Fuyant le foyer de sa tante, il entame une existence misérable avec d’autres enfants orphelins, volant les passants pour pouvoir s’offrir leurs doses de colle à sniffer. Alessandro, lui, est devenu dealer et ne tardera pas à croiser le chemin de Sandro avec qui il nouera une amitié solide. Ce dernier ne tardera pas à finir en prison et Marisa, apprenant par hasard qu’un enfant du même âge que son fils est incarcéré, se persuade qu’il est bel et bien celui qu’elle recherche depuis tant d’années. Sandro décide de jouer le jeu pour se permettre une nouvelle vie avec sa copine, une jeune prostituée noire mais celle-ci ne désira pas arrêter son activité, Sandro perd totalement le contrôle de sa vie.

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Ecrit par le scénariste de La cité de Dieu, Braulio Mantovani, Rio ligne 174 est inspiré d’un fait réel qui vit la prise d’otage d’un bus en juin 2000 à Rio de Janeira par un jeune délinquant du nom de Sandro do Nascimento. Un événement tragique retransmis à la télévision et suivi par des millions de télespectateurs. Sur ce fil rouge du drame irrévocable mené par un enfant de la rue, Bruno Barreto construit un récit qui entremêle les destinées, celles des gamins prêts à tout pour se procurer leurs doses et celles de bénévoles tentant de stopper l’hémorragie et de recueillir ces enfants délaissés, non seulement par leurs parents, mais aussi et surtout par un gouvernement qui a laissé s’installer un climat de peur et de violence dans les rues de la capitale. Crimes impunis, main mise de la pègre, conditions pénitentiaires difficiles, pauvreté latente, rien ne s’offre à cette jeunesse désabusée pour qui le crime est devenu la seule alternative. Même le refuge dans la foi religieuse devient un aveu d’impuissance.

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La récit explore le passé fictif d’un personnage factuel pour mieux dépeindre la condition humaine, celle d’un fils qui a perdu sa mère et celle d’une mère qui recherche son fils. Deux destins intimement liés par la violence et la drogue, le premier s’engouffrant peu à peu et irrémédiablement dans les abysses de l’enfer, la seconde ayant échappée à la mort blanche et aux griffes des favelas. Deux destins croisés qui, l’espace de quelques jours, se mélangeront avant de se séparer à nouveau. Beaucoup plus que la description d’un monde urbain brésilien au bord du chaos, c’est davantage au ressenti des personnages que le cinéaste s’intéresse. Que ce soit l’amour aveugle que la mère porte à ce fils qu’elle ne connaît plus ou le manque de repère qui entraîne Sandro a constamment choisir la mauvaise solution, Bruno Barreto insiste sur leur nature humaine, sensible et faillible, sans aucun jugement moral. En quelque sorte Sandro n’est pas coupable, il est tout simplement broyé par une machine sociale qui le dépasse.

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Dans la séquence finale de a prise d’otage, la fiction rejoint la réalité, les images de télévision se mêlent à celles, reconstituées, tournées à l’intérieur du bus. Image marquante d’un adolescent encerclé par les forces de police et qui, parce qu’il est sans éducation et qu’il ne peut évaluer la situation, s’enferme encore davantage dans une conclusion fatale. S’amassant inconsciemment autour du bus, la population regarde l’un de ses fils comme le loup coupable de tous les maux, prêt à le lyncher telle une bête prise au piège. Pour Sandro il n’y aura pas de seconde chance et son coup d’éclat involontaire lui offrira davantage l’oubli que le fameux quart d’heure de gloire. Sandro meurt sans raison et presque sans personne pour le pleurer.

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