Le silence avant Bach (Pere Portabella, 2007)

LE SILENCE AVANT BACH
(Die stille vor Bach)
Un film de Pere Portabella
Avec Alex Brendemühl, Feodor Atkine, Christian Brembeck
Genre: drame, musical
Pays: Espagne, Allemagne
Durée: 1h42
Date de sortie: 19 novembre 2008

Lorsque Jean-Sébastien Bach arrive à Leipzig en 1723, il accepte le poste de cantor de l’école Saint-Thomas, là où il est actuellement enterré. Sa renommée de compositeur est très modeste et c’est plus en tant qu’interprète qu’il se fait connaître de son vivant. Quelques dizaines d’années plus tard, Mendelssohn redécouvre les œuvres composées par le maître allemand et popularise sa musique. Aujourd’hui, Jean-Sébastien Bach est joué et célébré dans le monde entier, son oeuvre est considéré aujourd’hui comme le véritable point de départ de la musique classique occidentale. La perfection de ses compositions et la maîtrise technique nécessaire à leur interprétation font du compositeur l’une des influences majeures des générations futures.

Pere Portabella ne signe pas ici juste un film, mais un véritable hommage au compositeur allemand et un essai sur la puissance de sa musique. Les films du cinéaste ont toujours tranché avec la production dominante. Chez lui le refus de la narration conventionnelle est un dogme. Le silence avant Bach ne fait pas exception. Ici le cinéaste mélange les époques et refuse le biopic, le reconstitution historique. Tout juste un épisode où le compositeur traite avec une commande, ou encore lorsqu’il enseigne la véritable essence de la musique à son fils. Pas d’évocation de sa carrière, des moments bénis où le génie créateur se manifeste ni même la tristesse du moment de sa mort. Plutôt que de survoler toute une vie bien trop longue pour le cinéma, Pere Portabella choisit des menus détails, des segments d’une vie, des lieux intimes et célèbres pour replacer le compositeur dans le quotidien de son travail.

A cette évocation d’époque, le réalisateur mélange celle du compositeur Mendelssohn, également allemand, qui redécouvre la musique de Bach avec notamment La passion selon Saint-Mathieu. Moment très court mais intense, le jeune compositeur lit une partition du maître qui, selon la légende, aurait servi de torchon à un boucher pour emballer sa viande. Moment très court où le jeune homme comprend d’emblée combien cette musique, inconnue de lui, est puissante et novatrice. C’est le point de départ d’une réévaluation de l’œuvre de Bach qui tout à coup sera porté aux nues à travers toute l’Europe et jusqu’à nos jours. L’époque contemporaine, Pere Portabella s’y attarde avec deux histoires parallèles, celle d’un routier épris de musique qui profite de ses nuits d’hôtel pour jouer du basson et celle d’une violoncelliste qui se prépare à un voyage à l’école de Saint-Thomas pour une série de concert où elle jouera les œuvres de l’un des fils de Bach.

La filiation est là, la musique de Bach irrigue non seulement celle de ses fils, mais surtout toute une tradition de la musique classique occidentale qui a traversé les siècles par la grâce de celles et ceux qui l’ont interprété. Le silence avant Bach, c’est non seulement le silence des musiques composées avant celle du maître, musique sacrée et baroque qui ne touchait qu’une élite mais très éloignée d’un public plus large. Le silence c’est également celui qui traverse, à différent moment, le film, car Pere Portabella n’hésite pas à prendre son temps pour nous imbiber du caractère majestueux de la musique de Bach, à la fois par l’exposition d’une vingtaine de ses oeuvres mais aussi par l’intermédiaire de silences bien placés. Au début du film, un accordeur de piano, aveugle, ajuste l’instrument comme s’il désirait ajuster la bande-son du film. En miroir, à la fin du film, Portabella illustre de longs plans de l’orgue de l’école Saint-Thomas par l’utilisation d’une étude pour orgue, celle de György Ligeti, rassemblant ainsi la musique classique du XVIIIè siècle et la musique contemporaine dodécaphonique. Deux traditions musicales aux motifs fort différents mais dont l’une prend racine dans le passé.

Voyage sidérant, et sidéral, dans l’univers de la musique occidentale dans ce qu’elle a de plus pure et de plus évocateur, Portabella signe un film certes difficile mais au combien nécessaire à l’heure où les arts, cinématographiques comme musicaux, sont broyés par la grande machine de la consommation. Le cinéaste refuse un tel constat et démontre ici que la fatalité des systèmes de production n’a pas lieu d’être. Bach est universel, tout comme l’est le film de Portabella qui convoque à la fois différentes langues et différents lieux de l’Europe pour soutenir combien l’art n’a pas de frontière. Par la discontinuité narrative, le cinéaste explore une autre dimension du récit en quelque sorte emmenée par la musique du maître. Libre à chacun de se laisser aller dans ce voyage si revigorant ou de rester assis bien au chaud chez soi.

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La fenêtre (Carlos Sorin, 2008): chronique cinéma

LA FENETRE
(La ventana)
Un film de Carlos Sorin
Avec Antonio Larreta, Maria del Carmen Jimenez, Emilse Roldan, Arturo Goetz, Jorge Diez, Carla Peterson, Luis Luque, Roberto Rovira
Genre: drame
Pays: Argentine, Espagne
Année: 2008
Durée: 1h15
Date de sortie: 3 juin 2009

Dans une immense hacienda de Patagonie, Antonio, un vieil homme sur la fin de sa vie contemple les rayons de lumière qui s’infiltrent dans l’entrebâillement de sa fenêtre. Dans la maison, la domestique s’affaire tandis qu’un accordeur de piano s’active à restaurer l’instrument qui n’a pas servi depuis très longtemps. Fatigué, Antonio écoute les bruits de son entourage et les sons de la nature qui lui parviennent par cette unique fenêtre, seul lien qui le relie encore à un semblant de vie. Il lutte contre l’endormissement car le soir à venir est un soir particulier, Antonio va enfin revoir son fils, un célèbre jouer de piano, qu’il n’a pas vu depuis des années.

la-fenetre

Dans son nouveau film, Carlos Sorin quitte sa manière immédiate de filmer dont on a pu apprécier la maîtrise dans des films tels que Bombon el perro et El camino de San Diego pour au contraire adopter un ton posé et contemplatif, à la manière d’Ingmar Bergman. Selon Sorin lui-même, Les fraises sauvages aurait été comme un point de départ, un vieux souvenir de cinéphile, vers lequel le cinéaste souhaitait tendre avec La fenêtre. La dramaturgie réduite au stricte minimum, ne reste plus que de longs plans immobiles sur un coin de pièce, de la maison, ou du paysage environnant. Le regard perdu vers un ailleurs, le personnage d’Antonio, interprété par l’écrivain et dramaturge uruguayen Antonio Laretta, semble comme profondément remué par ses souvenirs et son passé, deux séquences de sa prime jeunesse venant le hanter, ses tous premiers souvenirs d’enfant venant comme annoncer les tous derniers instant qu’il lui reste à vivre.

Ses souvenirs, ce sont bien sûr ceux de ses parents, notamment de sa mère, et des sons qui venaient du salon, des invités et de la musique en bruit de fond. L’agitation des premiers mois de vie contrastent avec l’apparente sérénité de l’âge. Carlos Sorin capte plus qu’il ne filme, laissant le spectateur se perdre dans l’attente inquiète du vieux bonhomme. Mais la seule péripétie du film, celle où justement le quinquagénaire s’évade à la barbe de tous pour une dernière escapade dans son immense propriété vide, ne suffit pas à combler un fil rouge trop mince pour un long-métrage. La quasi-absence de dialogue témoigne de la volonté du cinéaste de nous laisser nous imprégner de l’atmosphère qui se dégage des séquences plutôt que de nous identifier aux personnages, mais cette hyper-passivité des images et des sons risquent de rebuter une grande partie du public

La fraîcheur et l’humour de ses deux films précédent ont ici disparus, l’austérité la plus sèche s’imposant de manière radicale. Reste bien entendu quelques plans magistraux et une réelle maîtrise du cadre et des sons, un travail très fin et très subtil qui malheureusement reste lettre morte au prisme de la durée du film. A l’image d’Abbas Kiarostami et son film Le vent nous emportera, l’ennui gagne autant le personnage que le spectateur, faisant du long-métrage une véritable épreuve de l’attente, du repli sur soi et du questionnement des choses qui nous entourent. Cette façon d’étirer les plans, de se concentrer sur d’infimes détails immobiles est un pari très risqué mais en cela il se rapproche en effet des grandes réflexions métaphysiques et morales (la vie, la mort, la solitude, l’héritage) développées par Les fraises sauvages.

14 kilomètres (Gerardo Olivares, 2007): chronique cinéma

14 KILOMETRES
(14 kilometros)
Un film de Gerardo Olivares
Avec Adoum Moussa, Illiassou Mahamadou Alzouma, Aminata Kanta
Genre: drame
Pays: Espagne
Durée: 1h35
Date de sortie: 25 février 2009

14 kilomètres est la distance qui sépare le continent africain du continent européen. Pourtant certains clandestins font des milliers de kilomètres pour traverser l’Afrique afin d’arriver sur les côtes, avant le grand départ. Violette, une Malienne, désire échapper à un mariage forcé et entame ainsi sa longue route à travers le Mali, le Niger, la Libye, l’Algérie puis le Maroc. Sur son chemin elle croise Bouba, un jeune homme qui rêve de devenir un footballeur professionnel, poussé par son grand frère Mukela. Tous les trois traversent le désert du Sahara à pied pour rejoindre le petit village de Barghot, et, de camions surchargés en frontières contrôlées, ils font route à travers l’Algérie pour rejoindre les côtes marocaines. La pauvreté, la chaleur, le désert et le manque d’eau rend cette expédition dangereuse et incertaine. Plus d’un clandestin a disparu sous le sable brûlant du Sahara sans que personne sans rende compte. Au-delà des dunes de sable et du vaste océan, ils rêvent d’une autre vie qu’ils pensent forcément meilleure.

14-kilometres

14 kilomètres offre au regard ce qui d’habitude ne nous est pas montré, la première étape (la plus longue) d’un voyage clandestin vers les pays de l’Europe. Car si nos regards d’occidentaux mêlent toutes les personnes d’origine africaine ensemble, ces regards ignorent les différences de nationalités, de culture et d’appartenance tribale. Ils sont tous certes africains mais ils sont avant tout Maliens, Nigériens ou encore Libyens. Traverser l’Afrique, c’est d’abord se rendre compte de ces différences, différences d’autant plus difficile à saisir que les frontières entre les états sont poreuses et non marquées géographiquement ou géologiquement. Ce manque de repère, c’est violette qui le comblera car elle, elle sait lire les étoiles grâce à son père. Du bord du fleuve Niger au Mali, direction plein Nord vers le Niger. Trahison vis-à-vis de nos trois personnages qui naviguent à vue, le réalisateur nous comble d’une belle carte de l’Afrique et du chemin parcouru. Facilité et aisance du procédé, il révèle néanmoins combien nous sommes peu familiarisé avec les territoires de ce continent qui fut pourtant pendant longtemps notre terrain de chasse colonial.


Gerardo Olivares ne verse pas seulement dans la facilité mais aussi dans l’image d’Epinal, celle du Sahara magnifique, baigné de soleil, presque mystique quand nos trois compères souffrent de la lumière harassante et de la chaleur suffocante. Les belles dunes sont pour les touristes, pas pour les clandestins. La mise en scène fuit son sujet pour la beauté des lieux, erreur impardonnable lorsque l’on s’attache à décrire ce périple mortel. Seule séquence à échapper à cette tendance, celle du camion bondé, surchargé, qui transporte le triple de sa charge convenable, débordant de toute part. Traverser ce continent, c’est comme tenter un coup de poker. La nature n’est pas seule contre vous, les militaires, les voleurs, les profiteurs ne cessent de prendre leur part à ce marché où l’homme est le bétail. Mais la vraie rupture est consommée en arrivant au Maghreb.


Rejetés de toutes part nos clandestins errent dans un voyage qui semble sans issue et en même temps sans retour possible. Violette ne peut rejoindre le cinquantenaire qu’il l’a épousé comme son énième femme, et Bouba ne peut décemment gâcher son talent pour continuer son travail de mécano pour le compte d’un garagiste véreux et paresseux. Violette et Bouba rêvent d’une autre vie, d’un futur meilleur tout comme une grande majorité d’entre nous. A défaut de combler toutes leurs attentes, la traversée de l’Afrique les aura au moins fait grandir. Un film sur l’inaltérable volonté de ceux qui veulent voir plus loin, y compris au péril de leur vie.