Casanegra (Nour-Eddine Lakhmari, 2008): chronique cinéma

CASANEGRA
Un film de Nour-Eddine Lakhmari
Avec Omar Lotfi, Anas El Baz, Mohamed Benbrahim
Genre: drame
Pays: Maroc
Durée : 2h05
Date de sortie : 21 octobre 2009

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Casablanca, la ville blanche, n’est pas une réalité pour tout le monde. Adil et Karim en savent quelque chose, le premier soutire l’argent de deux gamins vendeurs de cigarettes au détail, le second rêve de Malmö, une ville suédoise d’où son oncle lui a envoyé une carte postale véritable image d’Epinal d’un pays idyllique. Mais leur quotidien c’est surtout la rue et les courses poursuites avec les forces de l’ordre bien déterminée à chasser tous trafics illégaux. Alors qu’Adil s’occupe de son père devenu impotent à cause de son travail et de sa jeune sœur étudiante, Karim rentre tous les soirs la peur au ventre à cause de son beau-père alcoolique et violent. Loin d’une ville fantasmée par les récits de voyage, Casablanca devient sous les yeux des deux jeunes hommes Casanegra, la ville noire d’où l’on ne peut s’extirper. Une vie tragique menée au jour le jour sans jamais savoir de quoi demain sera fait jusqu’au jour où Adil tombe amoureux d’une vendeuse d’objets d’art.

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Le résumé augure d’un portrait réaliste d’une capitale qui traverse comme toutes les autres une véritable crise sociale en souhaitant s’éloigner d’une représentation cinématographique trop glamour et trop artificielle. Pari malheureusement gagné qu’à moitié, certes Nour-Eddine Lakhmari nous laisse entrevoir une Casablanca des rues, des impasses et des petits recoins sombres mais son angle d’attaque presque caricatural sape tout travail de fond sur le thème. Le montage souvent serré et frénétique, la musique omniprésente et le manque de prise de recul sur le sujet traité concourent à travestir le film en spectacle cinématographique ce que le postulat de départ prétendait rejeter. Pourtant il reste quelques scènes, quelques passages qui éclairent cette déception, notamment les séquences où Adil passe du temps avec sa famille, surtout avec son père, père dont il est bien entendu fier mais dont il ne veut pas suivre la trace, son travail à la poissonnerie ayant eu raison de son état physique.

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La jeunesse marocaine fait ainsi front à la misère, au manque de travail mais aussi aux manque de perspectives en choisissant la voie du vol ou de la malhonnêteté, non pas par choix idéologique mais par obligation de survie. Et lorsque le parrain du coin s’intéresse à eux, les deux jeunes hommes réagissent différemment. Adil, plus sage et mieux cultivé, comprend que s’associer avec le malfrat c’est s’associer avec le diable et que tôt ou tard cela se retournera contre eux. Karim au contraire ne voit que l’argent facile qu’il leur propose. Pourtant cet univers va se révéler violent et dangereux. Adil et Karim n’ont pas vraiment l’étoffe de malfrats et seules leurs préoccupations envers leur famille les font marcher sur un terrain miné.

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On peut regretter que Nourredine Lakhmari n’est pas pris davantage soin de ses personnages, qu’il n’est pas davantage exploré leurs contradictions et leurs attentes. Les personnages secondaires sont même fortement caricaturés, que ce soit le parrain, sadique, la figure de l’Occidental, forcément ingrat et pervers, ou encore le beau-père alcoolique, irritant tant les scènes de violences conjugales paraissent fausses. Le cinéaste rate son portrait même si les intentions étaient bonnes car le cinéma maghrébin a définitivement besoin d’éclore vers de nouvelles directions dont il serait bon qu’elles ne rappellent pas celles d’un cinéma américain indépendant. Parler du Maghreb, autrement, avec sincérité et sobriété, en tachant d’y trouver ce qui agite cette société actuellement. Casanegra se regarde comme un coup d’essai, espérons que le film en provoquera d’autres, plus justes et plus pertinents ceux-là.

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Nos lieux interdits (Leïla Kilani, 2008): chronique cinéma

NOS LIEUX INTERDITS
Un film de Leïla Kilani
Genre: documentaire
Pays: France, Maroc
Durée: 1h48
Date de sortie: 30 septembre 2008

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Sous le régime d’Hassan II au Maroc, entre les années soixante et quatre-vingt, des milliers d’opposants politiques sont assassinés, torturés ou portés disparus. Ce drame est longtemps resté sous silence, empêchant de nombreuses familles de victimes de faire leur travail de deuil. Alors que la mort du roi en 1999 engage une ère nouvelle pour le pays, une Instance Equité et Réconciliation est mise en place en 2004 par le gouvernement pour indemniser les familles. Pourtant pour la plupart le silence reste la règle et le manque d’informations empêche tout travail exhaustif. De nombreux corps restent non identifiés, les lieux de mort restent fermés et inaccessibles, le face à face avec l’histoire reste douloureux. Auprès de quatre famille, de quatre tragédies, le film recueille quelques paroles, quelques gestes qui disent toute la détresse d’un peuple, d’une époque.

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Documentaire co-produit par la France et le Maroc, la cinéaste Leïla Kilani s’est vue confier la grande responsabilité de filmer tout le processus liés à l’Instance afin de constituer une immense archive audiovisuelle sur des évènements restés jusque là tabous, jusque là frappés du sceau du silence. Mais pour creuser davantage son propos la réalisatrice a rencontré, chez elles, des familles qui, avec leurs mots, leurs hésitations, leurs souvenirs perdus, leurs frustrations et leurs peurs, évoquent ce qui ne peu être raconté ni filmé. La répression politique s’est doublée d’une horreur indicible, invisible, relayée par les rumeurs et le manque totale de trace. En filmant ces familles dans leurs salons, à la fois lieu privé et lieu public où l’on reçoit les invités, ces familles victimes d’un système autoritaire témoignent de la double nature du drame, le drame national, celui d’une nation toute entière, blessée dans son corps social, et le drame familial, celui d’un époux, d’un frère ou d’un père disparu, mort quelque part ou rescapé d’atrocités dont on ne peut décrire le moindre détail.

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Sur le modèle documentaire qui choisit de ne pas reconstituer, de ne pas rendre spectaculaire ce qui est horrible, de s’adapter aux nombreux silences de celles et ceux que l’on interroge, Leïla Kilani pose son film dans un sillon comparable aux travaux de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh. Si sur le fond elle respecte et poursuit ses prédécesseurs, elle n’arrive pas néanmoins à convaincre sur la forme, trop marquée de cet économie de moyens qui parfois joue contre le film. Image vidéo, cadres peu composés, montage certes lisible et compréhensif, il manque au documentaire un travail technique irréprochable mais aussi une mise en perspective des familles interviewées dans leur intimité et ces lieux demeurés inaccessibles à la population.

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Plaie encore trop vive pour la plupart, l’Instance Equité et Réconciliation semble totalement démunie face au problème. Dans son désir de reconnaître la douleur de ces familles sans pour autant juger les coupables, le gouvernement marocain se place dans une étrange position. Main généreuse d’une part et protecteur des assassins de l’autre, il ne mène qu’une partie de l’enquête (identification des familles, des gens disparus et des corps retrouvés) sans avoir la volonté totale d’investiguer sur celles et ceux qui ont mis en place un tel système de liquidation. Dans des fosses communes ou des tombes disposées ça et là, ce ne sont que quelques victimes qui refont surfaces. Le témoignage des rescapés est encore plus terrible, ils n’ont souvent rien vu, tout au mieux entendu. Quand la vue fait défaut et que les souvenirs sonores s’estompent, il ne reste plus grand chose pour rétablie la vérité, sinon interroger ceux qui ont le geste. Rithy Panh ne s’y était pas trompé dans S21, la machine de mort khmère.