Time (Kim Ki-duk, 2006): chronique rétro

TIME
Un film de Kim Ki-duk
Avec Seong Hyeon-a, Ha Jung-woo, Park Ji-Yeon, Kim Ji-Heon, Kim Sung-min
Genre: drame
Pays: Corée du Sud, Japon
Durée: 1h37
Date de sortie: 8 août 2007

Après deux ans de vie commune avec Ji-woo, See-hee s’inquiète de l’avenir de leur couple, de l’usure que le temps pourrait apporter à leur amour. Jalouse, elle ne supporte plus que son compagnon regarde d’autres femmes ou leur adresse ne fût-ce que quelques mots innocents. Mais, entre deux crises de colère et de larmes, See-hee se désole surtout de n’avoir que le même visage et le même corps à offrir, nuit après nuit, à celui qu’elle aime avec passion… Un jour, après une dispute particulièrement âpre, See-hee disparaît, laissant Ji-woo désemparé. A l’insu de tous, elle se rend dans une clinique et demande à ce qu’on lui refasse entièrement le visage. Durant cinq mois, nul ne la verra autrement que masquée ; au sixième, See-hee renaîtra, méconnaissable…

Une fois encore Kim Ki-duk nous émerveille. Sur le thème assez conventionnel du temps qui passe et qui émousse l’amour, le réalisateur coréen arrive encore à nous surprendre pour produire une oeuvre singulière, délicate, subtile. La cruauté côtoie l’amour sincère, les plans d’opérations chirurgicales, qui ouvrent le film, entrent en résonance avec les plans où les deux personnages principaux se caressent, se touchent pour fusionner. Les visages et les mains sont filmés de façon magistrale, comme de véritables oeuvres d’art, comme des sculptures vivantes dont le parc aux sculptures n’est qu’une manifestation ludique et colorée.

Le thème du regard, le regard de l’autre comme le regard que l’on porte sur soi, est au centre du film. Le jeune homme regarde les autres femmes et pousse ainsi, sans s’en rendre compte, sa petite amie à choisir une solution radicale au malaise qui guette leur couple. Le changement de visage et d’identité comme solution possible à l’émiettement de l’amour, où comment renouveler constamment les sensations et les sentiments au point d’instaurer une confusion et de sérieuses remises en cause. L’homme est ainsi taraudé entre son désir de séduire et celui de l’amour qu’il porte à sa petite amie. Elle-même ne peux choisir entre être elle-même, au risque de perdre l’être aimé, ou devenir quelqu’un d’autre afin de le réconquérir constamment. L’incertitude guette et, le secret révélé, elle est à nouveau elle-même avec le visage d’une autre. Les photographies, très présentes dans le film, amplifient l’inéluctabilité du temps qui passe en fixant ou, devrait-on dire, en figeant ce qui est déjà du passé, ce qui n’est plus.

Le film soulève également une critique des canons de la beauté. Lorsque See-hee se compare aux formes parfaites des autres femmes, elle fantasme une autre elle-même qui lui serait accessible par la chirurgie esthétique. Découpant des yeux, un nez et une bouche dans un magazine de papier glacé, elle se crée son propre montage du visage rêvé, rassemblement d’éléments hétéroclites de provenance diverses qui fait naturellement penser à la créature de Frankenstein. Là encore, la dissimulation de l’identité provoque des réactions en chaîne incontrôlables. See-hee entre en compétition avec son propre double Say-hee. La situation lui échappe, elle ne peut défaire ce qu’elle a elle-même amorcé. Avec sensibilité, humour et poésie, Kim Ki-duk démonte les rouages de l’amour, un jeu complexe entre séduction, connaissance de l’autre et fantasmes inassouvis.

La belle personne (Christophe Honoré, 2008): chronique cinéma

LA BELLE PERSONNE
Un film de Christophe Honoré
Louis Garrel, Léa Seydoux, Grégoire Leprince-Ringuet
Genre: drame, romance, comédie dramatique
Pays: France
Durée: 1h30
Date de sortie: 17 septembre 2008


Junie est une nouvelle élève fraîchement débarqué au lycée Molière après le décès de sa mère. Prise en charge par la famille de sa tante, elle suit son cousin Mathias pour faire connaissance avec la bande. Certains couples sont formés mais elle découvre très vite sous cette apparence d’harmonie des secrets et des trahisons tues. Elle-même croise la route d’Otto, le plus sage du groupe qui tombe immédiatement amoureux d’elle. Elle accepte de sortir avec lui tout en gardant ses distances. Les jours suivants elle rencontre son jeune professeur d’italien, Nemours. Son charme et sa sensibilité font de l’effet à la jeune femme pourtant elle sait d’ors et déjà que cet amour impossible ne pourra se concrétiser. Les choses se compliquent lorsque Nemours lui-même tombe sous les charmes de Junie.

Le nouveau film de Christophe Honoré après Les chansons d’amour, La belle personne est une ré-interprétation, ou plutôt une lecture moderne, du roman de Madame de La Fayette La princesse de Clèves. Le cinéaste y reprend le conflit tripartite des personnages, la femme choisissant de ne pas céder à son cœur en choisissant la raison. Là où le livre plaçait l’intrigue dans le milieu aristocratique du XVIè siècle, Christophe Honoré s’attache dans son film au milieu lycéen ; sa cour, sa classe, ses rues avoisinantes, son quartier, son bistrot. Des lieux de rencontres et d’échanges, qui mêlent à la fois les comportements post-adolescents des élèves et ceux plus serein des adultes. Mais une même préoccupation pour l’amour. Amour éphémère, amour déçu, amour interdit et amour dangereux, amour tabou et amour brisé, tout y passe. Gestes et regards se répondent, s’ignorent ou se partagent pour composer une toile complexe des relations humaines, une toile mouvante et flottante qui reflète les doutes, le questionnement, la curiosité de comprendre ce sentiment si fort qui peut prendre à chaque instant le dessus.

Pour soutenir cette étude sentimentale, des comédiens de talents offrent leur sensibilité. Tout d’abord Léa Seydoux, interprétant la jeune et mystérieuse Junie,  toute de discrétion et de retenue, compose une fragilité feinte qui masque un grand contrôle d’elle-même. Et lorsqu’elle se donne à son petit ami, son chemisier entre-ouvert sur son buste nu dévoile son caractère, celui d’une femme ni tout à fait fermée sur elle-même ni tout fait ouverte sur le monde qui l’entoure. Toujours cette réserve qu’elle s’octroie pour parer les coups rudes de l’existence. Louis Garrel, en professeur d’italien romantique, qui préfère transmettre l’émotion d’une langue plutôt d’asséner ses préceptes grammairiens, est tout aussi habile dans son jeu d’homme amoureux. Amoureux non seulement de sentiment mais surtout de l’inaccessibilité de cette jeune femme, sa propre élève. Enfin Grégoire Leprince-Ringuet en chevalier-serviteur de sa dame qui donne sans presque rien recevoir en retour. Le cœur lié par le sentiment, il est le seul juste, le seul fidèle. Une dévotion mal récompensée.

A l’image des Chansons d’amour, Christophe Honoré choisit une mise en scène immédiate pour se rapprocher au plus près de ses personnages et des décors. Rarement filmés en plan d’ensemble, ils apparaissent soit de façon très intime, soit de façon rassemblés. Une logique dialectique qui mêle soi-même avec les autres, l’individu avec le groupe. Si l’on s’affiche en bande, les problèmes sentimentaux restent bien personnels et l’un des élèves formalise cette problématique en photographiant systématiquement ses camarades individuellement. Ces photos ornent ensuite les murs de la bibliothèque, elles recomposent l’ensemble des élèves de l’établissement, pourtant chacun conserve sa part de lui-même, son espace intérieur propre. Un espace qui peut être parfois profané lorsque l’une des photos est victime de lacération. La belle personne, qui poursuit le thème amoureux des précèdent films du cinéaste, témoigne d’une tonalité largement plus sombre, plus tragique, une tonalité que Christophe Honoré n’hésite pas à maltraiter avec une séquence chantée qui fait directement référence à Les chansons d’amour avant de refaire basculer son film dans le drame pur. Le cinéaste continue ici à explorer un style personnel, loin des conventions, avec une certaine fraîcheur agréable.

Comme une étoile dans la nuit (René Féret, 2008): chronique cinéma

COMME UNE ETOILE DANS LA NUIT
Un film de René Féret
Avec Salomé Stévenin, Nicolas Giraud, Jean-François Stévenin, Maryline Canto, Guillaume Verdier
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h30
Date de sortie cinéma: 3 décembre 2008


Marc rencontre Anne et les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Peu après avoir décidé de se marier cependant, Marc apprend qu’il est atteint d’une maladie rare, la maladie de Hodgkin. Dans la descente aux enfers des examens et des séances de chimiothérapie, le couple se confronte à la maladie pour davantage en renforcer leur amour. Pour faire échec au tragique et pour combler l’éloignement de leurs corps, Marc et Anne se rapprochent par les regards, les mots tendres et les gestes intimes. Lorsque l’entourage abandonne peu à peu le couple dans ses difficultés, Anne et Marc résistent de tout leur cœur.

Loin d’une mise en scène mélodramatique qu’un tel sujet peut inspirer, le cinéaste René Féret au contraire s’appuie sur l’autobiographie d’un proche de son entourage pour évoquer à la fois les joies et les pleurs d’une expérience douloureuse de la maladie, une maladie ici vécue par deux personnes, l’une atteinte dans sa chair, l’autre atteinte dans son cœur. Le film se cale sur la recherche d’une émotion vraie et d’une quotidienneté qui s’interdit l’emphase et le spectaculaire. Au contraire le rythme du film suit celui du couple, tour à tour emplit du bonheur de la rencontre et de la première fois puis assaillit de doutes par l’épreuve et la peur de la mort.

A cette mise en scène discrète et retenue, le film repose presque entièrement sur les épaules des deux acteurs principaux, Salomé Stévenin, fille de Jean-François Stévenin et sœur de Sagamore et Robinson Stévenin, et Nicolas Giraud. Les deux jeunes acteurs maîtrisent ici la délicatesse de leur relation et surtout l’énorme complicité d’un couple mis en péril par un mal invisible. Salomé Stévenin, plus intuitive, et Nicolas Giraud, plus mental, se complètent à merveille pour incarner l’image d’un couple moderne qui choisit très tôt la voie d’un projet commun à l’heure où l’on repousse le plus loin possible un tel engagement solennel. Plus forts que les doutes et les non-dits de l’entourage, Marc et Anne tiennent contre vents et marées lorsque la maladie transformera leur vie en un combat perpétuel et sans répit.

A la fois scénariste, réalisateur, producteur et distributeur, René Féret donne tout pour conserver son indépendance depuis ses débuts, à la fin des années soixante-dix. Son premier film, Histoire de Paul est y déjà remarqué par l’obtention du prix Jean Vigo en 1975, mais c’est avec la sélection de son film suivant pour la compétition officielle du festival de Cannes, La communion solennelle, en 1977, qu’il trouve sa place dans le cinéma français. Loin d’accepter les propositions qui fleurissent, il préfère rester en marge du système officiel pour continuer à réaliser les projets qui lui tiennent à cœur, tournant à un rythme d’un film tous les deux ou trois ans. Cinéaste profondément créatif, il s’appuie sur la performance de ses comédiens et sur la dynamique du tournage plutôt que sur le respect du scénario et le film « tout fait » avant même le premier clap. Malgré cela, et Comme une étoile dans la nuit permet de le constater, René Féret se place dans une certaine tradition française du drame social qui place la réalité de son sujet au-dessus des injonctions du spectacle. Emouvant, poignant, impressionnant dans sa faculté de se confronter sans subterfuge à un sujet maintes fois abordé, Comme une étoile dans la nuit retient notre souffle jusqu’à la fin. Définitivement pas un film de première partie de soirée pour une chaîne télévisée.

Je suis un cyborg (Park Chan-wook, 2006): chronique DVD

JE SUIS UN CYBORG
(Salbogujiman kwenchana)
Un film de Park Chan-wook
Avec Lim Soo-jung, Choi Hee-jin, Jung Ji-hoon
Genre: comédie dramatique, romance
Pays: Corée du Sud
Durée: 1h45
Date de sortie: 12 décembre 2007
Editeur DVD: Wild Side Vidéo
Date de sortie DVD: 23 juillet 2008

Je suis un cyborg DVD

Ouvrière dans une usine de montage de transistors, Young-goon pète un jour littéralement un câble et finit internée dans un hôpital psychiatrique, persuadée d’être un cyborg ayant besoin d’énergie électrique pour fonctionner. Elle y rencontre Il-soon, un jeune homme plutôt calme qui pense avoir le pouvoir de voler la qualité des gens en les observant. Pourtant lorsque ses yeux se portent sur Young-goon, l’excentricité de la jeune femme le fascine au point qu’il en tombe amoureux. Il va dès lors tenter de ramener l’élue de son cœur vers plus de réalité, comprenant toutefois l’imaginaire dans laquelle elle est plongée. Ils deviennent bientôt inséparables.

Je suis un cyborg photo 1

Je suis un cyborg photo 2

Objet cinématographique non identifié, Park Chan-wook étonne son public après sa trilogie vengeresse entamée avec Sympathy for Mr. Vengeance en 2003, Old Boy en 2004 puis enfin Lady Vengeance en 2005. Loin des routes tranquilles d’une réalisation pépère sur un sujet rebattu et rabâché, le cinéaste choisit au contraire de donner dans le ton décalé, singulier, rêveur mais également mélancolique et romantique. Car sous ses airs de fable lorgnant vers la science-fiction, le film est avant tout une histoire d’amour entre deux êtres marginaux qui se comprennent parce qu’ils partagent le langage commun de la simplicité et de l’imagination. Deux adultes enfants, l’une croyant être un cyborg aux engrenages grippés, l’autre jouant le jeu pour mieux apprivoiser la belle. Car fichtre, ce robot a du charme. Non pas un charme superficiel de latex et autre collagène, mais celui d’un regard profond et triste doublé d’un sourire ravageur et rigolo, surtout lorsque le personnage porte son dentier à faire mourir de rire un castor.

Je suis un cyborg photo 3

Je suis un cyborg photo 4

Le climat est posé, on quitte avec le cinéaste son univers sombre et morbide pour un voyage vers l’ailleurs, un voyage que n’aurait pas dénigré un Lewis Carroll avec sa petite Alice. La petite fille n’est pas blonde et n’a pas de nattes, elle s’appelle Young-goon et aime goûter les piles lorsqu’elle se sent un peu fébrile. Ses meilleurs compagnons ? Des distributeurs automatiques avec qui elles parlent dans la pénombre des longs couloirs de l’hôpital psychiatrique dans lequel elle est internée. L’autre énergumène est plus discret. Il regarde à l’intérieur des gens pour mieux leur voler leurs qualités mais lorsque ses yeux se posent sur la sublime Young-goon, c’est elle qui lui vole son cœur tout attendri. Une telle fantaisie thématique est rare dans le paysage, de plus en plus aride, du cinéma actuel. Alors croquer un bonbon au goût tout simplement plus prononcé ne fais pas de mal de temps en temps, surtout quand le confiseur se nomme Park Chan-wook, qui prouve ici combien il peut sortir sans difficulté du ghetto du film de vengeance bien trash. Poétique, corrosif, fou, iconoclaste, et bien d’autres choses encore…

Je suis un cyborg photo 5

Je suis un cyborg photo 6

Je suis un cyborg affiche