L’inconnu du Nord-Express (Alfred Hitchcock, 1951): chronique cinéma

L’INCONNU DU NORD-EXPRESS
(Strangers on a train)
Un film d’Alfred Hitchcock
Avec Farley Granger, Ruth Roman, Robert Walker, Leo G. Caroll, Patricia Hitchcock, Marion Lorne, Jonathan Hale, Laura Elliott
Genre: thriller, suspense, drame, policier
Pays: USA
Durée:1h40
Date de sortie: 9 janvier 1952
Date de sortie (reprise): 24 mars 2010


Un joueur de tennis reconnu, Guy Haines, croise dans un train le chemin de Bruno Anthony, un riche fils de famille de la haute société. Entre conversation anodine et réflexions douteuses sur les difficultés de la vie, l’aristocrate dandy propose à son interlocuteur un marché sans scrupule. Il concède à supprimer la femme de Guy, avec laquelle il est sur le point de divorcer, en échange de la mort de son propre père pour pouvoir toucher son héritage. Un marché contre nature auquel Guy reste indifférent, croyant à une fantaisie de la part d’un homme singulier au ton ironique. Pourtant quelques jours plus tard la femme de Guy est assassinée et Bruno commence à harceler le joueur de tennis pour qu’il remplisse sa part du contrat.

Pur exercice de mise en scène d’après le roman d’une jeune romancière anglaise, Patricia Highsmith, Hitchcock revient avec ce film sur un terrain connu, celui du suspense millimétrique où la forme est un décalque du fond, ici la représentation du double machiavélique, sorte de projection des idées les plus inavouables. Bruno n’est en fait que la représentation de tout ce que Guy s’interdit de penser et de faire, entre autre tuer son épouse qui désire désormais ne plus divorcer pour profiter à nouveau de la célébrité de son époux auprès des cercles qui comptent à Washington. Pour cela Hitchcock recourt à une réalisation géométrique en faisant de la croix et du cercle, les deux principales figures dynamiques du film, les motifs privilégiés d’un drame meurtrier à venir.

L’idée du duel contre soi-même, contre ses propres penchants asociaux, se construit sur le thème de l’antagonisme. Guy est un homme d’origine modeste qui s’est réalisé par lui-même, à force de travail. Il est célèbre et de nature plutôt généreuse et attentive, un homme en somme séduisant. Bruno est d’extraction grande bourgeoise, totalement arriviste et en soi anonyme, d’une nature ironique et froide. Le premier est aimant et complice avec les femmes, le second plus sournois et couvé par sa mère, tout aussi asociale que lui. Guy, entraîné malgré lui dans un meurtre machiavélique, profitera pourtant de la mort de son épouse pour assouvir son désir de vivre avec sa nouvelle compagne, la fille d’un sénateur respecté et de condition aisée.

Mort du père et amour de sa mère, Bruno est un personnage psychanalytique par excellence, miroir déformé des pulsions les plus sombres. Calculateur, sans scrupule ni bonté, il manipule son monde pour arriver à ses fins, celle d’une vie paresseuse de nantis. Mais Guy n’est pas aussi innocent qu’il le prétend, il profite lui-même d’une relation privilégiée avec la fille d’un politicien pour entrer dans un cercle resté fermé jusqu’ici, celui de la classe dirigeante. Si Guy n’est pas coupable du meurtre dans les faits, sa passivité et son silence approbateur font de lui une sorte de complice naïf. Trop sensible et pas assez courageux, il trouve dans la figure névrosée de Bruno une solution à son problème, celui de se débarrasser d’une épouse encombrante qui a retourné sa chemise pour elle-même profiter des avantages d’une vie plus frivole.

Pour Hitchcock, c’est simple, l’homme est une créature coupable, en pensée comme en acte. Seule créature innocente, la jeune sœur de la nouvelle dulcinée de Guy, un petit bout de femme, impertinente mais maligne, qui aime jouer au détective et lire des romans policiers justement interprétée par la propre fille du cinéaste, Patricia Hitchcock. Innocente car visiblement encore vierge de toute relation charnelle, là où les autres femmes sont vicieuses ou victimes, ou un peu des deux. On reconnaît là un trait constant dans la filmographie du cinéaste, la figure féminine est duelle, à la fois ange et démon, mais toujours la raison de la chute de l’homme. Film très carré, d’une précision rare, L’inconnu du Nord-Express relance la carrière américaine du réalisateur anglais qui enchaîne ensuite les chefs d’œuvres, Le crime était presque parfait, Fenêtre sur cour ou encore La main au collet. Hitchcock reste le maître incontesté du genre, un metteur en scène manipulateur qui aime à confondre son public et le surprendre sans jamais oublier, sous les couverts d’un spectacle populaire, de proposer une analyse critique des ressorts dramatiques, ceux de la violence et de l’érotisme. Un sous-texte qu’avaient très bien compris les jeunes Turcs dans les années cinquante, François Truffaut en tête.

Banlieue 13: ultimatum (Patrick Alessandrin, 2008): chronique cinéma

BANLIEUE 13 ULTIMATUM
Un film de Patrick Alessandrin
avec Cyril Raffaelli, David Belle, Philippe Torreton, Daniel Duval, Elodie Yung, MC Jean Gab’1, La Fouine, James Deano, Pierre-Marie Mosconi, Moussa Maaskri, Sophie Ducasse, Patrick Steitzer
Genre: action
Pays: France
Durée: 1h41
Date de sortie: 18 février 2009


Trois ans après ses premières aventures au sein de la fameuse banlieue 13, le capitaine Damien est mystérieusement piégé pour possession de drogue. A l’extérieur un incident embrase l’opinion de la population contre les banlieues, zones de non-droit que certains aimeraient raser. Leito de son côté espère toujours voir la fin de ce mur de béton qui scinde le peuple en continuant ses petites attaques à la bombe. Alors qu’un gamin a été témoin de l’assassinat de policiers par de mystérieux agents du gouvernement en utilisant l’enregistrement vidéo de son télèphone, Leito se retrouve en possession du film accusateur. Le même jour, il doit se rendre au quoi des orfèvres afin de libérer Damien des mains des forces de l’ordre. Pour contrecarrer le plan d’évacuation des banlieues, ils vont devoir fédérer les différents gangs qui règnent sur ces territoires où une seule loi prévaut, celle du plus fort.

Suite direct du premier opus, Luc Besson reprend les mêmes et recommence. Si possible en inversant l’histoire précédente pour pas trop se casser les doigts (et les méninges) à l’écriture du scénario, car après avoir infiltrer la banlieue pour prévenir un attentat, le capitaine Damien doit ici infiltrer, accompagné des gangs de banlieues,  les arcanes du pouvoir militaire pour déjouer une affaire de corruption et de manipulation. L’intrigue aurait dans le fond un intérêt si elle n’était sans cesse phagocytée par des péripéties téléphonées, des invraisemblances constantes et des contradictions qui feraient hurler le plus hargneux des schizophrènes. Banlieue 13 ultimatum dit tout et son contraire, à la fois chant idéaliste pour la diversité culturelle alors que la première séquence démontre le replis communautaire, importance du respect du petit peuple alors que ce dernier tape et tire sur tout ce qui bouge, etc. Un joyeux foutoir qui n’a qu’un seul but, celui de divertir, si possible sans trop se poser de questions.

Critique des forces polices bêtes et méchantes (sauf le capitaine bien sûr qui est plus fort, plus malin et plus serein) et éloge d’une soi-disant culture des banlieues (musique, cool attitude, solidarité gratuite, autrement dit tout un référentiel de clichés), Banlieue 13 ultimatum tente de s’approprier l’image de zones de non-droit pour justifier tout un déluge d’effets pyrotechniques sans pour autant offrir une histoire de fond. Certes l’on attendait pas une réflexion profonde sur le malaise des banlieues à l’image d’un film social comme La haine mais ici le tableau dressé frise le ridicule. Les noirs, les Arabes, Les asiatiques, les néo-nazis et les Gitans se partagent les territoires et trafiquent, prétextant qu’ils préfèrent être les rois d’un petit royaume emmuré plutôt que des quidams dans un monde libre et égalitaire. Armes aux poings affichant des codes vestimentaires bien distincts, le portrait de ces groupuscules ne dépassent pas la caricature puérile : les Noirs sont rastas, les Arabes barbus, les Chinois tatoués, etc. L’imagination, de fait, ne semble pas être le fort ni du scénariste, ni du réalisateur.

Si le scénario n’est pas un modèle de lumière, reste le spectacle des cascades et des chorégraphies des combats. Ici l’acteur et cascadeur Cyril Raffaelli, responsable également des chorégraphies, étonne et détonne. Par un soupçon d’influence hollywoodienne (montage nerveux et serré) et un zest de films d’arts martiaux hongkongais (combats physiques, acrobaties, utilisation des décors pour les chorégraphies), le film fonctionne davantage sur les corps à corps que sur les explosions ou les gunfights. Nos héros courent, sautent, font les équilibristes, et s’imposent dans des faces à faces musclés. La première séquence, celle dite de la pêche aux gros poissons, offre son lot de surprises et de numéros. Si l’interprétation physique est impressionnante, l’interprétation dramatique est, elle, très superficielle. Mis à part Philippe Torreton et Daniel Duval, deux solides acteurs par ailleurs peu habitués à ce type de grosse production commerciale, le reste du casting se fonde essentiellement sur les faciès et les silhouettes, telle que la meneuse des triades, Tao, interprétée par Elodie Yung (Les bleus : premiers pas dans la police), qui mériterait à elle seule un spin-off pour son look et sa coupe de cheveux dévastatrice.  Banlieue 13 ultimatum ou quand le décompte et la dialectique banlieusarde ne peuvent pas casser des briques.

Nos lieux interdits (Leïla Kilani, 2008): chronique cinéma

NOS LIEUX INTERDITS
Un film de Leïla Kilani
Genre: documentaire
Pays: France, Maroc
Durée: 1h48
Date de sortie: 30 septembre 2008

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Sous le régime d’Hassan II au Maroc, entre les années soixante et quatre-vingt, des milliers d’opposants politiques sont assassinés, torturés ou portés disparus. Ce drame est longtemps resté sous silence, empêchant de nombreuses familles de victimes de faire leur travail de deuil. Alors que la mort du roi en 1999 engage une ère nouvelle pour le pays, une Instance Equité et Réconciliation est mise en place en 2004 par le gouvernement pour indemniser les familles. Pourtant pour la plupart le silence reste la règle et le manque d’informations empêche tout travail exhaustif. De nombreux corps restent non identifiés, les lieux de mort restent fermés et inaccessibles, le face à face avec l’histoire reste douloureux. Auprès de quatre famille, de quatre tragédies, le film recueille quelques paroles, quelques gestes qui disent toute la détresse d’un peuple, d’une époque.

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Documentaire co-produit par la France et le Maroc, la cinéaste Leïla Kilani s’est vue confier la grande responsabilité de filmer tout le processus liés à l’Instance afin de constituer une immense archive audiovisuelle sur des évènements restés jusque là tabous, jusque là frappés du sceau du silence. Mais pour creuser davantage son propos la réalisatrice a rencontré, chez elles, des familles qui, avec leurs mots, leurs hésitations, leurs souvenirs perdus, leurs frustrations et leurs peurs, évoquent ce qui ne peu être raconté ni filmé. La répression politique s’est doublée d’une horreur indicible, invisible, relayée par les rumeurs et le manque totale de trace. En filmant ces familles dans leurs salons, à la fois lieu privé et lieu public où l’on reçoit les invités, ces familles victimes d’un système autoritaire témoignent de la double nature du drame, le drame national, celui d’une nation toute entière, blessée dans son corps social, et le drame familial, celui d’un époux, d’un frère ou d’un père disparu, mort quelque part ou rescapé d’atrocités dont on ne peut décrire le moindre détail.

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Sur le modèle documentaire qui choisit de ne pas reconstituer, de ne pas rendre spectaculaire ce qui est horrible, de s’adapter aux nombreux silences de celles et ceux que l’on interroge, Leïla Kilani pose son film dans un sillon comparable aux travaux de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh. Si sur le fond elle respecte et poursuit ses prédécesseurs, elle n’arrive pas néanmoins à convaincre sur la forme, trop marquée de cet économie de moyens qui parfois joue contre le film. Image vidéo, cadres peu composés, montage certes lisible et compréhensif, il manque au documentaire un travail technique irréprochable mais aussi une mise en perspective des familles interviewées dans leur intimité et ces lieux demeurés inaccessibles à la population.

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Plaie encore trop vive pour la plupart, l’Instance Equité et Réconciliation semble totalement démunie face au problème. Dans son désir de reconnaître la douleur de ces familles sans pour autant juger les coupables, le gouvernement marocain se place dans une étrange position. Main généreuse d’une part et protecteur des assassins de l’autre, il ne mène qu’une partie de l’enquête (identification des familles, des gens disparus et des corps retrouvés) sans avoir la volonté totale d’investiguer sur celles et ceux qui ont mis en place un tel système de liquidation. Dans des fosses communes ou des tombes disposées ça et là, ce ne sont que quelques victimes qui refont surfaces. Le témoignage des rescapés est encore plus terrible, ils n’ont souvent rien vu, tout au mieux entendu. Quand la vue fait défaut et que les souvenirs sonores s’estompent, il ne reste plus grand chose pour rétablie la vérité, sinon interroger ceux qui ont le geste. Rithy Panh ne s’y était pas trompé dans S21, la machine de mort khmère.

Les soldats de l’ombre (Ole Christian Madsen, 2008): chronique DVD

LES SOLDATS DE L’OMBRE
(Flammen & Citronen)
Un film de Ole Christian Madsen
Avec Thure Lindhardt, Mads Mikkelsen, Stine Stengade, Peter Mygind, Mille Hoffmeyer Lehfeldt, Christian Berkel
Genre: guerre, espionnage
Pays: République Tchèque, Danemark, Allemagne
Durée: 2h05
Editeur DVD: Swift Productions
Date de sortie DVD: 6 mai 2009

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Sous l’occupation allemande lors de la Seconde Guerre Mondiale, le Danemark a tout d’abord accepté son destin avant un sursaut insurrectionnel en 1943. La résistance s’organise alors avec la multiplication des groupes des groupes de l’ombre. Parmi eux, Bent et Jorgen, dits Flamme et Citron, sont deux insurgés spécialisés dans l’assassinat de traîtres, de collaborateurs ou d’officiers nazis à Copenhague. Ils reçoivent leurs ordres de Winther qui les tient lui des forces britanniques. Lorsqu’une étrange femme blonde débarque dans la vie de Bent et que l’assassinat contre un haut-gradé de l’armée allemande échoue, les convictions de Bent et de Jorgen commencent à vaciller. Le jeu de la désinformation rendent les frontières obscures, Winther est-il bien aux ordres des forces alliées, ou agit-il pour son propre compte, cette jeune femme mystérieuse est-elle bien une infiltrée au près du chef de la Gestapo ou une mercenaire sans scrupules, ce haut-gradé est-il coupable des crimes nazis ou bien un résistant allemand qui essaye de saboter les idées néfastes du troisième Reich de l’intérieur ? Bent et Jorgen commencent à s’apercevoir qu’ils ne peuvent compter que sur eux-même.

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Film qui n’a pas connu les honneurs d’une sortie en salle en France, Les soldats de l’ombre est néanmoins un excellent exemple de l’ambiance complexe des forces de l’ombre qui ont tenté de renverser ou de saboter l’occupation de leur pays par l’armée nazie. Ici donc le Danemark dévoile une partie de son histoire récente dans un genre qui prend trop souvent comme cadre des opérations la France, l’Allemagne ou l’Angleterre dans un conflit qui pourtant couvrait l’Europe entière. En suivant ces deux grandes figures de la résistance danoise, le film joue davantage la carte du film d’espionnage que celui du film de guerre, les conspirations, infiltrations et autre trahisons venant mettre en péril l’engagement patriotique des deux hommes qui, dès lors, perdent tout semblant de vie normale. L’un est par ailleurs père et époux, statut qui s’accordent mal à un engagement quotidien et sans faille à la cause. L’autre est un jeune célibataire justement séduit par le charme mystérieux de cette femme sortie de nulle part.

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Les résistants sont-ils des terroristes, de vulgaires assassins lorsqu’ils frappent les cibles que les supérieurs leurs ont désigné ? La cause justifie t-elle ces assassinats en sachant que les représailles sont parfois trois fois plus meurtrières ? Le peuple se rappelle t-il de ce jour où ils sont arrivés et ont pris le pouvoir du pays sans aucune résistance ? Bent et Jorgen découvrent vite que, même la guerre terminée, plus rien ne sera jamais comme avant pour eux qui n’ont pas hésiter à salir leurs mains de sang, combien même c’était celui de leurs ennemis. L’engagement dans la cause de la résistance n’empêche pas la culpabilité et les doutes sur le chemin à suivre, surtout quand ce chemin implique celui de s’éloigner irrémédiablement de sa femme et de sa fille. Les soldats de l’ombre est un film à la violence contenue mais qui révèle avec justesse du caractère irrémédiable de ce choix.

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