La Chine est encore loin (Malek Bensmail, 2007): chronique cinéma

LA CHINE EST ENCORE LOIN
Un film de Malek Bensmail
Genre: documentaire
Pays: France
Durée: 2h10
Date de sortie: 28 avril 2010

Terres de révoltes et d’insoumissions, les Aurès ont connu les débuts de la révolution algérienne en novembre 1954 lors de l’assassinat d’un couple d’instituteurs français. Au cœur cette région désertique et ruinée, près de Ghassira, un village chaoui, vivent encore aujourd’hui quelques familles. Le chômage, endémique en Algérie, et le manque de perspective pour l’ensemble de la population, témoigne d’une nation en quête d’elle-même. Ce passé révolutionnaire marque encore les esprits de certains et les relations des habitants à la France colonisatrice restent toujours ambiguës. D’un côté le Français est encore enseigné dans les écoles, de l’autre l’enseignement de l’histoire de l’Algérie insiste sur les crimes commis par les colonisateurs et le courage de celles et ceux qui se sont soulevés contre l’occupation. Autre préoccupation de l’enseignement, celui des écoles coraniques, qui comptent bien inculquer aux enfants l’apprentissage des sourates et le respect de l’Islam. Mais comme le dit un hadith du Prophète : « recherchez le savoir, jusqu’en Chine s’il le faut ».

Malek Bensmail signe ici un documentaire d’une très grande force sur l’Algérie contemporaine, thème qui traverse l’ensemble de sa filmographie comme en témoignent Territoire(s) en 1996 sur la violence archaïque en Algérie confrontée à celle virtuelle et communicationnelle de l’Occident, Decibled en 1998 sur des musiciens algériens en exil, Boudiaf, un espoir assassiné en 1999 sur le meurtre du président Mohamed Boudiaf, Algérie(s) en 2003 sur les dessous du pouvoir, Aliénations en 2004 sur l’état actuel de la médecine psychiatrique dans le pays ou encore Le grand jeu en 2005, documentaire sur le processus électoral et la mécanique du pouvoir lors de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika. La Chine est encore loin ne déroge pas à cette ligne de conduite, celle d’une observation fine et pertinente d’un pays en crise, qui s’attache à raviver les plaies du passé mais sans garantir un avenir meilleur. Le poids du passé empêche t-il la nation d’avancer ?

Depuis la région qui a vu naître la révolution, car les Algériens parlent bien de révolution là où en France nous ne parlons que de Guerre d’Algérie, le cinéaste porte son regard acéré sur une réalité paradoxale de l’enseignement. Les vestiges de l’acculturation française côtoient l’enseignement stricte des écoles coraniques qui n’attend des enfants qu’une connaissance aveugle des sourates du Coran au contraire des deux enseignants de l’école primaire, le premier enseignant le Français, le second les mathématiques et l’histoire, qui chaque jour désirent sortir leurs élèves d’une certaine ignorance. Avec des méthodes différentes, les deux hommes tentent de convaincre les enfants de l’importance du savoir et des connaissances pour les préparer à un avenir incertain. La région, pauvre et désolée, n’offre aucune garantie et, de manière sousjacente, le film aborde la nécessité de partir. Partir vers les villes ou bien encore partir vers l’étranger. Mais là encore l’avenir est sombre, en témoigne les dernières images sur la plage où se baignent les enfants, à quelques mètres d’un paquebot échoué et rouillé d’une taille inhumaine.

La mémoire d’un passé ensanglanté agite aussi bien les témoins que les acteurs de la révolution, pour certains encore vivants aujourd’hui. Entre les souvenirs agréables d’une école française imposée et le sentiment d’être dépossédé de leur culture arabo-musulmane, les enfants d’alors devenus aujourd’hui des personnes âgées sont la preuve d’une continuité de l’histoire. Autres témoignages oraux de cette transmission historique, certains enfants parlent des membres de leur famille, résistants à l’époque. Mais le film ne s’arrêtent pas à cette évocation d’une Algérie qui souffre de son passé, il convoque aussi quelques figures plus incertaines comme ce marcheur amoureux des vieilles poteries dont on a perdu les techniques, ce père qui rêve de se marier avec une Française et de faire de certaines ruines des gorges du Gouffi un hôtel pour touristes aisés ou encore cette femme voilée qui nettoie chaque jour les classes de l’école dans un silence pesant. Autre paradoxe de ce documentaire maîtrisé, celui d’un pessimisme social qui prend corps au milieu d’une région de toute beauté. Par un regard réfléchi et non-conformiste, Malek Bensmail pose les bases d’une résistance active contre les préjugés et l’ignorance. Si le Prophète enjoint de nous rendre jusqu’en Chine s’il le faut pour acquérir savoir et sagesse, le cinéaste lui s’est rendu au cœur de son pays pour nous révéler toute la justesse de cette pensée.

Casanegra (Nour-Eddine Lakhmari, 2008): chronique cinéma

CASANEGRA
Un film de Nour-Eddine Lakhmari
Avec Omar Lotfi, Anas El Baz, Mohamed Benbrahim
Genre: drame
Pays: Maroc
Durée : 2h05
Date de sortie : 21 octobre 2009

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Casablanca, la ville blanche, n’est pas une réalité pour tout le monde. Adil et Karim en savent quelque chose, le premier soutire l’argent de deux gamins vendeurs de cigarettes au détail, le second rêve de Malmö, une ville suédoise d’où son oncle lui a envoyé une carte postale véritable image d’Epinal d’un pays idyllique. Mais leur quotidien c’est surtout la rue et les courses poursuites avec les forces de l’ordre bien déterminée à chasser tous trafics illégaux. Alors qu’Adil s’occupe de son père devenu impotent à cause de son travail et de sa jeune sœur étudiante, Karim rentre tous les soirs la peur au ventre à cause de son beau-père alcoolique et violent. Loin d’une ville fantasmée par les récits de voyage, Casablanca devient sous les yeux des deux jeunes hommes Casanegra, la ville noire d’où l’on ne peut s’extirper. Une vie tragique menée au jour le jour sans jamais savoir de quoi demain sera fait jusqu’au jour où Adil tombe amoureux d’une vendeuse d’objets d’art.

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Le résumé augure d’un portrait réaliste d’une capitale qui traverse comme toutes les autres une véritable crise sociale en souhaitant s’éloigner d’une représentation cinématographique trop glamour et trop artificielle. Pari malheureusement gagné qu’à moitié, certes Nour-Eddine Lakhmari nous laisse entrevoir une Casablanca des rues, des impasses et des petits recoins sombres mais son angle d’attaque presque caricatural sape tout travail de fond sur le thème. Le montage souvent serré et frénétique, la musique omniprésente et le manque de prise de recul sur le sujet traité concourent à travestir le film en spectacle cinématographique ce que le postulat de départ prétendait rejeter. Pourtant il reste quelques scènes, quelques passages qui éclairent cette déception, notamment les séquences où Adil passe du temps avec sa famille, surtout avec son père, père dont il est bien entendu fier mais dont il ne veut pas suivre la trace, son travail à la poissonnerie ayant eu raison de son état physique.

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La jeunesse marocaine fait ainsi front à la misère, au manque de travail mais aussi aux manque de perspectives en choisissant la voie du vol ou de la malhonnêteté, non pas par choix idéologique mais par obligation de survie. Et lorsque le parrain du coin s’intéresse à eux, les deux jeunes hommes réagissent différemment. Adil, plus sage et mieux cultivé, comprend que s’associer avec le malfrat c’est s’associer avec le diable et que tôt ou tard cela se retournera contre eux. Karim au contraire ne voit que l’argent facile qu’il leur propose. Pourtant cet univers va se révéler violent et dangereux. Adil et Karim n’ont pas vraiment l’étoffe de malfrats et seules leurs préoccupations envers leur famille les font marcher sur un terrain miné.

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On peut regretter que Nourredine Lakhmari n’est pas pris davantage soin de ses personnages, qu’il n’est pas davantage exploré leurs contradictions et leurs attentes. Les personnages secondaires sont même fortement caricaturés, que ce soit le parrain, sadique, la figure de l’Occidental, forcément ingrat et pervers, ou encore le beau-père alcoolique, irritant tant les scènes de violences conjugales paraissent fausses. Le cinéaste rate son portrait même si les intentions étaient bonnes car le cinéma maghrébin a définitivement besoin d’éclore vers de nouvelles directions dont il serait bon qu’elles ne rappellent pas celles d’un cinéma américain indépendant. Parler du Maghreb, autrement, avec sincérité et sobriété, en tachant d’y trouver ce qui agite cette société actuellement. Casanegra se regarde comme un coup d’essai, espérons que le film en provoquera d’autres, plus justes et plus pertinents ceux-là.

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