La buena vida (Andrés Wood, 2008): chronique cinéma

LA BUENA VIDA
Un film de Andrès Wood
Avec Aline Kuppenheim, Manuela Martelli, Eduardo Paxeco, Roberto Farias, Manuela Oyarzun, Paula Sotelo, Nestor Corona
Genre: drame
Pays: Chili
Durée: 1h38
Date de sortie: 17 mars 2010

Quatre tranches de vie au cœur de Santiago du Chili de nos jours. Teresa, une mère assistante sociale qui voue sa vie à l’éducation sexuelle contraceptive auprès des populations à risques apprenant par l’intermédiaire de son ex-mari la grossesse de sa fille de quinze ans. Edmundo, un coiffeur quarantenaire qui vit toujours avec sa mère se lançant dans un projet de crédit pour l’achat d’une voiture avant de tout remettre en question pour le renouvellement du caveau familial. Mario, un jeune et prometteur clarinettiste rêvant d’intégrer l’orchestre philharmonique mais qui finira par rejoindre les escadrons des carabineros. Patricia, enfin, une jeune femme mère sans emploi et malade, destinée à ne pas s’en sortir. Quatre destins croisés dans une ville trop grande pour l’homme et dont le rythme soutenu souligne d’autant plus les inégalités sociales.

Film choral dont les protagonistes s’effleurent mais ne se rencontrent jamais, La buena vida exprime toute la solitude que peuvent éprouver nos contemporains citadins dans des villes trop étendues, trop dilatées ou trop dynamiques pour la société humaine. Ces quatre destinées, le réalisateur Andrès Wood les traite de manière subtilement différente tout en faisant converger le tout vers un centre invisible, celui du cœur de nos vies. Car chaque protagoniste vit un tournant particulier qui va marquer sa vie. Teresa, Edmundo, Mario et Patricia vont faire face aux difficultés inhérentes de l’existence, celles d’une autorité parentale secouée, d’une vie amoureuse presque inexistante, d’un rêve brisé ou bien encore celle d’une déchéance silencieuse. Toutes ces destinées se passent sous nos yeux mais nous restent invisibles dans la vie quotidienne. Andrès Wood aurait pu tourner son film dans n’importe quelle grande ville du monde, le propos n’aurait pas été différent.

La buena vida, la belle vie donc, c’est le titre que donne Paula, la fille de Teresa, à son journal intime, sorte de roman de sa vie qui lui permet de combler le manque de communication qu’elle éprouve envers sa mère. Teresa est l’image de la femme active qui a su gérer de front sa carrière et sa vie de mère, pensant pouvoir régler le moindre détail de sa destinée. Edmundo en est l’anti-thèse, lui n’a jamais su couper le cordon familial, à la fois par peur mais surtout par fainéantise. Pour Mario, le problème est tout autre, il a des hautes espérances pour sa vie professionnelle, un rêve pour lequel il est prêt à tout sacrifier. Patricia au contraire ne rêve plus, sa maladie la ronge un peu pus chaque jour sans savoir ce qu’il adviendra de son nouveau-né. Cynisme absolu, Patricia est la seule à pouvoir contempler la ville en contrebas de sa fenêtre d’un appartement vétuste et insalubre. Si le point de vue est privilégié, sa vie quotidienne ne l’est pas.

Le film ne verse à aucun instant dans le militantisme social mais souligne tout de même l’écart entre les individus. Cet écart, paradoxalement, semble inversement proportionnel à la densité de la population. A la misère ou la précarité des gens de la rue, répond le désarroi et les déceptions des plus privilégiés. La vie est chose incertaine et mouvante semble dire le film, c’est-à-dire qu’il faut en jouir chaque instant si possible. Mario le sait, il a laissé en Allemagne, là où il a fait ses études au conservatoire, une jeune et jolie fille dont il était follement amoureux pour accomplir son rêve de clarinettiste surdoué. Il faut donc profiter de ce que la vie à offrir mais également apprendre de ses erreurs pour ne pas se laisser emporter par le tourbillon du quotidien, au risque de voir défiler a vie sans pouvoir la contrôler. Andrès Wood signe là un film sobre mais profondément touchant, par petites touches subtiles pleines de réalisme. Le mouvement en spirale de La buena vida entraîne sans mal le spectateur au milieu de ce maelström bétonné qui regorge à la fois de tours immenses et de trous insondables, image d’une ville pleine de vie mais charriant tout à la fois une atmosphère cruellement mortifère.

Souvenir (Im kwon-taek, 2007): chronique DVD

SOUVENIR
(Beyond the years/ Cheonnyeonhak)
Un film de Im Kwon-taek
Avec Jo Jae-hyun, Oh Jung-hae, Oh Seung-eun
Genre: drame
Pays: Corée du Sud
Durée: 1h46
Editeur: Warner Home Vidéo
Date de sortie salle: 23 juillet 2008
Date de sortie DVD: 11 mars 2009

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Dong-ho, un jeune joueur de tambour traditionnel, se remémore les années d’apprentissages aux côtés du maître Yoo-bong et de sa demi-soeur Song-hwa qui apprend, elle, l’art du chant pansori, chant folklorique coréen très ancien. Dong-ho se rappelle notamment la sévérité du maître à son égard, sévérité qui sera à l’origine de sa fuite, quittant à regret sa demi-soeur qu’il aime en secret. Alors que les souvenirs affluent, Dong-ho et Song-hwa verront leur destin se croiser à maintes reprises. Un jour le jeune homme apprend que son ancien maître est mort et que Song-hwa est devenue aveugle. Il ne cesse de la rechercher aux quatre coins du pays. Ils ont chacun mené leur vie, Song-hwa se déplaçant de récital en récital et Dong-ho ayant trouver une place au sein d’une troupe. Il tombe alors amoureux d’une actrice et élève bientôt leur enfant. Dans son coeur cependant, Dong-ho ne cesse de penser à Song-hwa et à sa voix envoûtante.

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Quinze ans après La chanteuse de pansori, Im Kwon-taek décide pour son centième film, de revenir à ce qui fit le succès du réalisateur en Occident, le sujet du pansori et de la chanteuse aveugle Song-hwa, personnage déjà incarné par l’actrice/chanteuse Oh Jung-hae dans le film de 1993. Cependant Souvenir se concentre sur l’autre personnage, celui de Dong-ho, l’alter-ego, véritable frère de musique de la chanteuse. Le rythme battu sur un tambour double appelé puk scande le chant de la femme qui, par ses ruptures de hauteur et de ton, exprime les sentiments décrits par les paroles. Liés à jamais par cette symbiose musicale, leur statut familial leur interdit de s’avouer leur amour.

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A l’instar de La chanteuse de pansori, de longues scènes chantées ponctuent le film, les paroles se substituant aux dialogues. Celles-ci reprennent par ailleurs les véritables paroles du Chuhyangga (le chant de Chung Yang), l’un des cinq chants principaux de la tradition du pansori. Ici la représentation est un moyen d’exprimer la réalité des sentiments par le subterfuge de la déclamation. Song-hwa n’a de cesse d’apprendre pour atteindre l’excellence, le parfait mélange entre la narration, la mélodie, l’intonation et la couleur musicale. Cette quête de la perfection va mener la jeune femme au bout de la souffrance , du sacrifice et de la solitude. Elle doit non seulement renoncer à cet amour interdit mais de plus la perte de la vue va faire de la jeune femme un être isolé, affaibli, ayant le chant comme seul remède aux vicissitudes du monde.

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Pour signifier l’incessant retour des souvenirs, Im Kwon-taek a délibérément éclater son récit. Peu rompu à l’enchaînement achronologique des séquences, le montage du film est le talon d’Achille de cette histoire par ailleurs touchante et subtile. Le metteur en scène reprend formellement le thème du croisement, thème explicité par la nature du pansori, croisement entre l’art du conte et celui du chant, et l’intrigue elle-même qui fait se croiser à plusieurs reprises les deux personnages en mal d’amour. Si le montage est un peu en-deçà de ses oeuvres précédentes (Le chant de la fidèle Chung Yang, Ivre de femmes et de peinture, La pègre), la qualité de la photographie, des costumes et des décors est néanmoins au rendez-vous. Im Kwon-taek plonge le spectateur dans un autre âge qui croise (là encore) l’ancien et le moderne, l’art traditionnel et les conditions de vie contemporaine. Il exprime ainsi son respect et sa dévotion à une certaine Corée intemporelle dont les arts folkloriques se font l’écho. Im Kwon-taek n’est jamais aussi passionnant que quand il dépeint une idée classique de la culture de son pays. Sans être un véritable chef d’oeuvre, Souvenir s’inscrit totalement dans la veine empruntée par le cinéaste depuis quinze ans.