Nulle part terre promise (2008, Emmanuel Finkiel)

Dans une Europe constamment traversée par les migrations humaines, le trajet de trois individus de différents horizons : une étudiante, un jeune cadre et un kurde accompagné de son fils. Si l’étudiante parcours les grandes capitales pour, en quelque sorte, se chercher elle-même, le père et le fils voyagent illégalement pour atteindre l’Angleterre, destination salvatrice à leurs yeux. Le jeune cadre, lui, délocalise une ligne de montage d’une usine du Nord de la France vers la Hongrie. Chacun conçoit son voyage dans une optique bien précise, pourtant les rencontres, les échanges, les incompréhensions vont enrichir chacun d’eux. La jeune étudiante filme les sans-abris et les nécessiteux, le jeune cadre tente de trouver un semblant de vie privée alors que les clandestins Kurdes sont à l’affût du moindre contrôle de police. Image d’une Europe vivante et en mouvement, la terre promise est à chercher, quelque part.

Les films sur la migration des êtres humains est un sujet qui préoccupe le cinéma actuel. Après Welcome (2008, Philippe Lioret), Eden à l’ouest (2009, Costa-Gavras) et 14 kilomètres (2009, Gerardo Olivares), Nulle part terre promise propose sa propre vision du phénomène. Si les trois films cités concernaient exclusivement l’immigration clandestine, Nulle part terre promise propose un spectre plus large des déplacements. Aussi bien celui qui cherche un nouveau pays pour refaire sa vie, ou celle qui cherche à donner un sens à son existence ou bien encore un troisième qui subit ces voyages pour des raisons professionnelles. Chacun, ici, se confronte à l’inconnu, à l’inattendu, à l’autre. Passive, la jeune étudiante observe et scrute, en attendant un coup de fil de celui qui, peut-être n’appellera jamais. Réfugiée derrière l’œilleton de son camescope, elle filme la misère, non pas tant pour rechercher une humanité chez ceux qui vivent de presque rien que pour se rassurer de sa propre humanité. Le jeune cadre, si difficile en affaires, semble au contraire perdu et égaré en dehors de son travail. Sensible, presque à fleur de peau, il ne maîtrise pas sa vie comme il le souhaiterait. Beaucoup plus simple dans leur façon de vivre, le père Kurde et son fils vont de l’avant, sans se poser de questions inutiles. Le fils endure la pénibilité du voyage sans se plaindre, et le père ne cesse de l’admirer et de le chérir.

Film d’une incroyable sobriété, Nulle part terre promise se situe dans un entre-deux. Film sur le mouvement, le déplacement, il ne s’agit pas ici de partir pour arriver, mais au contraire de rester dans une sorte de zone flottante entre la fiction et le documentaire. Peu dialogué, le film s’enrichit des petits détails de la vie quotidienne comme lorsque, assise dans un train, la jeune femme souffle sur la vitre pour faire de la buée, un geste anodin mais incroyablement touchant. Constat réaliste des populations européennes d’aujourd’hui, le film ne verse ni dans l’optimisme béat ni dans la critique amère d’une société qui serait en manque de chaleur humaine. Le film opère plutôt par petites touches, parfois dramatiques, parfois comiques comme lorsque le fils kurde regarde avec envie un autre enfant qui vient de recevoir une paire de basket neuves et, pour défier le regard du petit enfant français, le kurde montre à son tour son maillot de l’équipe de football du Brésil. Le parcours du cadre est, lui, très révélateur d’une existence monotone et terne, une vie menée essentiellement par le prisme du travail mais qui crée un vrai manque affectif que le jeune homme ne sait combler. Froid au moment de délocaliser les machines, son regard se porte alors sur le groupe d’ouvrières et d’ouvriers en grève. Le regard dépité d’une femme lui renvoie ses responsabilités à la figure, une responsabilité qui visiblement va finir par le gêner.

Nulle part terre promise mérite amplement son Prix Jean Vigo 2008 tant la mise en scène et l’écriture du film sont en adéquation avec le sujet. Après avoir été premier assistant de quelques grands cinéastes français tels que Bertrand Tavernier, Jean-Luc Godard ou encore Krzysztof Kieslowski, Emmanuel Finkiel tourne peu mais tourne bien. Outres des courts-métrages (Madame Jacques sur la croisette en 1995, Talents Cannes en 2000), citons son premier long-métrage de fiction, Voyages tourné en 1999. Ainsi donc la transhumance n’est pas un thème nouveau à ses yeux, Nulle part terre promise marche dans les pas de cette œuvre qui fut couronnée également du prestigieux Prix Louis Delluc du premier Film. Gageons que le public suivra lui aussi.

NULLE PART TERRE PROMISE
Un film d’Emmanuel Finkiel
Avec Elsa Amiel, Nicolas Wanczycki, Haci Haslan, Haci Yusuf Aslan, Joanna Grudzinska
Genre : drame
Durée : 1h35
Pays : France
Année : 2008
Date de sortie en France : 1er avril 2009
Société de distribution française : Sophie Dulac Distribution