La légende du grand judo (Akira Kurosawa, 1943): chronique rétro

LA LEGENDE DU GRAND JUDO
(Sugata Sanshiro)
Un film de Akira Kurosawa
Avec Denjirô Okôchi, Susumu Fujita, Yukiko Todoroki, Ryunosuke Tsukigata, Takeshi Shimura
Genre: aventures, drame
Pays: Japon
Durée: 1h20
Date de sortie: 25 mars 1943
Date de sortie reprise: 11 janvier 2006

Sugata est un apprenti dans l’art du jûjutsu, un art développé depuis les temps féodaux pour se défendre à mains nues. Il est à la recherche de Saburo, maître de l’école Shinmei et de ses disciples. Le soir de son admission, ses camarades se moque d’une nouvelle forme de pratique du jiu-jitsu appelée le judo. Enseignée par Yano Shogoro cette nouvelle pratique n’est plus littéralement un art, mais une voie, celle de l’agilité. Motivés par le poste d’instructeur de la préfecture de police, les disciples de l’école Shinmei craignent que cette nouvelle technique ne séduise les autorités et décident d’attaquer Shogoro le soir même. Témoin de la rixe qui oppose ses camarades au professeur tant redouté, sa technique du judo lui permet de maîtriser tous ces adversaires. Impressionné par un tel niveau d’excellence, Sugata désire lui-même se convertir au judo.

Film sorti une première fois en mars 1943, il connaît une ressortie l’année suivante dans une version amputée, seule copie visible de nos jours. En effet pour cause de censure du gouvernement militaire japonais de l’époque, la production cinématographique était étroitement surveillée et les sujets qui ne respectaient pas les standards définis par les autorités ne pouvaient pas être filmés ou être amputés de séquences jugées néfastes. Akira Kurosawa avait déjà une expérience de ces limitations car trois de ses scénarios écrits au début des années quarante, quoique récompensés dans différentes catégories, ne furent pas tournés pour cause d’influence occidentale trop patente. La légende du grand judo, au contraire, exploitait les ressources de l’une des plus vieilles techniques de combat japonaises, celles du jûjutsu qui deviendra, à force de modernisation nécessaire à sa survie, le judo au début du XXème siècle. L’anecdote veut que le cinéaste ait voulu acheter les droits du livre de Tsuneo Tomita dont le film est l’adaptation avant même d’en avoir lu une ligne, sachant pertinemment que le sujet était pour lui l’occasion de réaliser son premier long métrage.

Car en matière de cinéma Akira Kurosawa est loin d’être un novice. En 1936, à la suite d’un concours passé pour entrer au studio P.C.L. (qui sera absorbée dès l’année suivante par la Toho) il entame sa longue initiation en tant qu’assistant-réalisateur pendant près de huit années. Si La légende du grand judo est sa première réalisation en titre, Kurosawa connaît déjà la mise en scène pour avoir diriger de nombreuses séquences lors d’un long métrage précédant, Le cheval, mis en scène en 1941 par Kajiro Yamamoto. Yamamoto est en quelque sorte le mentor de celui qui deviendra quelques années après « l’empereur du cinéma japonais ». Entre 1936 et 1941, Kurosawa a contribué à pas moins de dix-huit films de son maître.

Bien que très attiré par les arts de combat japonais tout au long de sa carrière, que ce soient les combats au sabre ou à l’arc, ce n’est pas ici la dimension martiale que Kurosawa désire exprimer mais bien l’éducation de l’homme qui conduit le novice vers la maîtrise parfaite non seulement de son corps mais surtout de son esprit. Car Sugata, magnifiquement interprété par Susumu Fujita, est au début du film un rustre, un ours capable de prouesses techniques mais sans véritable contrôle conscient de ses gestes et de son mental. Devenu disciple du grand Shogoro, Sugata ne met pas longtemps à maîtriser les gestes et les réflexes nécessaires à la lutte et, un soir de beuverie, il s’attache à démontrer au peuple son savoir-faire et sa force. Revenant avec les vêtements déchirés, son attitude incontrôlable est pour son maître le signe d’un échec. Cet échec l’élève désirera l’expurger en se lançant dans la mare au lotus, une mare en contre-bas de la maison de son maître. Il y passe la nuit pour trouver l’éveil sous la bienveillance de la pleine lune, tout en contemplant la fleur de lotus. Bien que frêle et fragile, il émane de la fleur une aura sans pareille qui permet à Sugata de trouver humilité et constance.

Peu après, alors que Sugata est suspendu de pratique, un homme se présente au dôjô pour affronter l’école et son style. Habillé à l’occidentale, apprêté et dédaigneux, Higaki Gennosuke de l’école Ryoi-Shinto ridiculise le seul disciple présent. Sugata, n’étant pas autorisé à pratiquer, ronge son frein devant celui qui prétend la supériorité du jûjutsu sur le judo. Un tournoi est finalement organisé par la préfecture de police pour départager toutes les écoles de combat. Commence alors pour Sugata une longue route vers la discipline, la dévotion mais aussi le doute lorsque qu’il tombe sous le charme de Sayo, la fille de l’un des maîtres de jûjutsu et maître de Higaki. Mais contrairement à son élève, celui-ci est respectueux et sage et inspire l’admiration.

Kurosawa, même si il n’est pas avare de scènes de luttes tout au long du film, s’intéresse davantage au chemin que choisit de prendre Sugata. Un chemin de loyauté, d’amour et de respect aux antipodes de certains adversaires prêts à tout pour remporter la victoire. Sugata le comprend bien, ce n’est pas le résultat qui compte mais bien la voie empruntée pour y arriver. Dans la filiation des arts anciens, arts respectueux des ancêtres et de leurs enseignements, l’on comprend comment une technique peut évoluer sans se pervertir et comment, surtout, sans vouloir évoluer elle peut finir par se corrompre. La filiation n’est pas seulement que dans la technique, elle est aussi dans la passation du savoir et des valeurs, celle d’un maître pour son élève, celle d’un père pour sa fille. Le père, ici un vénérable maître de jûjutsu interprété par l’un des acteurs fétiches de Kurosawa, Takeshi Shimura, que l’on reverra bien sûr dans Les sept samouraïs ou encore dans Vivre, incarne la figure du rival de celui qui deviendra son beau-fils. Une rivalité nécessaire mais saine, la fille Sayo (Yukiko Todoroki), passant de l’amour paternel à celui plus charnel de la passion amoureuse avec Sugata.

Avec ce premier film, Akira Kurosawa pose déjà tous les éléments d’une maîtrise de la mise en scène. Direction d’acteurs, choix de cadrages, subtilités de l’éclairage, audace du montage, il nous délivre ici un film magnifique sur des valeurs saines qui paradoxalement sont évoquées durant une période particulièrement trouble de l’histoire japonaise. Si le gouvernement japonais de l’époque voyait surtout dans ce film une évocation de l’héritage ancestral d’un art martial japonais, l’on peut y voir également l’émanation des valeurs spirituelles de la méditation de la vie et de l’importance cruciale des choix que chacun est amené à prendre tout au long de l’existence. Face à soi-même, le maître est tel un guide et non comme un général, il éveille la conscience, il ne l‘ordonne pas.

Milarepa, la voie du bonheur (Neten Chokling, 2005): chronique cinéma

MILAREPA, LA VOIE DU BONHEUR
(Milarepa)
Un film de Neten Chokling
Avec Jamyang Lodro, Orgyen Tobgyal, Kelsang Chukie Tethtong
Genre: Aventures, drame
Pays: Bhoutan
Durée: 1h30
Date de sortie: 7 octobre 2009

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Dans les montagnes inaccessibles du Tibet, le père de Milarepa, riche marchand, laisse sa fortune à son frère en attendant la majorité du garçon. Pourtant ces richesses lui seront refusées lorsqu’il atteint l’âge d’homme. Sa mère, à la merci de sa belle-famille promet la vengeance et envoi son fils étudier les arts occultes auprès d’un maître. Devenu sorcier, Milarepa revient quelques années plus tard dans son village natal et punit les coupables. Chassé, traqué par les survivants, Milarepa est très vite rongé par la culpabilité et lorsqu’il rencontre un vieux moine bouddhiste sur sa route, un nouveau chemin, fait de compassion et de sagesse, s’ouvre à lui. Désormais il enseignera la bonté aux hommes.

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Au cœur du Tibet du XIè siècle, le récit initiatique de Milarepa, le sorcier qui devint moine bouddhiste par compassion envers ceux auxquels il fit du mal. Véritable légende incontournable de la sagesse tibétaine aujourd’hui, l’histoire de Milarepa enseigne que toute cupidité ou vengeance n’engendrent que souffrance supplémentaire. Pour avoir étudier la magie noire et fait tomber la foudre et le fléau sur ceux qu’il côtoyait, Milarepa va cultiver dans son être une culpabilité sans limite. Ce récit d’un autre temps est magnifié par des paysages rares, sublimes mais tout aussi hostiles le long de la chaîne himalayenne. A une époque où la magie s’entremêle aux croyances mystiques et aux superstitions, la philosophie bouddhique n’a pas encore atteint les populations laïques et reste l’apanage de moines isolés, retirés du monde.

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Réalisé par Neten Chokling, acteur dans La coupe et assistant-réalisateur sur Voyageurs et magiciens, deux films de Khyentse Norbu, Milarepa, la voie du bonheur est ainsi le troisième long-métrage réalisé au Bhoutan depuis l’ouverture du pays aux images de technologies occidentales en 1999. Tout comme son confrère, Neten Chokling explore la sagesse d’un enseignement ancien dans une vie faite de surprise et de contradictions. En devenant sorcier Milarepa exauce le souhait de vengeance de sa mère mais attire à lui les démons de la culpabilité. Ces démons l’obligeront à emprunter un autre chemin, tout aussi énigmatique et semé d’embûches. Le film ne condamne pas les arts occultes vecteurs de croyances ancestrales mais leur mauvaise utilisation. Les forces de la nature peuvent être des alliées très puissante mais ne sont pas le remède au bonheur et à la sagesse.

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L’ascèse, la contemplation, la méditation et l’isolement sont des voies possibles à une meilleur connaissance de soi-même et par-là, des autres. Le cinéaste déploie ainsi un récit simple mais pas simpliste et nous invite à un voyage spirituel d’une grande beauté et d’une profonde pertinence à l’heure où l’individualisme et le repli communautaire menacent la compréhension mutuelles des peuples. Loin d’être un film fermé sur lui-même, le destin légendaire de ce jeune homme dépassé par son propre destin agite la curiosité du spectateur. Poète et auteur des Cents mille chants vers la fin de sa vie, Milarepa est aujourd’hui considéré comme l’un des maîtres essentiels du bouddhisme tibétain. Cette figure essentielle a par ailleurs fait l’objet d’une première adaptation cinématographique en 1974 par la réalisatrice Liliana Cavani et également d’une bande-dessinée écrite par Alejandro Jodorowski et Georges Bess, Le lama blanc. Neten Chokling entame déjà une suite au film avec l’enseignement que Marpa, le grand moine, apporte au jeune sorcier.