Yuki & Nina (Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa, 2009): chronique cinéma

YUKI & NINA
Un film de Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa
Avec Noë Sampy, Arielle Moutel, Tsuyu, Hippolyte Girardot, Marilyne Canto
Genre: drame, fable
Pays: France, Japon
Durée: 1h32
Date de sortie: 9 décembre 2009

Yuki, neuf ans, est une petite fille née d’un mère japonaise et d’un père français. Nina est sa meilleure amie, elles passent leurs journées de vacances à jouer ensemble et la mère de celle-ci, divorcée, propose à Yuki de les suivre quelques jours dans le Sud. Mais Yuki apprend soudainement que ses parents vont divorcer et que sa mère souhaite qu’elle la suive au japon. Les deux fillettes ne veulent pas être séparée et projette un temps de réunir les deux adultes réfractaires mais devant leur échec, elles décident finalement de fuguer. Les deux fillettes se retrouvent perdues dans une étrange forêt.

Réalisé à quatre mains par Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa, le film brille par sa simplicité et sa poésie confrontant le monde de l’enfance à celui des adultes. Entre le décor de la ville, rationnel et celui de la forêt, plus fantasmatique, s’opère un glissement progressif étonnant. Entre une France urbaine et un Japon des campagnes, c’est la double nationalité du film qui s’exprime à l’image de ce couple coinçant leur petite fille entre deux cultures. Mais là où ces grandes personnes se déchirent, le film offre à la fillette un étonnant refuge entre réalité et rêve éveillé. Pour Yuki, la France, sa ville et Nina sont des réalités qu’elle ne désire pas quitter ou laisser derrière elle. Le Japon lui est inconnu et sa plus grande peur est d’y être seule. S’ensuit alors une étonnante scène dans la forêt qui s’offre comme une préfiguration de sa vie dans l’Archipel.

Malgré sa grande urbanisation, le Japon est encore un pays aux mythes anciens toujours très présents. Par l’entremise d’un rêve, d’une illusion, ou encore d’une prémonition, l’on ne sait pas très bien, Yuki goûtera à cette dimension folklorique que sa mère elle-même a oublié, replongeant finalement celle-ci dans ses souvenirs d’enfance. Ne pas trahir ses premières années, ne pas les oublier, c’est aussi cela grandir et mûrir. Yuki n’est ni française ni japonaise, elle s’offre le meilleur des deux cultures pour s’épanouir. En cela le film suit son regard sur le monde, depuis les disputes des grands jusqu’au silence pesant de cette forêt décidément mystérieuse. Avec leur innocence, les deux fillettes proposent leurs propres alternatives aux vicissitudes du monde des adultes, allant jusqu’à invoquer la fée de l’amour pour réconcilier les parents de Yuki. Si cette fantaisie touche les adultes, elle n’a pourtant aucun effet sur leur devenir et la rationalité triomphe sur les rêves.

Film d’une richesse incroyable malgré sa forme simple et dépouillée, Yuki & Nina combine le drame à la fable. Touchant, poétique et tout à la fois terriblement réaliste, le film parle de la séparation avec une infinie délicatesse. Les deux fillettes actrices, Noé Sampy et Arielle Moutel, y sont étonnantes de fraîcheur quand Hippolyte Girardot et Tsuyu, respectivement le père et la mère de Yuki, nous offre une interprétation sobre et convaincante de deux êtres qui s’aiment mais ne se comprennent plus. Après H story et Un couple parfait, Nobuhiro Suwa explore encore la culture française avec cette fois-ci Hippolyte Girardot comme guide. De retour au Japon, c’est pourtant bien le cinéaste nippon qui nous entraîne dans un monde fascinant loin des clichés d’un monde sururbanisé, préférant nous faire visiter ces forêts profondes où s’exprime encore une certaine harmonie de l’homme avec la nature.

Chant des mers du Sud (Marat Sarulu, 2008): chronique preview

CHANT DES MERS DU SUD
(Songs from the southern seas)
Un film de Marat Sarulu
Avec Vladimir Yavorsky, Dzaidarbek Kunguzhinov, Irina Agejkina, Ajzhan Ajtenova
Genre: drame
Pays: Kazakhstan, France, Allemagne, Russie
Durée: 1h24
Date de sortie: 17 février 2010

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Ivan, un russe Moujik, est marié à Maria, une Cosaque. Ils vivent tous deux dans un village kasakh perdu, loin de tout. Lorsque sa femme accouche d’un bébé brun à la peau foncée, Ivan la soupçonne d’avoir couché avec leur voisin Assan, kasakh lui-même. Mais pire que l’humiliation de l’adultère, c’est celle de sa belle famille qu’Ivan ne supporte plus, un clan d’hommes grossiers et orgueilleux qui n’ont de cesse de malmener et rabaisser le Moujik. Quinze années après la naissance du petit garçon, Sacha, la situation n’est guère plus reluisante. L’adolescent est rebelle et refuse d’aller à l’école pour aller enfourcher son cheval et aller capturer des cheveux sauvages qui appartiennent à un clan voisin. Ivan, opprimé à la fois par sa femme, son fils et le reste de son entourage part un jour retrouver son grand-père, qui lui raconte le passé tumultueux de ses ancêtres. Un passé dont certains membres n’ont pas hésité à transgresser les règles du mariage clanique pour s’enticher d femmes et d’hommes d’autres horizons, parfois au prix de l’exil.

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Premier film kirghize jamais présenté au Festival de Film Asiatique de Deauville, Chant des mers du Sud est une fable moderne sur la tolérance et les vertus de l’amour contre la violence et l’aveuglement des principes raciaux. Non sans humour et surtout en évitant tout sentimentalisme, le cinéaste Marat Sarulu dépeint ses personnages avec âpreté et tendresse à la fois. Ivan, le russe bon à rien qui se fait mener par le bout du nez par sa femme, Assan le voisin travailleur et pragmatique, qui exerce une autorité sans faille sur la place de sa femme, la battant lorsqu’il le juge nécessaire. Sacha enfin, cet adolescent asocial qui n’a d’yeux que pour les chevaux au point d’y jouer sa vie.

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Chant des mers du Sud est un film polyphonique sur les cultures Moujik, Cosaque, Kasakh et autres influences slavophones. Les points de vue s’y côtoient, s’y affrontent, souvent violemment mais Ivan, lui que l’on considère naïf et bon à rien, ne souhaite que la paix dans son foyer. Plus proche de ses cochons, qui au moins lui obéissent, Ivan est par excellence le faible écrasé par l’inéluctable étau du nationalisme et des idées sectaires. Pourtant avec son voisin Assan, plutôt tolérant tout comme lui, la cohabitation se passe sans trop de douleurs. Perdus au milieu d’un territoire peu à peu abandonné, les distances éloignent les hommes non seulement géographiquement mais aussi humainement. Les superbes espaces libres et encore intacts des conséquences de la main de l’homme ne doit pas cacher le passé douloureux dont les récits du grand-père témoignent.

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Au récit historique conté par le vieil homme, s’ajoute celui mythologique de la Femme des mers du Sud qui tente de séduire l’homme au cheval pour qu’il la rejoigne. Cet homme, lui, ne cherche les mers du Sud que pour oublier son chagrin. Légende kasakh, ce récit légendaire nous est montré à la fois par des séquences très belles et oniriques en ombres de papier découpé mais aussi en prise de vue réelle avec la disparition d’Assan de son foyer. Chevauchant vers les contrées des steppes, très loin, Assan lui aussi recherche la paix intérieure. Par moments sombre, le film pourtant ne verse jamais dans le pessimisme, et face aux difficultés du quotidien l’amour qui lie, au-delà des disputes conjugales incessantes, Ivan et Maria, Assan et Ajsha, semble finalement conserver l’espoir de lendemains qui chantent et qui dansent.

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Je suis un cyborg (Park Chan-wook, 2006): chronique DVD

JE SUIS UN CYBORG
(Salbogujiman kwenchana)
Un film de Park Chan-wook
Avec Lim Soo-jung, Choi Hee-jin, Jung Ji-hoon
Genre: comédie dramatique, romance
Pays: Corée du Sud
Durée: 1h45
Date de sortie: 12 décembre 2007
Editeur DVD: Wild Side Vidéo
Date de sortie DVD: 23 juillet 2008

Je suis un cyborg DVD

Ouvrière dans une usine de montage de transistors, Young-goon pète un jour littéralement un câble et finit internée dans un hôpital psychiatrique, persuadée d’être un cyborg ayant besoin d’énergie électrique pour fonctionner. Elle y rencontre Il-soon, un jeune homme plutôt calme qui pense avoir le pouvoir de voler la qualité des gens en les observant. Pourtant lorsque ses yeux se portent sur Young-goon, l’excentricité de la jeune femme le fascine au point qu’il en tombe amoureux. Il va dès lors tenter de ramener l’élue de son cœur vers plus de réalité, comprenant toutefois l’imaginaire dans laquelle elle est plongée. Ils deviennent bientôt inséparables.

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Objet cinématographique non identifié, Park Chan-wook étonne son public après sa trilogie vengeresse entamée avec Sympathy for Mr. Vengeance en 2003, Old Boy en 2004 puis enfin Lady Vengeance en 2005. Loin des routes tranquilles d’une réalisation pépère sur un sujet rebattu et rabâché, le cinéaste choisit au contraire de donner dans le ton décalé, singulier, rêveur mais également mélancolique et romantique. Car sous ses airs de fable lorgnant vers la science-fiction, le film est avant tout une histoire d’amour entre deux êtres marginaux qui se comprennent parce qu’ils partagent le langage commun de la simplicité et de l’imagination. Deux adultes enfants, l’une croyant être un cyborg aux engrenages grippés, l’autre jouant le jeu pour mieux apprivoiser la belle. Car fichtre, ce robot a du charme. Non pas un charme superficiel de latex et autre collagène, mais celui d’un regard profond et triste doublé d’un sourire ravageur et rigolo, surtout lorsque le personnage porte son dentier à faire mourir de rire un castor.

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Le climat est posé, on quitte avec le cinéaste son univers sombre et morbide pour un voyage vers l’ailleurs, un voyage que n’aurait pas dénigré un Lewis Carroll avec sa petite Alice. La petite fille n’est pas blonde et n’a pas de nattes, elle s’appelle Young-goon et aime goûter les piles lorsqu’elle se sent un peu fébrile. Ses meilleurs compagnons ? Des distributeurs automatiques avec qui elles parlent dans la pénombre des longs couloirs de l’hôpital psychiatrique dans lequel elle est internée. L’autre énergumène est plus discret. Il regarde à l’intérieur des gens pour mieux leur voler leurs qualités mais lorsque ses yeux se posent sur la sublime Young-goon, c’est elle qui lui vole son cœur tout attendri. Une telle fantaisie thématique est rare dans le paysage, de plus en plus aride, du cinéma actuel. Alors croquer un bonbon au goût tout simplement plus prononcé ne fais pas de mal de temps en temps, surtout quand le confiseur se nomme Park Chan-wook, qui prouve ici combien il peut sortir sans difficulté du ghetto du film de vengeance bien trash. Poétique, corrosif, fou, iconoclaste, et bien d’autres choses encore…

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Un enfant pas comme les autres (Menno Meyjes, 2007): chronique cinéma

UN ENFANT PAS COMME LES AUTRES
(Martian child)
Un film de Menno Meyjes
Avec John Cusack, Amanda Peet, Olivier Platt, Sophie Okonedo, Bobby Coleman, Richard Schiff, Howard Hesseman, Joan Cusack
Genre: comédie dramatique
Pays: USA
Durée : 1h45
Date de sortie : 15 juillet 2009

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David Gordon est un écrivain de romans de science-fiction tout juste veuf. A cause du manque qu’il éprouve à travers l’absence de sa femme, il décide d’adopter un enfant. Très vite il rencontre Dennis, un enfant solitaire et marginal d’un orphelinat. Prétendant venir de Mars, il se réfugie dans un carton pour se protéger des rayons nocifs du soleil. Attiré par l’originalité du petit garçon, David décide de franchir le pas et de devenir un père responsable. Alors que Dennis cherche ses repères dans sa nouvelle maison, l’excentricité de ses comportements et de ces propos poussent David à vouloir le comprendre, de comprendre pourquoi ce petit garçon se dissimule derrière cette attitude. L’autorité n’étant pas le fort de l’écrivain, le petit Dennis n’arrive toujours pas à s’insérer parmi les autres. Les responsables du foyer commencent à vouloir renoncer à l’adoption alors que David s’attache de plus en plus à l’enfant.

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Adaptation du livre à succès L’enfant de Mars de David Gerrold, Un enfant pas comme les autres est une fable généreuse sur le droit à la différence. Un brin mélodramatique, l’intérêt du film repose essentiellement sur la performance du très jeune Bobby Coleman dans le rôle de Dennis, cet enfant solitaire qui refuse sa place dans la société mais qui en définitive ne cherche rien d’autre que l’amour d’un père ou d’une mère. Autant par son apparence que par son jeu audacieux, le jeune comédien habite son personnage avec une aisance folle, donner sans mal la réplique à un John Cusack sobre mais touchant dans le rôle de cet écrivain lui aussi en mal d’amour. Le couple père-fils s’élabore peu à peu, tout autant dans les scènes de complicité que dans les disputes. Le père, écrivain de profession qui fait de l’imaginaire son pain quotidien, ne peut refuser à l’enfant d’utiliser ce même imaginaire pour se construire, s’accepter et se protéger d’un monde adulte qu’il ne comprend pas et le terrifie. Par le comportement de Dennis, David Gordon doit remettre tous ses repères en question, son rapport aux objets, aux personnes mais aussi ses propre rapports aux souvenirs de sa femme, Dennis ne cessant de voler des photos intimes auxquelles il tient beaucoup.

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D’un homme dépossédé de l’amour de l’être cher, il doit de nouveau élaborer une relation particulière, unique et sans limite pour un enfant qui risque de lui être enlevé à tout instant. Autour de ce duo filial gravite une galerie de personnages secondaires, de Harlee la meilleure amie à la fois rassurante et confidente à Jeff, l’éditeur amical mais parfois envahissant en passant par sa propre sœur, Liz, elle-même mère de deux enfants, qui perçoit dans cette adoption un succédané à la perte de sa femme. Chacun adopte sa propre attitude vis à vis de l’enfant, Harlee acceptant sans difficulté les excentricités du garçon alors que Liz perçoit tout de suite les difficultés d’élever un enfant si étrange et déstructuré. Pour sa part, David voit en lui le propre garçon qu’il était lui-même, enfant, et désire ardemment croire en Dennis, en ses capacités et son inventivité. Mais très vite David se heurte à ses propres prérogatives de père, non pas seulement celui d’aimer cet enfant très spécial, mais aussi celui de construire pour son fils adoptif un environnent sain et cadré qui lui permettrait d’intégrer les normes sociales.

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Outre l’énorme carton qui lui sert de refuge, Dennis aime s’approprier les objets des autres dans le cadre de sa mission, celle de comprendre la race humaine. Il vit la tête en bas, pratique une langue inconnue et bricoles des objets étonnants et déroutants à partir de choses hétéroclites, il s’approprie le monde à travers le tuyau d’un aspirateur, etc. Sous l’aspect de rites apparemment dépourvus de sens, Dennis appréhende ce qui l’entoure, non sans quelques anicroches et situations embarrassantes. Film sensible qui confronte le point de vue d’un enfant face aux normes des relations humaines, Un enfant pas comme les autres traite son sujet avec intelligence et subtilité, sans dogmatisme et moralité. L’imaginaire débridé d’un enfant peut être à la fois un atout pour son développement personnel ou un piège cruel si cet imaginaire lui interdit d’atteindre les autres. Il ne s’agit pas tant pour David d’aller vers Dennis que le contraire, l’enfant faisant preuve parfois d’une véritable pertinence pour tenter de se rapprocher de ce père adoptif lui même très original.

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