Battle for Haditha (Nick Broomfield, 2007): chronique cinéma

BATTLE FOR HADITHA
Un film de Nick Broomfield
Elliot Ruiz, Falah Flayeh, Yasmine Hanani, Andrew McClaren, Eric Mehalacopoulos, Duraid A Ghaieb
Genre: drame, guerre
Pays: Grande-Bretagne
Durée: 1h33
Date de sortie: 30 janvier 2008


Irak, 19 novembre 2005: un convoi de Marines est pris pour cible dans un attentat à Haditha. Depuis le début de la guerre en avril 2003, l’armée américaine occupe Haditha pour assurer la protection de l’installation hydroélectrique la plus importante du pays. En 2005, les attaques à répétition contre le contingent américain entame le moral des soldats, fatigués d’être sur le qui vive à chaque instant. Dans la ville, le quotidien ne semble pas trop marqué par l’occupation des troupes, les habitants vaguent à leurs occupations régulières. Le marché déverse ses marchandises, les boutiques offrent leurs lots de futilités. Au milieu de la foule, quelques insurgés se rejoignent pour préparer un futur attentat, le jour de la circoncision d’un enfant du quartier…

« Je ne sais pas pourquoi on est là! » Ainsi commence le film de Nick Broomfield avec cette interrogation sincère d’un ancien marine devenu acteur. Le film ne s’attachera pas à répondre à cette question mais bien plutôt pourquoi les marines se la posent. Et c’est la force de ce long-métrage. En s’attardant sur un micro-évènement de la guerre en Irak, le réalisateur opte pour un point de vue centré sur les personnages, un corps de marines, dont la vie quotidienne se résume à celle d’une base postée aux portes de la ville d’Haditha, là où chaque jour les civils irakiens vont et viennent pour faire leur marché. Entre les deux communautés, pas de communications, pas de liens, pas d’échanges sinon quelques DVDs achetés par un soldat dans une petite boutique où le choix de films se rapproche du néant.

Les attentats quotidiens contre l’armée américaine ont complètement isolé les soldats de leur environnement immédiat. Ceux-ci ne se sentent en sécurité que dans l’enceinte étroite de leur base alors que les Irakiens empruntent les dédales de ruelles serpentines de la ville, sereins, essayant de surmonter les difficultés au jour le jour malgré la tension palpable. Au milieu de cette foule innocente, un père de famille et un jeune homme prépare un attentat. Loin d’être des spécialistes, ils ne sont que les exécutants d’une organisation terroriste aux ramifications étendues sans véritable hiérarchie; une organisation composée de soldats sans uniforme. Ces insurgés se fondent dans la masse des habitants de la ville, inconscients des projets qui se trament dans quelques maisons voisines. Une femme mariée, enceinte, élève ses enfants et une chèvre avec son mari. Elle ne sait pas encore que de sa maison, placée aux abords d’une route, elle verra les insurgés enterrer une bombe le jours de la circoncision de son fils. Inéluctabilité du drame, la vie quotidienne se poursuit alors que les terroristes attendent le passage d’un convoi de l’armée américaine pour enclencher l’explosion.

La relative tranquillité de la bourgade se transforme alors en véritable enfer. A la surprise de la déflagration de la bombe, va se succéder le déchaînement infernal des armes automatiques des soldats, persuadés de poursuivre les coupables, déjà très loin. Incompréhensible chaos qui mènera à l’extermination de vingt-quatre civils, dont de nombreuses femmes et enfants. Logique contradictoire d’un corps d’armée entraîné à tuer et à suivre les ordres, détachés de tout sentimentalisme ou de toute conscience affective, le moteur de la contre-attaque ne doit rien à une quelconque logique militaire, simplement à un désir humain bien naturel de vengeance mélangé à une peur instinctive de l’ennemi dissimulé derrière chaque silhouette. Ici se révèlent toute l’horreur de la logique de guerre, une logique qui place l’armée américaine en situation de conflit avec tout ce qui lui est extérieur, sans distinction, afin de protéger ses propres contingents.

Car ceux qui décident, les hauts dignitaires de l’armée comme les chefs insurgés, sont toujours loin ou absents. Les responsables de l’attentat regardent les évènements d’un lieu sûr, munis de jumelles qui les placent hors de portée de l’assaut, alors que les officiers des marines, bien à l’abri dans leur blockhaus, jaugent la situation à travers les données fournies par leurs satellites. Seuls les soldats et les civils sont au coeur de l’évènement, en premières lignes. Eux seuls n’échappent pas à la puissance de mort de l’explosion et des coups de feu. Nick Bloomfield remet en évidence l’absurdité de la guerre en général, celle qui ne fait que des victimes, comme en leur temps le faisaient Platoon ou Full metal jacket à propos d’un précédent conflit. Des victimes innocentes, les civils, qui n’ont d’autres choix que de se trouver là, à leur corps défendant. Des victimes par défaut, les soldats, utilisés comme chair à canon pour avoir signé un ordre d’incorporation. Aux extrémités de cette chaîne du conflit, les décisionnaires, militaires ou insurgés, tirant chacun parti de l’évènement dramatique pour dénoncer les crimes de l’autre.

Plus proche de la situation des soldats en Irak que ne le sont Jarhead ou Le royaume, le film de Nick Bloomfield impressionne par sa maîtrise de la mise en scène. Pas de volonté de rendre spectaculaire une situation alarmante mais au contraire d’éclairer le drame que vivent chaque jour les personnages de ce conflit, civils comme militaires. Car on mesure la grande détresse que toutes ses personnes ressentent à vivre dans la peur d’une embuscade, d’une fusillade ou d’un attentat. La dimension humaine de la guerre est au coeur du film, ce qui intéresse le réalisateur, ce n’est pas le destin d’une armée ou d’une nation et les conséquences de cette guerre impopulaire, mais seulement celui de quelques âmes pris dans ce tourbillon infernale dont personne ne réchappe sans blessures, physiques ou psychiques. Le réalisateur prend le risque de développer les trois points de vue des trois groupes décrits dans le film: celui des militaires, celui des civils mais également celui des insurgés avec sa logique propre. Trois points de vue incompatibles entre eux, trois point de vue qui mènent au désastre. A travers les barrières de la langue, de la culture et des intérêts divergents, c’est une incompréhension totale qui règne, une incompréhension qui touche chaque soldat lorsqu’il se demande pourquoi il se trouve là, au milieu du chaos.

City of life and death (Lu Chuan, 2009): chronique preview

CITY OF LIFE AND DEATH/ NANKING NANKING
(Nanjing! Nanjing!)
Un film de Lu Chuan
Avec Liu Ye, Gao Yuanyuan, Hideo Nakaizumi, Fan Wei, Jiang Yiyan, Ryu Kohata, Liu Bin, Yuko Miyamoto, John Paisley
Genre: guerre, drame
Pays: Chine, Hong Kong
Durée: 2h12
Date de sortie: 21 juillet 2010


Décembre 1937, les troupes japonaises parviennent à conquérir la capitale chinoise de Nankin après plus de trois mois de lutte. Les troupes de Tchang Kaï-chek sont en déroute et les soldats japonais pénètrent sans mal dans la ville en ruine. Apeurés et blessés, un grand nombre de soldats chinois se dépouillent de leur uniforme pour échapper aux représailles ennemies en se dissimulant parmi la population civile qui se retranche peu à peu dans une zone de sécurité établie d’après des tractations entre des organisations humanitaires étrangères et les forces conquérantes. Pourtant dès les premières heures de l’invasion de la ville, les troupes japonaises se livrent à une exécution automatique des habitants et aux viols ininterrompus des femmes, quel soit leur âge. Pendant plusieurs semaines, les soldats japonais s’adonneront sans aucune limites aux actes les plus vils sous l’œil tacite et bienveillant des officiers. Pourtant un jeune soldat, Kadokawa, va peu à peu réalisé à quel point l’armée de l’Empereur s’est enfoncée dans les abîmes du crime.

Film sans concession qui pointe directement du doigt les atrocités commises par l’armée japonaise lors de la prise de la ville de Nankin, dernier bastion de la résistance chinoise face à l’invasion nippone, Nanking Nanking (ou encore City of life and death sous son titre d’exploitation internationale) débute tel un film de guerre que le cinéma chinois se plaît depuis quelques années à mettre en scène avec force d’effets pyrotechniques et décors colossaux. Dans un somptueux noir et blanc le long-métrage plonge directement le spectateur dans un maelström de feu et de sang. On le sait désormais le cinéma chinois offre désormais des reconstitutions historiques dignes du cinéma hollywoodien. Ici la démonstration est convaincante avec une mise en scène efficace et claire menée tambour battant à coup de caméra d’épaule. Si la résistance s’organise, les héros chinois tombent de façon anonyme et inévitable face aux assauts musclés de l’envahisseur nippon. La guérilla urbaine se déploie, les soldats japonais s’enfoncent vers l’inconnu pour s’apercevoir que leurs ennemis ont pris la fuite en se cachant parmi les populations civiles prises au piège.

Ainsi commence donc la seconde partie du film avec une séquence déroutante prenant place à l’intérieur d’une église. A l’affût, quelques fantassins nippons découvrent plusieurs centaines de réfugiés, femmes, enfants et vieillards mêlés avec des soldats blessés. Largement en surnombre ils se rendent pourtant aux soldats étonnés. Dès lors le système du pillage et de l’épuration commence. Systématique, atroce, barbare, le film aligne près de quinze minutes d’exécution à la mitraillette ou à la baïonnette, en enterrant vivant les prisonniers ou encore en enfermant dans une bâtisse les rescapés pour y mettre le feu l’instant d’après. Véritable catalogue du sadisme nippon, le film ne cache pas son ambition de révéler les charniers qui s’amoncellent dans la ville chinoise, réalité historique à laquelle le Japon actuel a encore du mal à faire face. Pourtant le film écarte quelques précisions qui permettraient de comprendre une telle systématisation du carnage. Non nourris par son armée, les soldats japonais se devaient eux-mêmes de trouver leur nourriture et face au grand nombre de prisonniers, qu’ils soient civils ou militaires, cette armée d’invasion ne pouvait s’offrir les capacités de pourvoir aux besoins vitaux d’une telle masse de gens.

Au-delà des nécessités militaires, le film ne se détourne pas du sujet qu’il l’occupe, celle de la cruauté des troupes nippones qui, plus qu’une simple tâche exécrable à accomplir y met une certaine dose de satisfaction non dissimulée. Le film ici rejoint les faits et les témoignages, la tuerie ayant entraînée une sorte d’exultation collective qui se poursuivra, et cela constitue la troisième partie du métrage, avec le thème des femmes de réconfort. Car après l’exécution des hommes chinois présumés soldats, les atrocités ne cessent pas et les viols répétés et forcés plongeront les survivantes chinoises dans l’horreur de la guerre. Certainement comme aucune autre armée au monde, l’armée japonaise s’est dotée d’une structure systématique de la prostitution en direction de ses soldats. Qu’elles soient d’origine japonaise, alors ces femmes ne sont rien d’autres que des prostituées de métier, ou bien d’origines coréennes ou chinoises, là les femmes sont arrachées de leur milieu et de leurs proches, les soldats peuvent à l’envi s’offrir un corps féminin pour assouvir leurs pulsions primaires. Condamnées à la faim, aux maladies vénériennes ou encore à la folie, on leur déni leur appartenance à la race humaine pour en faire des objets de plaisir que l’on jette après usage.

On le sait, ce massacre de Nankin a pu parfois servir la cause du régime chinois qui en a fait à diverses reprises l’exemple par excellence de la barbarie nippone et, indirectement, de la dénonciation de la séduction occidentale, le Japon d’alors s’étant fourvoyé dans l’exemple des grandes nations européennes. Tout en sachant prendre ce recul nécessaire face aux événements historiques, le film a tout de même l’intérêt d’exposer clairement l’une des pages les plus sombres de l’histoire sino-japonaise, y compris en abordant l’histoire des « justes », ces quelques étrangers qui ont tout fait pour maintenir une zone pacifique au cœur de la ville et qui ont sauvé d’une mort certaine des centaines de chinois et qui ont su, par la suite, révéler au monde ces atrocités que l’on pensait d’un autre âge. Aujourd’hui encore, le massacre de Nankin reste un événement mal connu de la plupart. Si City of life and death peut s’engager comme un point de départ pour redécouvrir ces souvenirs douloureux, on peut tout de même regretter que le film n’aborde pas davantage les faits relatifs qui suivront comme la condamnation de certains haut gradés militaires jugés responsables de cette horreur lors notamment du procès de Tokyo. Sans être totalement anti-japonais, le film, on s’en doute bien, ne risque pas de sortir au Japon et pourtant, à bien y réfléchir, ce n’est pas de cette façon que les réticences nippones seront bientôt dépassées. Face à l’histoire, la fiction est un bon médium pour atteindre les foules, encore faut-il engager dans l’entreprise une rigueur et une objectivité qui ne peut souffrir aucune controverse.

Solomon Kane (Michael J. Bassett, 2008): chronique cinéma

SOLOMON KANE
Un film de Michael J. Bassett
Avec James Purefoy, Max Von Sydow, Pete Postlethwaite, Rachel Hurd-Wood, Alice Krige, Mackenzie Crook
Genre: fantastique, action, aventures
Pays: USA
Durée: 1h44
Date de sortie: 23 décembre 2009

Dans les années sombres du XVIè siècle, les guerres ravages la surface de la Terre. Solomon Kane, capitaine et pirate d’un navire au service de l’Angleterre pille et massacre ceux qui se mettent au travers de son chemin. Sans scrupule ni pitié, il verse le sang de ses ennemis qu’il embroche de sa rapière. Un jour, conquérant une forteresse, ses hommes finissent emportés par des démons, Solomon Kane doit alors faire face au diable qui lui réclame son âme pour toutes ses victimes passées. Echappant de peu à la mort, l’ancien mercenaire doit dorénavant trouver la paix pour échapper à la Faucheuse. Retiré dans un cloître monacal, il doit cependant reprendre la route et faire face au nouveau danger qui menace le pays. Un étrange seigneur doté de pouvoirs diaboliques décime les populations. Kane doit renoncé à sa promesse et reprendre les armes pour échapper à ces bourreaux et retrouver la fille d’un homme qui lui est venu en aide. Par instinct il retrouve sa soif de sang intacte.

Adapté des romans pulp de l’écrivain américain Robert E. Howard, le fameux père d’un autre héros antédiluvien nommé Conan, Solomon Kane n’a pourtant pas grand-chose à voir avec son alter-ego littéraire mais bien davantage avec ses compatriotes cinématographiques de la dark fantasy tels que Van Hellsing ou Beowulf. Les ingrédients habituels sont au rendez-vous, brutalité, obscurantisme, mysticisme, magie noir, créatures diaboliques et geysers de sang. Des ingrédients malheureusement mal exploités comme il est de coutume dans le genre. L’ambiance matinée d’horreur ne prend pas, et la mise en scène frôle souvent le ridicule tant les situations et les péripéties manquent d’épaisseur narrative. Solomon Kane l’anti-héros fut un adolescent rebelle qui a osé défier son père, un seigneur qui voulait faire de son fils aîné, le frère de Kane donc, le seul héritier de son trône et par là même obliger le malheureux adolescent à entrer dans les ordres. Facilité de l’histoire, Solomon Kane sauve son âme par sa bonne action.

La théologie de bas étage fricote donc avec le mysticisme le plus primaire et malgré quelques bonnes idées visuelles trop vite expédiées (les démons se dissimulant dans les miroirs, le visuel audacieux du sorcier noir quasi absent du métrage), le film sombre dans les abysses de la série Z, non pas que le film manque de moyens (costumes, décors et effets spéciaux le prouvent) mais plutôt d’un manque de subtilité et de pertinence dans la construction des personnages (caricaturaux) et des péripéties (loin d’être originales). Kane est assimilé à un Christ dans la scène de crucifixion mais la comparaison s’arrête là, en se sacrifiant le protagoniste comprend très bien qu’il se sauve lui-même là où le fils de Dieu s’est sacrifié pour sauver toute la race humaine sans récompense aucune. Récit ennuyeux et convenu, seule la violence de quelques scènes séparent le film de ses congénères comme Le seigneur des anneaux (entre autre le démon de la scène finale fait de métaux incandescents ressemblant étrangement au Balrog du film de Peter Jackson) ou encore au plus lointain Willow, dont l’armée des ombres et ses costumes ont largement influencés les films de dark fantasy à venir.

Pas grand-chose à sauver du film donc, pas même le jeu des acteurs, de James Purefoy qui avait davantage convaincu dans la série télévisée Rome, jusqu’à la présence surprenante mais insuffisante de Max Van Sydow, l’acteur d’origine suédoise qui a tourné avec les plus grands (Ingmar Bergman, John Huston, Sydney Pollack, William Friedkin ou encore John Millius dans Conan le barbare justement) mais qui depuis quelques années collectionne les navets (en pagaille Judge Dredd, Vercingétorix : la légende du druide roi, L’anneau sacré ou plus récemment Rush hour 3). Le réalisateur, Michael J. Basset, n’avait réalisé qu’un seul long-métrage avant celui-ci, Wilderness, une histoire d’adolescents violents isolés sur une île en proie à une meute de chiens voraces. Solomon Kane cependant est son premier film en tant que scénariste, une première expérience peu concluante donc qui rappelle combien l’adaptation d’œuvres littéraires, aussi populaires soient-elles, ne consistent pas juste à aligner les séquences les unes après les autres mais à réfléchir avant tout sur la nature du personnage et sa signification intrinsèque. Là où John Millius a tout a fait cerné le côté épique du personnage cimmérien d’Howard, Michael J. Basset n’a pas su trouver les justes raisons pour faire vivre le personnage du flibustier sur les écrans.

Sous les drapeaux, l’enfer (Kinji Fukasaku, 1972): chronique rétro

SOUS LES DRAPEAUX, L’ENFER
(Gunki hatameku motoni)
Un film de Kinji Fukasaku
Avec Tetsurô Tamba, Sachiko Hidari, Shinjiro Ebara, Isao Natsuyagi, Sanae Nakahara, Yumiko Fujita, Noboru Mitani, Taketoshi Naitô, Kanemon Nakamura
Genre: Guerre, drame
Pays: Japon
Durée: 1h36

Une veuve de guerre se rend chaque année auprès du Ministère de la Santé et de la Sécurité Sociale pour demander sa pension de veuvage, pension que les autorités lui refusent systématiquement sous le motif que son mari a été traduit à la cour martiale et jugé coupable de désertion. Persuadée que son mari n’est pas coupable, elle recherche quatre survivants de sa garnison. Chaque vétéran lui raconte leur histoire, se remémorant les faits différemment. Confiante sur l’honneur de son époux, ces quatre histoires vont remettre en cause sa vision des choses.

Tourné une année après Guerre des gangs à Okinawa et la même année que Yakuza moderne : Okita le pourfendeur, Sous les drapeaux, l’enfer (en anglais Under the flag of the rising sun) présente un aspect inconnu de l’œuvre de Kinji Fukasaku si l’on se réfère seulement aux titres du cinéaste disponibles à ce jour en français. Surtout connu ici pour ses films ultra-violents sur les gangs de yakuza, Sous les drapeaux, l’enfer est certainement l’un de ses films les plus personnels. A l’origine un roman écrit par Shoji Yuki, Fukasaku en acheta les droits avec son propre argent et le film fut produit loin de la tutelle des grands studios, en l’occurrence de la Toei, firme dans laquelle Fukasaku a passé l’essentielle de sa carrière. Le réalisateur aborde ici ses thèmes les plus chers, les conséquences de la deuxième guerre mondiale, la croissance et le développement du Japon, l’occupation américaine et le traumatisme des bombes nucléaires.

Ici cependant, Fukasaku délaisse le milieu de la mafia et les codes inhérents au genre pour s’exprimer différemment. Essentiellement traité en flash-back, le film raconte l’histoire de l’épouse du sergent Togashi qui rencontre quatre personnes qui ont personnellement connu son mari sur le front de la Nouvelle-Guinée pour lui raconter chacune son histoire, suivant un traitement similaire au film d’Akira Kurosawa, Rashomon. Alors que les autorités ne lui concède pas le droit d’obtenir la pension militaire allouée aux soldats morts au combat parce que son mari fut exécuté par une cour martiale, aucune preuve concrète ne vient établir cette vérité officielle. A travers le récit de ceux qui l’ont connu et entouré dans les derniers moments de sa mort, l’épouse du sergent pense pouvoir rétablir l’honneur de son mari. Mais ces récits s’opposent et divergent.

A mesure que les récits se succèdent, l’on comprend vite que certaines vérités restent cachées, que certains évènements n’ont jamais été éclaircis et que de terribles choses se sont passées les derniers jours et les mois suivant la défaite du Japon. Au cœur de la jungle, loin de leur pays, affamés, malades et épuisés, de nombreux soldats sont restés longtemps sans nouvelles de la fin de la guerre. Fukasaku convoque le passé dans de longues séquences en noir et blanc mais le film ne s’attarde pas sur l’évolution du conflit, sur la gestion tactique ni sur les contingences du combat. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est comment ce passé, volontairement oublié, recouvert d’un voile, masqué du sceau du secret et du mensonge, pèse lourdement sur les individus, que se soit de façon physique (l’un des survivants est aveugle, un autre est vieillissant dans son bidonville, etc.) ou de façon plus insidieuse (l’épouse qui ne peut dormir tranquille sachant que l’honneur de son mari est bafoué, les survivants qui ne supportent pas leurs actes passés, etc.).

Fukasaku aborde de front la problématique de la mémoire historique, une mémoire nécessaire pour faire le deuil, nécessaire pour permettre aux nouvelles générations de passer à autre chose. Hors le Japon est présenté ici comme une nation qui n’en pas fini avec cette guerre, une nation qui, parce qu’elle a été vaincue, ne peut oublier mais en même temps qui fait tout pour passer sous silence cette période douloureuse. Sinon une commémoration annuelle en l’honneur des soldats tombés, les vétérans et les familles qui ont perdu des proches ne veulent évoquer ouvertement ces mauvais souvenirs, des souvenirs trop entachés de honte, de frustration et de ressentiment.

Contre cette tendance à l’oubli, Fukasaku fait de son personnage principal, l’épouse du sergent calomnié, une héroïne qui ne baisse pas les bras devant l’attitude passéiste des autorités et des qu’en-dira-t-on du village. Contre vents et marais, elle se bat pour découvrir la vérité, une vérité qu’elle n’est peut être pas prête à entendre. Les blessures sont profondes et la plaie encore à vif. Les massacres, les destructions, l’holocauste nucléaire et la défaite planent dans chaque plan du film. Si Sakie Togashi se bat malgré ses faibles moyens, vingt-six ans plus tôt son mari s’est battu, aux côtés de ses hommes pour survivre dans une jungle hostile, tachant de préserver les dernières parcelles d’humanité qui restaient en lui. Sur ce point Fukasaku est formel, la guerre ne fait que des victimes…

Les soldats de l’ombre (Ole Christian Madsen, 2008): chronique DVD

LES SOLDATS DE L’OMBRE
(Flammen & Citronen)
Un film de Ole Christian Madsen
Avec Thure Lindhardt, Mads Mikkelsen, Stine Stengade, Peter Mygind, Mille Hoffmeyer Lehfeldt, Christian Berkel
Genre: guerre, espionnage
Pays: République Tchèque, Danemark, Allemagne
Durée: 2h05
Editeur DVD: Swift Productions
Date de sortie DVD: 6 mai 2009

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Sous l’occupation allemande lors de la Seconde Guerre Mondiale, le Danemark a tout d’abord accepté son destin avant un sursaut insurrectionnel en 1943. La résistance s’organise alors avec la multiplication des groupes des groupes de l’ombre. Parmi eux, Bent et Jorgen, dits Flamme et Citron, sont deux insurgés spécialisés dans l’assassinat de traîtres, de collaborateurs ou d’officiers nazis à Copenhague. Ils reçoivent leurs ordres de Winther qui les tient lui des forces britanniques. Lorsqu’une étrange femme blonde débarque dans la vie de Bent et que l’assassinat contre un haut-gradé de l’armée allemande échoue, les convictions de Bent et de Jorgen commencent à vaciller. Le jeu de la désinformation rendent les frontières obscures, Winther est-il bien aux ordres des forces alliées, ou agit-il pour son propre compte, cette jeune femme mystérieuse est-elle bien une infiltrée au près du chef de la Gestapo ou une mercenaire sans scrupules, ce haut-gradé est-il coupable des crimes nazis ou bien un résistant allemand qui essaye de saboter les idées néfastes du troisième Reich de l’intérieur ? Bent et Jorgen commencent à s’apercevoir qu’ils ne peuvent compter que sur eux-même.

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Film qui n’a pas connu les honneurs d’une sortie en salle en France, Les soldats de l’ombre est néanmoins un excellent exemple de l’ambiance complexe des forces de l’ombre qui ont tenté de renverser ou de saboter l’occupation de leur pays par l’armée nazie. Ici donc le Danemark dévoile une partie de son histoire récente dans un genre qui prend trop souvent comme cadre des opérations la France, l’Allemagne ou l’Angleterre dans un conflit qui pourtant couvrait l’Europe entière. En suivant ces deux grandes figures de la résistance danoise, le film joue davantage la carte du film d’espionnage que celui du film de guerre, les conspirations, infiltrations et autre trahisons venant mettre en péril l’engagement patriotique des deux hommes qui, dès lors, perdent tout semblant de vie normale. L’un est par ailleurs père et époux, statut qui s’accordent mal à un engagement quotidien et sans faille à la cause. L’autre est un jeune célibataire justement séduit par le charme mystérieux de cette femme sortie de nulle part.

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Les résistants sont-ils des terroristes, de vulgaires assassins lorsqu’ils frappent les cibles que les supérieurs leurs ont désigné ? La cause justifie t-elle ces assassinats en sachant que les représailles sont parfois trois fois plus meurtrières ? Le peuple se rappelle t-il de ce jour où ils sont arrivés et ont pris le pouvoir du pays sans aucune résistance ? Bent et Jorgen découvrent vite que, même la guerre terminée, plus rien ne sera jamais comme avant pour eux qui n’ont pas hésiter à salir leurs mains de sang, combien même c’était celui de leurs ennemis. L’engagement dans la cause de la résistance n’empêche pas la culpabilité et les doutes sur le chemin à suivre, surtout quand ce chemin implique celui de s’éloigner irrémédiablement de sa femme et de sa fille. Les soldats de l’ombre est un film à la violence contenue mais qui révèle avec justesse du caractère irrémédiable de ce choix.

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