Chrigu, chronique d’une vie éclairée (Jan Gassman et Christian Ziörjen, 2007): chronique cinéma

CHRIGU, CHRONIQUE D’UNE VIE ECLAIREE
Un film de Jan Gassman et Christian Ziörjen
Avec Jan Gassman et Christian Ziörjen
Genre: documentaire, drame, biographie
Pays: Suisse
Durée: 1h27
Date de sortie: 18 mars 2008

Jeune cinéaste suisse, Christian Ziörjen, dit Chrigu, est atteint d’un cancer incurable. Alors qu’il filme un documentaire « A coup de canons contre le cancer » lors de sa chimiothérapie, lui et son complice Jan Gassman décident de tourner un second film qui l’accompagnera jusqu’au bout. Condamné mais résolument optimiste, l’état physique de Chrigu se détériore, sa façon de penser gagnant en maturité. Alors que la jeunesse lui promettait une vie d’expériences nouvelles, la maladie en a décidé autrement. Ne restent que ses souvenirs de voyages ou de soirées passées avec ses amis et quelques images tournées ça et là avec ses proches.

La lente dégradation d’une personne malade est toujours délicate à saisir. Que ce soit un film de fiction, le danger est alors le mélodrame sirupeux et larmoyant, ou le documentaire, ici alors le voyeurisme pointe son nez, filmer la mort lente pose de facto un problème éthique (doit-on ou avons-nous le droit de montrer une personne mourir?) et un problème formel (comment montrer la mort?). Chrigu, chronique d’une vie éclairée échappe au premier point par l’heureuse coïncidence d’une amitié avec son complice cinéaste Jan Gassman. C’est toute une complicité qui s’installe entre la caméra, qu’elle soit portée par le cinéaste lui-même ou bien son co-réalisateur, et les protagonistes de la vie de Chrigu, parents, frères, camarades d’enfance, etc. Les séquences de la maladie s’entrechoquent à celles du passée et tout à coup la maturité de Christian éclate, ici le problème formel s’éclaire de lui-même, les images posées du mourant qui se parle à lui-même ou instaure un dialogue réflexif se confrontent aux images tournées nonchalamment avec ses amis qui s’amusent, boivent et « déconnent ».

Cette formalisation de la problématique passé/présent, insouciance/maturité est à la fois la force et la faiblesse du film. La première partie souffre d’une certaine propension au montage MTV, au mélange trop insistant d’images inintéressantes avec des musiques rythmées sans véritable contenu. Au contraire, le visage de Chrigu, désormais imberbe résultant de la chimiothérapie, nous parle avec une frontalité, une sensibilité et une franchise qui touche. Alors qu’il ne cesse de prendre son caméscope comme outil de témoignage, une fracture se crée lorsque, trop faible, c’est désormais une poche de liquide médicamenteux qui ne cesse de l’accompagner. Jan Gassman prend le relais et déjà, c’est presque la vie, ou plutôt la rage de vivre, qui a quitté le corps de Chrigu. Voir son corps s’affaiblir, se détériorer, se gonfler et s’endormir devient une véritable épreuve, tant pour ses proches que pour les spectateurs.

Film bicéphale, à la fois carnet de notes et hommage, Chrigu, chronique d’une vie éclairée heureusement échappe au trop plein d’affect. Par l’entremise de ses souvenirs et de ses expériences passées, le film parle de l’absence d’avenir et de projet à long terme pour Christian qui dorénavant ne se pose que des questions de survivance du type « vais-je rechuter? », « combien de temps me reste t-il? », « vais-je avoir la force de tenir jusqu’au bout? ». Le corps plein de vigueur du jeune cinéaste dynamique s’endort et se déforme par les effets d’une morphine qui calme les douleurs mais transforme le corps en réceptacle vide de volonté et de caractère. Face à la maladie la lutte est inégale mais la résignation de Chrigu n’apparaît pas tel un échec, juste la conséquence inéluctable d’un destin tout tracé que Christian aurait souhaité différent.

Le silence avant Bach (Pere Portabella, 2007)

LE SILENCE AVANT BACH
(Die stille vor Bach)
Un film de Pere Portabella
Avec Alex Brendemühl, Feodor Atkine, Christian Brembeck
Genre: drame, musical
Pays: Espagne, Allemagne
Durée: 1h42
Date de sortie: 19 novembre 2008

Lorsque Jean-Sébastien Bach arrive à Leipzig en 1723, il accepte le poste de cantor de l’école Saint-Thomas, là où il est actuellement enterré. Sa renommée de compositeur est très modeste et c’est plus en tant qu’interprète qu’il se fait connaître de son vivant. Quelques dizaines d’années plus tard, Mendelssohn redécouvre les œuvres composées par le maître allemand et popularise sa musique. Aujourd’hui, Jean-Sébastien Bach est joué et célébré dans le monde entier, son oeuvre est considéré aujourd’hui comme le véritable point de départ de la musique classique occidentale. La perfection de ses compositions et la maîtrise technique nécessaire à leur interprétation font du compositeur l’une des influences majeures des générations futures.

Pere Portabella ne signe pas ici juste un film, mais un véritable hommage au compositeur allemand et un essai sur la puissance de sa musique. Les films du cinéaste ont toujours tranché avec la production dominante. Chez lui le refus de la narration conventionnelle est un dogme. Le silence avant Bach ne fait pas exception. Ici le cinéaste mélange les époques et refuse le biopic, le reconstitution historique. Tout juste un épisode où le compositeur traite avec une commande, ou encore lorsqu’il enseigne la véritable essence de la musique à son fils. Pas d’évocation de sa carrière, des moments bénis où le génie créateur se manifeste ni même la tristesse du moment de sa mort. Plutôt que de survoler toute une vie bien trop longue pour le cinéma, Pere Portabella choisit des menus détails, des segments d’une vie, des lieux intimes et célèbres pour replacer le compositeur dans le quotidien de son travail.

A cette évocation d’époque, le réalisateur mélange celle du compositeur Mendelssohn, également allemand, qui redécouvre la musique de Bach avec notamment La passion selon Saint-Mathieu. Moment très court mais intense, le jeune compositeur lit une partition du maître qui, selon la légende, aurait servi de torchon à un boucher pour emballer sa viande. Moment très court où le jeune homme comprend d’emblée combien cette musique, inconnue de lui, est puissante et novatrice. C’est le point de départ d’une réévaluation de l’œuvre de Bach qui tout à coup sera porté aux nues à travers toute l’Europe et jusqu’à nos jours. L’époque contemporaine, Pere Portabella s’y attarde avec deux histoires parallèles, celle d’un routier épris de musique qui profite de ses nuits d’hôtel pour jouer du basson et celle d’une violoncelliste qui se prépare à un voyage à l’école de Saint-Thomas pour une série de concert où elle jouera les œuvres de l’un des fils de Bach.

La filiation est là, la musique de Bach irrigue non seulement celle de ses fils, mais surtout toute une tradition de la musique classique occidentale qui a traversé les siècles par la grâce de celles et ceux qui l’ont interprété. Le silence avant Bach, c’est non seulement le silence des musiques composées avant celle du maître, musique sacrée et baroque qui ne touchait qu’une élite mais très éloignée d’un public plus large. Le silence c’est également celui qui traverse, à différent moment, le film, car Pere Portabella n’hésite pas à prendre son temps pour nous imbiber du caractère majestueux de la musique de Bach, à la fois par l’exposition d’une vingtaine de ses oeuvres mais aussi par l’intermédiaire de silences bien placés. Au début du film, un accordeur de piano, aveugle, ajuste l’instrument comme s’il désirait ajuster la bande-son du film. En miroir, à la fin du film, Portabella illustre de longs plans de l’orgue de l’école Saint-Thomas par l’utilisation d’une étude pour orgue, celle de György Ligeti, rassemblant ainsi la musique classique du XVIIIè siècle et la musique contemporaine dodécaphonique. Deux traditions musicales aux motifs fort différents mais dont l’une prend racine dans le passé.

Voyage sidérant, et sidéral, dans l’univers de la musique occidentale dans ce qu’elle a de plus pure et de plus évocateur, Portabella signe un film certes difficile mais au combien nécessaire à l’heure où les arts, cinématographiques comme musicaux, sont broyés par la grande machine de la consommation. Le cinéaste refuse un tel constat et démontre ici que la fatalité des systèmes de production n’a pas lieu d’être. Bach est universel, tout comme l’est le film de Portabella qui convoque à la fois différentes langues et différents lieux de l’Europe pour soutenir combien l’art n’a pas de frontière. Par la discontinuité narrative, le cinéaste explore une autre dimension du récit en quelque sorte emmenée par la musique du maître. Libre à chacun de se laisser aller dans ce voyage si revigorant ou de rester assis bien au chaud chez soi.