Battle for Haditha (Nick Broomfield, 2007): chronique cinéma

BATTLE FOR HADITHA
Un film de Nick Broomfield
Elliot Ruiz, Falah Flayeh, Yasmine Hanani, Andrew McClaren, Eric Mehalacopoulos, Duraid A Ghaieb
Genre: drame, guerre
Pays: Grande-Bretagne
Durée: 1h33
Date de sortie: 30 janvier 2008


Irak, 19 novembre 2005: un convoi de Marines est pris pour cible dans un attentat à Haditha. Depuis le début de la guerre en avril 2003, l’armée américaine occupe Haditha pour assurer la protection de l’installation hydroélectrique la plus importante du pays. En 2005, les attaques à répétition contre le contingent américain entame le moral des soldats, fatigués d’être sur le qui vive à chaque instant. Dans la ville, le quotidien ne semble pas trop marqué par l’occupation des troupes, les habitants vaguent à leurs occupations régulières. Le marché déverse ses marchandises, les boutiques offrent leurs lots de futilités. Au milieu de la foule, quelques insurgés se rejoignent pour préparer un futur attentat, le jour de la circoncision d’un enfant du quartier…

« Je ne sais pas pourquoi on est là! » Ainsi commence le film de Nick Broomfield avec cette interrogation sincère d’un ancien marine devenu acteur. Le film ne s’attachera pas à répondre à cette question mais bien plutôt pourquoi les marines se la posent. Et c’est la force de ce long-métrage. En s’attardant sur un micro-évènement de la guerre en Irak, le réalisateur opte pour un point de vue centré sur les personnages, un corps de marines, dont la vie quotidienne se résume à celle d’une base postée aux portes de la ville d’Haditha, là où chaque jour les civils irakiens vont et viennent pour faire leur marché. Entre les deux communautés, pas de communications, pas de liens, pas d’échanges sinon quelques DVDs achetés par un soldat dans une petite boutique où le choix de films se rapproche du néant.

Les attentats quotidiens contre l’armée américaine ont complètement isolé les soldats de leur environnement immédiat. Ceux-ci ne se sentent en sécurité que dans l’enceinte étroite de leur base alors que les Irakiens empruntent les dédales de ruelles serpentines de la ville, sereins, essayant de surmonter les difficultés au jour le jour malgré la tension palpable. Au milieu de cette foule innocente, un père de famille et un jeune homme prépare un attentat. Loin d’être des spécialistes, ils ne sont que les exécutants d’une organisation terroriste aux ramifications étendues sans véritable hiérarchie; une organisation composée de soldats sans uniforme. Ces insurgés se fondent dans la masse des habitants de la ville, inconscients des projets qui se trament dans quelques maisons voisines. Une femme mariée, enceinte, élève ses enfants et une chèvre avec son mari. Elle ne sait pas encore que de sa maison, placée aux abords d’une route, elle verra les insurgés enterrer une bombe le jours de la circoncision de son fils. Inéluctabilité du drame, la vie quotidienne se poursuit alors que les terroristes attendent le passage d’un convoi de l’armée américaine pour enclencher l’explosion.

La relative tranquillité de la bourgade se transforme alors en véritable enfer. A la surprise de la déflagration de la bombe, va se succéder le déchaînement infernal des armes automatiques des soldats, persuadés de poursuivre les coupables, déjà très loin. Incompréhensible chaos qui mènera à l’extermination de vingt-quatre civils, dont de nombreuses femmes et enfants. Logique contradictoire d’un corps d’armée entraîné à tuer et à suivre les ordres, détachés de tout sentimentalisme ou de toute conscience affective, le moteur de la contre-attaque ne doit rien à une quelconque logique militaire, simplement à un désir humain bien naturel de vengeance mélangé à une peur instinctive de l’ennemi dissimulé derrière chaque silhouette. Ici se révèlent toute l’horreur de la logique de guerre, une logique qui place l’armée américaine en situation de conflit avec tout ce qui lui est extérieur, sans distinction, afin de protéger ses propres contingents.

Car ceux qui décident, les hauts dignitaires de l’armée comme les chefs insurgés, sont toujours loin ou absents. Les responsables de l’attentat regardent les évènements d’un lieu sûr, munis de jumelles qui les placent hors de portée de l’assaut, alors que les officiers des marines, bien à l’abri dans leur blockhaus, jaugent la situation à travers les données fournies par leurs satellites. Seuls les soldats et les civils sont au coeur de l’évènement, en premières lignes. Eux seuls n’échappent pas à la puissance de mort de l’explosion et des coups de feu. Nick Bloomfield remet en évidence l’absurdité de la guerre en général, celle qui ne fait que des victimes, comme en leur temps le faisaient Platoon ou Full metal jacket à propos d’un précédent conflit. Des victimes innocentes, les civils, qui n’ont d’autres choix que de se trouver là, à leur corps défendant. Des victimes par défaut, les soldats, utilisés comme chair à canon pour avoir signé un ordre d’incorporation. Aux extrémités de cette chaîne du conflit, les décisionnaires, militaires ou insurgés, tirant chacun parti de l’évènement dramatique pour dénoncer les crimes de l’autre.

Plus proche de la situation des soldats en Irak que ne le sont Jarhead ou Le royaume, le film de Nick Bloomfield impressionne par sa maîtrise de la mise en scène. Pas de volonté de rendre spectaculaire une situation alarmante mais au contraire d’éclairer le drame que vivent chaque jour les personnages de ce conflit, civils comme militaires. Car on mesure la grande détresse que toutes ses personnes ressentent à vivre dans la peur d’une embuscade, d’une fusillade ou d’un attentat. La dimension humaine de la guerre est au coeur du film, ce qui intéresse le réalisateur, ce n’est pas le destin d’une armée ou d’une nation et les conséquences de cette guerre impopulaire, mais seulement celui de quelques âmes pris dans ce tourbillon infernale dont personne ne réchappe sans blessures, physiques ou psychiques. Le réalisateur prend le risque de développer les trois points de vue des trois groupes décrits dans le film: celui des militaires, celui des civils mais également celui des insurgés avec sa logique propre. Trois points de vue incompatibles entre eux, trois point de vue qui mènent au désastre. A travers les barrières de la langue, de la culture et des intérêts divergents, c’est une incompréhension totale qui règne, une incompréhension qui touche chaque soldat lorsqu’il se demande pourquoi il se trouve là, au milieu du chaos.

Chant des mers du Sud (Marat Sarulu, 2008): chronique preview

CHANT DES MERS DU SUD
(Songs from the southern seas)
Un film de Marat Sarulu
Avec Vladimir Yavorsky, Dzaidarbek Kunguzhinov, Irina Agejkina, Ajzhan Ajtenova
Genre: drame
Pays: Kazakhstan, France, Allemagne, Russie
Durée: 1h24
Date de sortie: 17 février 2010

chant des mers du sud affiche

Ivan, un russe Moujik, est marié à Maria, une Cosaque. Ils vivent tous deux dans un village kasakh perdu, loin de tout. Lorsque sa femme accouche d’un bébé brun à la peau foncée, Ivan la soupçonne d’avoir couché avec leur voisin Assan, kasakh lui-même. Mais pire que l’humiliation de l’adultère, c’est celle de sa belle famille qu’Ivan ne supporte plus, un clan d’hommes grossiers et orgueilleux qui n’ont de cesse de malmener et rabaisser le Moujik. Quinze années après la naissance du petit garçon, Sacha, la situation n’est guère plus reluisante. L’adolescent est rebelle et refuse d’aller à l’école pour aller enfourcher son cheval et aller capturer des cheveux sauvages qui appartiennent à un clan voisin. Ivan, opprimé à la fois par sa femme, son fils et le reste de son entourage part un jour retrouver son grand-père, qui lui raconte le passé tumultueux de ses ancêtres. Un passé dont certains membres n’ont pas hésité à transgresser les règles du mariage clanique pour s’enticher d femmes et d’hommes d’autres horizons, parfois au prix de l’exil.

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Premier film kirghize jamais présenté au Festival de Film Asiatique de Deauville, Chant des mers du Sud est une fable moderne sur la tolérance et les vertus de l’amour contre la violence et l’aveuglement des principes raciaux. Non sans humour et surtout en évitant tout sentimentalisme, le cinéaste Marat Sarulu dépeint ses personnages avec âpreté et tendresse à la fois. Ivan, le russe bon à rien qui se fait mener par le bout du nez par sa femme, Assan le voisin travailleur et pragmatique, qui exerce une autorité sans faille sur la place de sa femme, la battant lorsqu’il le juge nécessaire. Sacha enfin, cet adolescent asocial qui n’a d’yeux que pour les chevaux au point d’y jouer sa vie.

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Chant des mers du Sud est un film polyphonique sur les cultures Moujik, Cosaque, Kasakh et autres influences slavophones. Les points de vue s’y côtoient, s’y affrontent, souvent violemment mais Ivan, lui que l’on considère naïf et bon à rien, ne souhaite que la paix dans son foyer. Plus proche de ses cochons, qui au moins lui obéissent, Ivan est par excellence le faible écrasé par l’inéluctable étau du nationalisme et des idées sectaires. Pourtant avec son voisin Assan, plutôt tolérant tout comme lui, la cohabitation se passe sans trop de douleurs. Perdus au milieu d’un territoire peu à peu abandonné, les distances éloignent les hommes non seulement géographiquement mais aussi humainement. Les superbes espaces libres et encore intacts des conséquences de la main de l’homme ne doit pas cacher le passé douloureux dont les récits du grand-père témoignent.

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Au récit historique conté par le vieil homme, s’ajoute celui mythologique de la Femme des mers du Sud qui tente de séduire l’homme au cheval pour qu’il la rejoigne. Cet homme, lui, ne cherche les mers du Sud que pour oublier son chagrin. Légende kasakh, ce récit légendaire nous est montré à la fois par des séquences très belles et oniriques en ombres de papier découpé mais aussi en prise de vue réelle avec la disparition d’Assan de son foyer. Chevauchant vers les contrées des steppes, très loin, Assan lui aussi recherche la paix intérieure. Par moments sombre, le film pourtant ne verse jamais dans le pessimisme, et face aux difficultés du quotidien l’amour qui lie, au-delà des disputes conjugales incessantes, Ivan et Maria, Assan et Ajsha, semble finalement conserver l’espoir de lendemains qui chantent et qui dansent.

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