Opéra jawa (Garin Nugroho, 2006): chronique cinéma

OPERA JAWA
Un film de Garin Nugroho
Avec Martinus Miroto, Artika Sari Devi, Eko Supriyanto
Genre: drame, musical
Pays: France, Autriche, Indonésie
Durée: 2h
Date de sortie: 26 mars 2008

Setio et Siti forment un couple heureux. Propriétaires d’une fabrique de poteries, la production se vend bien mais pour cela Setio doit se rendre au marché qui se trouve à plusieurs jours de voyage. Ludiro, fils d’une riche famille, connaît le couple depuis l’enfance. Il est amoureux de la très belle Siti et profite de l’absence de son mari pour la séduire. Bien que fidèle à Setio, Siti est enlevée dans la famille de Ludiro qui lui offre des cadeaux plus somptueux les uns que les autres afin de convaincre Siti de s’abandonner à ses bras. Setio, de retour de son voyage, découvre que sa femme ne tient plus la maison. Il ne sait si celle-ci est partie d’elle-même ou non. A ses yeux, Siti et Ludiro forment un couple adultère. Lorsque sa femme finalement s’échappe de l’emprise de Ludiro, elle désire le pardon de son mari…

Singulier et ambitieux, Opéra jawa est un film marginal d’une très grande beauté. Mélangeant traditions théâtrales, chants, rites, danses, sculpture, installation et marionnettes, tous les artifices des arts du spectacle trouvent ici matière à s’exprimer. Chacun d’entre eux entrent en résonance avec le reste pour former un univers cohérent malgré la diversité de leurs matières. Car Opéra jawa est avant tout un film de texture; tissu, paille, bois, eau, feu, terre, les images du film offrent une véritable sensation des matières.

Selon les propres mots du réalisateur Garin Nugroho, Opéra jawa est « un requiem pour une culture qui va mourir ». Reprenant à son compte une légende indonésienne, le Râmâyana, Garin Nugroho transpose chaque élément de celle-ci dans une histoire contemporaine, naturaliste. Le Râmâyana, texte fondamental de l’hindouisme, est un poème épique composé entre le IIème et le IIIème siècle après J.C. Cette légende raconte l’histoire de Râma, fils de Dasaratha, roi d’Ayodhya. Il est la septième réincarnation de Vishnu et est envoyé sur Terre pour contrer les machinations du roi des démons Râvana. Râma rencontre Sità et conquiert son coeur en réussissant à bander l’arc de Shiva. Le couple vit dans le bonheur et l’amour conjugal jusqu’au jour où Râvana ravit l’épouse à son mari.

La beauté à la fois plastique et sonore du film enchante les sens même si l’approche inhabituelle de l’histoire peut déconcerter. L’excellence des comédiens/ chanteurs/ danseurs est surprenante et même si quelques subtilités de la narration échappent aux profanes de la culture javanaise, on se laisse prendre par ce récit d’un autre temps et d’un autre lieu. Si la source épique du poème imprègne chaque plan du film, le réalisateur n’a pas hésiter à apporter une dimension nouvelle à l’histoire du couple en intégrant des éléments sociaux à l’intrigue. En effet Râma/ Setio n’est plus ici fils de roi mais artisan et Râvana/ Ludiro incarne la bourgeoisie capitaliste. Au coeur du film le conflit des classes éclate en parallèle du conflit amoureux. Ludiro, non plus démon mystique mais persécuteur et exploiteur reste la figure néfaste quand Râma/ Setio symbolise la bonté, l’ardeur au travail et la fidélité. Sità/ Siti est la principale victime de ces enjeux amoureux et sociaux, sa beauté déchaîne les passions et déséquilibre l’ordre de la société. La cruauté du geste final n’en paraît que plus éclatant.

Opéra jawa photo 8

Le silence avant Bach (Pere Portabella, 2007)

LE SILENCE AVANT BACH
(Die stille vor Bach)
Un film de Pere Portabella
Avec Alex Brendemühl, Feodor Atkine, Christian Brembeck
Genre: drame, musical
Pays: Espagne, Allemagne
Durée: 1h42
Date de sortie: 19 novembre 2008

Lorsque Jean-Sébastien Bach arrive à Leipzig en 1723, il accepte le poste de cantor de l’école Saint-Thomas, là où il est actuellement enterré. Sa renommée de compositeur est très modeste et c’est plus en tant qu’interprète qu’il se fait connaître de son vivant. Quelques dizaines d’années plus tard, Mendelssohn redécouvre les œuvres composées par le maître allemand et popularise sa musique. Aujourd’hui, Jean-Sébastien Bach est joué et célébré dans le monde entier, son oeuvre est considéré aujourd’hui comme le véritable point de départ de la musique classique occidentale. La perfection de ses compositions et la maîtrise technique nécessaire à leur interprétation font du compositeur l’une des influences majeures des générations futures.

Pere Portabella ne signe pas ici juste un film, mais un véritable hommage au compositeur allemand et un essai sur la puissance de sa musique. Les films du cinéaste ont toujours tranché avec la production dominante. Chez lui le refus de la narration conventionnelle est un dogme. Le silence avant Bach ne fait pas exception. Ici le cinéaste mélange les époques et refuse le biopic, le reconstitution historique. Tout juste un épisode où le compositeur traite avec une commande, ou encore lorsqu’il enseigne la véritable essence de la musique à son fils. Pas d’évocation de sa carrière, des moments bénis où le génie créateur se manifeste ni même la tristesse du moment de sa mort. Plutôt que de survoler toute une vie bien trop longue pour le cinéma, Pere Portabella choisit des menus détails, des segments d’une vie, des lieux intimes et célèbres pour replacer le compositeur dans le quotidien de son travail.

A cette évocation d’époque, le réalisateur mélange celle du compositeur Mendelssohn, également allemand, qui redécouvre la musique de Bach avec notamment La passion selon Saint-Mathieu. Moment très court mais intense, le jeune compositeur lit une partition du maître qui, selon la légende, aurait servi de torchon à un boucher pour emballer sa viande. Moment très court où le jeune homme comprend d’emblée combien cette musique, inconnue de lui, est puissante et novatrice. C’est le point de départ d’une réévaluation de l’œuvre de Bach qui tout à coup sera porté aux nues à travers toute l’Europe et jusqu’à nos jours. L’époque contemporaine, Pere Portabella s’y attarde avec deux histoires parallèles, celle d’un routier épris de musique qui profite de ses nuits d’hôtel pour jouer du basson et celle d’une violoncelliste qui se prépare à un voyage à l’école de Saint-Thomas pour une série de concert où elle jouera les œuvres de l’un des fils de Bach.

La filiation est là, la musique de Bach irrigue non seulement celle de ses fils, mais surtout toute une tradition de la musique classique occidentale qui a traversé les siècles par la grâce de celles et ceux qui l’ont interprété. Le silence avant Bach, c’est non seulement le silence des musiques composées avant celle du maître, musique sacrée et baroque qui ne touchait qu’une élite mais très éloignée d’un public plus large. Le silence c’est également celui qui traverse, à différent moment, le film, car Pere Portabella n’hésite pas à prendre son temps pour nous imbiber du caractère majestueux de la musique de Bach, à la fois par l’exposition d’une vingtaine de ses oeuvres mais aussi par l’intermédiaire de silences bien placés. Au début du film, un accordeur de piano, aveugle, ajuste l’instrument comme s’il désirait ajuster la bande-son du film. En miroir, à la fin du film, Portabella illustre de longs plans de l’orgue de l’école Saint-Thomas par l’utilisation d’une étude pour orgue, celle de György Ligeti, rassemblant ainsi la musique classique du XVIIIè siècle et la musique contemporaine dodécaphonique. Deux traditions musicales aux motifs fort différents mais dont l’une prend racine dans le passé.

Voyage sidérant, et sidéral, dans l’univers de la musique occidentale dans ce qu’elle a de plus pure et de plus évocateur, Portabella signe un film certes difficile mais au combien nécessaire à l’heure où les arts, cinématographiques comme musicaux, sont broyés par la grande machine de la consommation. Le cinéaste refuse un tel constat et démontre ici que la fatalité des systèmes de production n’a pas lieu d’être. Bach est universel, tout comme l’est le film de Portabella qui convoque à la fois différentes langues et différents lieux de l’Europe pour soutenir combien l’art n’a pas de frontière. Par la discontinuité narrative, le cinéaste explore une autre dimension du récit en quelque sorte emmenée par la musique du maître. Libre à chacun de se laisser aller dans ce voyage si revigorant ou de rester assis bien au chaud chez soi.

D’une seule voix (Xavier de Lauzanne, 2009): chronique cinéma

D’UNE SEULE VOIX
Un film de Xavier de Lauzanne
Genre: documentaire, musical
Pays: France
Durée: 1h23
Date de sortie: 11 novembre 2009

D'une seule voix affiche

Jean-Yves Labat de Rossi, producteur de musiques classiques et traditionnelles, ancien rocker et hippy dans les années soixante-dix, organise en 2004 un concert à Jérusalem d’artistes Israéliens juifs, Israéliens arabes et Palestiniens. Deux ans plus tard il souhaite organiser une tournée de ces musiciens dans toute la France et part à Jérusalem et à Gaza pour mettre en place le projet. Ainsi le Jerusalem Oratorio Chamber Choir, L’Ensemble Musical de Palestine, le groupe israélien Ashira, le chœur d’enfants de Taibeh accompagné du chœur Efroni, l’artiste pop Eti Castro et le chanteur hip-hop Sameh Zakout se retrouvent sur les routes de France pour quatorze concerts. Un voyage dans les coulisses de cette aventure peu ordinaire à l’heure où le conflit israélo-palestinien manifeste son impasse. Entre complicités musicales et tensions identitaires, les relations humaines au jour le jour.

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Projet complètement indépendant né à la suite de la captation du premier concert D’une seule voix à Jérusalem, le film qui suit la tournée française révèle à la fois les points forts du projet (la rencontre et surtout la vie quotidienne que les musiciens partagent) mais aussi les inconvénients qu’un tel projet suscite lorsque les moyens techniques ne suivent pas. Tourné à une seule caméra en effectuant en même temps la prise de son, le réalisateur Xavier de Lauzanne court littéralement après son film qui fatalement s’essouffle à plusieurs reprises en essayant de capter la scène, les coulisses et les problèmes d’organisation de la tournée qui s’apparente à un joyeux bazar. Formellement pauvre car tourné « à l’arrache », les différentes séquences se précipitent les unes après les autres sans véritable sérénité, un constat d’autant plus dommageable que le sujet, et les protagonistes, se révèlent attachant et iconoclastes.

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En effet les différentes personnalités font l’atout du film. Des personnalités fortes et originales qui nous rappellent combien derrière toute cette problématique israélo-palestinienne se cachent des individus certes d’origines diverses, mais qui partagent pourtant de nombreux points communs, à commencer  l’amour de la musique. Que ce soit Atef, en quelque sorte le responsable de l’Ensemble Musical de Palestine qui doit gérer les comportements inappropriés de ses musiciens, ou encore Haggy, chef du cœur de la Jerusalem Oratorio Chamber Choir, qui prend conscience des différences sociales dont chacun est issu, ce sont deux musiciens qui expriment leurs sentiments sur le projet et sur les difficultés à mener ce même projet à terme, une problématique assez éloignée d’une pure réflexion politique sur le conflit, seulement évoquée lors d’une discussion houleuse sur le trajet en bus.

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Car les tensions inévitablement ce font jour, tensions que tente de réfréner à tous pris Jean-Yves Labat de Rossi, qui sent que son projet peut lui échapper des mains à tous moments. Face à des remarques acérées ou des non-dits qu’expriment certains, c’est paradoxalement de deux jeunes artistes qu’émanent une connivence sans pareil. Eti Castro et Sameh Zakout, respectivement juive israélienne et arabe israélien, ont travaillé précédemment sur un CD mutuel et leur duo fonctionne sans aucune arrière-pensée. Elle, chanteuse pop, et lui chanteur hip-hop se produisent ensemble en hébreux et en arabe, mettant l’ensemble du public à l’unisson sur des rythmes contemporains enlevés. Qu’elle agite un kheffieh malgré la protestation de ses pairs, ou qu’il chante le cœur sur la main lorsqu’il s’exprime en hébreux, le duo témoigne d’une espérance folle dans la complicité des deux cultures, une complicité qui va heureusement finir par s’étendre dans le groupe. L’actualité rattrapant le documentaire, les frappes à Gaza au tout début 2009 ont fait perdre au groupe l’un des leurs. Constat bien pessimiste, la musique n’a pour l’instant pas recouvert le bruit des bombes, pourtant chacun dans le groupe garde l’espoir d’une possible entente qui permettrait aux différentes cultures d’exprimer le meilleur d’elles-mêmes.

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Michael Jackson’s This is it (Kenny Ortega, 2009): chronique cinéma

MICHAEL JACKSON’S THIS IS IT
Un film de Kenny Ortega
Avec Michael Jackson
Genre: documentaire, concert, musical
Pays: USA
Durée: 1h52
Date de sortie: 28 octobre 2009

This is it affiche

Dernières images tournées en mai et juin 2009, This is it s’offre comme le concert qui n’a pas eu lieu suite au décès de la star. Lors des répétitions au Staples Center de Los Angeles, Michael Jackson et sa troupe préparent un show exceptionnel que le chanteur conçoit comme une ultime révérence à son public. Parsemé d’images making of et d’entretiens hagiographiques avec les danseurs et les musiciens, This is it est bien entendu un film « bricolé » à partir de sources de qualité variable, n’étant pas destiné au départ à être diffusé en public mais conçu au contraire pour les archives personnelles du chanteur. Hommage posthume d’une des plus grandes célébrités de la chanson qui s’était auto-proclamé le Roi de la Pop, This is it achève une carrière longue de près de quarante-cinq ans.

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Ce qui frappe à la vision de ce film qui n’en est pas un sur un concert qui n’aura jamais lieu, c’est sa dimension fantomatique justement. Le montage comme principe divin qui permet d’assembler des pièces disparates pour faire vivre un homme qui n’est plus. Les images quittent leur statut d’archives pour insuffler pour la dernière fois la vie à celui qu’elles filment. Etonnament Michael Jackson est celui qui reste le plus à distance de la caméra, toujours en retrait, le visage dissimulé derrière ses lunettes noirs, derrière une mèche tombante ou sous un chapeau, là où le reste de la troupe s’offre en interview. Le film semble ne pas vouloir écorcher ce mythe de la représentation même si, à plusieurs reprises, l’on sent la fragilité, au sens physique du terme, du chanteur. Maigreur du corps, visage émacié, vocalises parfois tremblantes, finalement Michael Jackson révèle dans ces quelques instants toute son humanité, loin d’une image consacrée, presque obsessionnelle et paranoïaque, construite au fil de sa carrière.

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Parmi ses danseurs et ses musiciens, Michael Jackson cherche le ton juste, le tempo juste témoignant d’une acuité musicale que le public ne lui connaissait pas. C’est lui qui trouve le rythme, qui trouve la hauteur juste d’une note, donnant en cela une leçon de musique assez incroyable. Pourtant à chaque instant sa figure reste humble, presque minuscule face au gigantisme du show en préparation. Volonté de magnifier oblige, le grand écran et la nacelle qui transporte le chanteur parmi son public se conçoivent comme des procédés illusoires. Car l’imaginaire du chanteur n’est rien d’autre qu’un voyage dans la fiction comme nous le rappelle les mini-films tournés spécialement pour le concert, entre Moonwalker qui plonge la star dans Gilda, un film noir des années quarante avec Humphrey Bogart et Rita Hayworth, et bien sûr Thriller, écho du film d’horreur pour adolescents des années quatre-vingt, ici retourné en 3D. Michael Jackson s’offre des rôles sur mesure pour satisfaire son appétit de fiction, entraînant son public avec lui. This is it se garde bien de mettre à mal cette fiction, de révéler une vérité trop prosaïque à ses yeux. Michael Jackson est mort d’avoir trop donner, mais cela il faut le deviner derrière ces images façades qui ne manquent pourtant pas d’émotions. Succédané d’un concert attendu par tous, This is it ne peut pas être autre chose qu’un pansement sur la plaie que la mort du chanteur a ouverte dans le cœur de son public.

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