Les dimanches de Ville d’Avray (Serge Bourguignon, 1962): chronique cinéma

LES DIMANCHES DE VILLE D’AVRAY
Un film de Serge Bourguignon
Avec Hardy Krüger, Nicole Courcel, Patricia Gozzi, Daniel Ivernel, André Oumansky
Genre: drame
Pays: France
Durée: 1h50
Date de sortie: 23 novembre 1962
Date de sortie (reprise): 7 avril 2010

Après un crash survenu lors de la guerre d’Indochine, le pilote, Pierre, est devenu amnésique. Pour avoir croisé le regard d’une petite fille d’un village qu’il a bombardé, il n’arrive pas à son retour à se réinsérer dans la vie quotidienne. Sa compagne, Madeleine, tente de lui redonner goût à la vie et de le sociabiliser. Mais Pierre reste étrangement distant, comme absent du monde jusqu’au jour où, sur le quai de la gare de Ville d’Avray, il croise le regard de Françoise, une petite orpheline de douze ans que son père abandonne à un établissement tenu par les bonnes sœurs. Son envie de revoir la jeune fille est telle qu’il lui rend visite tous les dimanches, se faisant passer pour son père. Peu à peu leur relation se teinte d’ambiguïté et si l’amour qu’ils se portent l’un l’autre est pur, le village commence à s’inquiéter de cette relation incompréhensible.

Oscar du Meilleur Film Etranger en 1962, Les dimanches de Ville d’Avray ne jouit pas de la même réputation en France. Reconnu outre-Atlantique sous le titre Sundays and Cybele, le film de Serge Bourguignon reste largement méconnu du public français aujourd’hui. Pourtant, cinquante ans plus tard, le film possède toujours une force incroyable, une sorte d’aura cinématographique peu répandue. Tourné dans un noir et blanc hypnotique par les soins du directeur de la photo Henri Decae (Les enfants terribles, Ascenseur pour l’échafaud, Les quatre cent coups ou encore Le samouraï), Les dimanches de Ville d’Avray séduit par une grâce du sujet et du ton adopté. En évitant les pièges du mélodrame racoleur, le film au contraire s’appuie sur une certaine idée de la complicité et de la compréhension mutuelle dont font preuve les deux personnages principaux. Lui, le trentenaire infantile incapable d’assumer sa vie d’adulte suite aux traumatismes de guerre, elle, la petite fille trop mature pour son âge, déjà victime de l’abandon et du manque d’amour de son père.

En Pierre, Françoise trouvera une figure paternelle de substitution mais surtout un compagnon de jeu et de sentiment. Pierre, lui, trouvera dans le regard de la jeune orpheline le chemin de la rédemption et la guérison de son trauma. Entre eux, un amour sincère, pur et total et débarrassé de toute dimension sexuelle. C’est ce que Madeleine, la compagne de Pierre, comprendra très vite, regardant son petit ami s’éloigner d’elle inexorablement. Outre une mise en scène précise et maîtrisée, le film déploie un quatuor d’acteurs exceptionnels. Tout d’abord la très jeune Patricia Gozzi, dans le rôle de Françoise, si à l’aise dans la peau de cet enfant à l’esprit décidément bien vivace et mature face à Hardy Krüger, interprète de Pierre, absolument juste en homme détruit et tourmenté par les affres de la guerre. Nicole Courcel et David Ivernel, dans les rôles respectifs de Madeleine et Carlos, les proches de Pierre, ils apportent à l’ensemble du film une fraîcheur de ton qui permet la dédramatisation du sujet.

Parce que le film élève la tendresse au rang du sentiment pur contre les rumeurs des villageois, la tristesse qu’il véhicule prend le spectateur directement au cœur. Cette tristesse irrigue chaque plan du film, depuis la première image du regard de cette jeune fille bombardée en Indochine jusque dans les scènes innocentes de jeu dans le parc aux abords du lac. Tristesse palpable parce qu’on devine la relation de Pierre et Françoise éphémère. La candeur de Pierre répond au sourire de Françoise, leur relation fusionnelle se confrontant à l’incompréhension de tous. Pierre est en quelque sorte mort à la guerre et Françoise est celle qui lui procure cette étincelle de vie qui le ramène parmi les vivants. Elle devient alors Cybèle, cette déesse ancienne mère de la nature sauvage et capable de guérir tous les maux. A la dimension dramatique se superpose donc une dimension plus psychanalytique. La régression de Pierre, régression essentiellement mentale et affective, entraîne un doute chez le spectateur. La figure de Françoise est-elle réelle ou simplement le fruit d’une imagination marginale qui trouverait dans l’image de la petite fille un moyen d’exister dans le monde réel ? Le doute est permis mais n’enlève en rien l’innocence et la beauté de ce couple décidément bien à part.

City of life and death (Lu Chuan, 2009): chronique preview

CITY OF LIFE AND DEATH/ NANKING NANKING
(Nanjing! Nanjing!)
Un film de Lu Chuan
Avec Liu Ye, Gao Yuanyuan, Hideo Nakaizumi, Fan Wei, Jiang Yiyan, Ryu Kohata, Liu Bin, Yuko Miyamoto, John Paisley
Genre: guerre, drame
Pays: Chine, Hong Kong
Durée: 2h12
Date de sortie: 21 juillet 2010


Décembre 1937, les troupes japonaises parviennent à conquérir la capitale chinoise de Nankin après plus de trois mois de lutte. Les troupes de Tchang Kaï-chek sont en déroute et les soldats japonais pénètrent sans mal dans la ville en ruine. Apeurés et blessés, un grand nombre de soldats chinois se dépouillent de leur uniforme pour échapper aux représailles ennemies en se dissimulant parmi la population civile qui se retranche peu à peu dans une zone de sécurité établie d’après des tractations entre des organisations humanitaires étrangères et les forces conquérantes. Pourtant dès les premières heures de l’invasion de la ville, les troupes japonaises se livrent à une exécution automatique des habitants et aux viols ininterrompus des femmes, quel soit leur âge. Pendant plusieurs semaines, les soldats japonais s’adonneront sans aucune limites aux actes les plus vils sous l’œil tacite et bienveillant des officiers. Pourtant un jeune soldat, Kadokawa, va peu à peu réalisé à quel point l’armée de l’Empereur s’est enfoncée dans les abîmes du crime.

Film sans concession qui pointe directement du doigt les atrocités commises par l’armée japonaise lors de la prise de la ville de Nankin, dernier bastion de la résistance chinoise face à l’invasion nippone, Nanking Nanking (ou encore City of life and death sous son titre d’exploitation internationale) débute tel un film de guerre que le cinéma chinois se plaît depuis quelques années à mettre en scène avec force d’effets pyrotechniques et décors colossaux. Dans un somptueux noir et blanc le long-métrage plonge directement le spectateur dans un maelström de feu et de sang. On le sait désormais le cinéma chinois offre désormais des reconstitutions historiques dignes du cinéma hollywoodien. Ici la démonstration est convaincante avec une mise en scène efficace et claire menée tambour battant à coup de caméra d’épaule. Si la résistance s’organise, les héros chinois tombent de façon anonyme et inévitable face aux assauts musclés de l’envahisseur nippon. La guérilla urbaine se déploie, les soldats japonais s’enfoncent vers l’inconnu pour s’apercevoir que leurs ennemis ont pris la fuite en se cachant parmi les populations civiles prises au piège.

Ainsi commence donc la seconde partie du film avec une séquence déroutante prenant place à l’intérieur d’une église. A l’affût, quelques fantassins nippons découvrent plusieurs centaines de réfugiés, femmes, enfants et vieillards mêlés avec des soldats blessés. Largement en surnombre ils se rendent pourtant aux soldats étonnés. Dès lors le système du pillage et de l’épuration commence. Systématique, atroce, barbare, le film aligne près de quinze minutes d’exécution à la mitraillette ou à la baïonnette, en enterrant vivant les prisonniers ou encore en enfermant dans une bâtisse les rescapés pour y mettre le feu l’instant d’après. Véritable catalogue du sadisme nippon, le film ne cache pas son ambition de révéler les charniers qui s’amoncellent dans la ville chinoise, réalité historique à laquelle le Japon actuel a encore du mal à faire face. Pourtant le film écarte quelques précisions qui permettraient de comprendre une telle systématisation du carnage. Non nourris par son armée, les soldats japonais se devaient eux-mêmes de trouver leur nourriture et face au grand nombre de prisonniers, qu’ils soient civils ou militaires, cette armée d’invasion ne pouvait s’offrir les capacités de pourvoir aux besoins vitaux d’une telle masse de gens.

Au-delà des nécessités militaires, le film ne se détourne pas du sujet qu’il l’occupe, celle de la cruauté des troupes nippones qui, plus qu’une simple tâche exécrable à accomplir y met une certaine dose de satisfaction non dissimulée. Le film ici rejoint les faits et les témoignages, la tuerie ayant entraînée une sorte d’exultation collective qui se poursuivra, et cela constitue la troisième partie du métrage, avec le thème des femmes de réconfort. Car après l’exécution des hommes chinois présumés soldats, les atrocités ne cessent pas et les viols répétés et forcés plongeront les survivantes chinoises dans l’horreur de la guerre. Certainement comme aucune autre armée au monde, l’armée japonaise s’est dotée d’une structure systématique de la prostitution en direction de ses soldats. Qu’elles soient d’origine japonaise, alors ces femmes ne sont rien d’autres que des prostituées de métier, ou bien d’origines coréennes ou chinoises, là les femmes sont arrachées de leur milieu et de leurs proches, les soldats peuvent à l’envi s’offrir un corps féminin pour assouvir leurs pulsions primaires. Condamnées à la faim, aux maladies vénériennes ou encore à la folie, on leur déni leur appartenance à la race humaine pour en faire des objets de plaisir que l’on jette après usage.

On le sait, ce massacre de Nankin a pu parfois servir la cause du régime chinois qui en a fait à diverses reprises l’exemple par excellence de la barbarie nippone et, indirectement, de la dénonciation de la séduction occidentale, le Japon d’alors s’étant fourvoyé dans l’exemple des grandes nations européennes. Tout en sachant prendre ce recul nécessaire face aux événements historiques, le film a tout de même l’intérêt d’exposer clairement l’une des pages les plus sombres de l’histoire sino-japonaise, y compris en abordant l’histoire des « justes », ces quelques étrangers qui ont tout fait pour maintenir une zone pacifique au cœur de la ville et qui ont sauvé d’une mort certaine des centaines de chinois et qui ont su, par la suite, révéler au monde ces atrocités que l’on pensait d’un autre âge. Aujourd’hui encore, le massacre de Nankin reste un événement mal connu de la plupart. Si City of life and death peut s’engager comme un point de départ pour redécouvrir ces souvenirs douloureux, on peut tout de même regretter que le film n’aborde pas davantage les faits relatifs qui suivront comme la condamnation de certains haut gradés militaires jugés responsables de cette horreur lors notamment du procès de Tokyo. Sans être totalement anti-japonais, le film, on s’en doute bien, ne risque pas de sortir au Japon et pourtant, à bien y réfléchir, ce n’est pas de cette façon que les réticences nippones seront bientôt dépassées. Face à l’histoire, la fiction est un bon médium pour atteindre les foules, encore faut-il engager dans l’entreprise une rigueur et une objectivité qui ne peut souffrir aucune controverse.