Crossing (Kim Tae-gyun, 2008): chronique preview

CROSSING
(Keurosing)
Un film de Kim Tae-gyun
Avec Cha In-pyo, Jeong In-gi, Shin Myeong-cheol
Genre: drame
Pays: Corée du Sud
Durée: 1h52
Date de sortie: indéterminée

Yong-soo vit avec sa femme et son fils Joon dans un petit village minier de la Corée du Nord. Ancien footballeur de l’équipe nationale, la petite famille vit dans la pauvreté mais s’heureuse de pouvoir vivre ensemble. Pourtant un jour son épouse, enceinte, tombe malade. Yong-soo n’a pas d’autre choix que de se rendre illégalement en Chine pour se procurer le médicament dont elle a tant besoin. Alors que celui-ci devient un travailleur clandestin de l’autre côté de la frontière, sa femme décède, Joon se retrouvant seul pour faire face à la misère. Alors qu’une rafle décime une grande majorité des clandestins nord-coréens, Yong-so arrive à atteindre l’ambassade allemande et devient réfugié politique. Alors qu’il est transféré en Corée du Sud, il n’a qu’une seule envie, revenir auprès des siens avec les médicaments promis. Sans le sou et orphelin Joon tente à son tour de rejoindre son père en Chine avant de se faire attraper et d’être emprisonné dans un camp pour les traîtres. Le père et le fils n’auront de cesse de croire à leur retrouvailles.

Réalisateur sud-coréen quasi inconnu chez nous, Kim Tae-gyun a néanmoins réalisé le survolté Volcano High en 2001, un film à part dans sa filmographie puisqu’il se tourne davantage vers la comédie (The adventures of Mrs Park en 1996) ou bien encore la romance (First kiss en 1998, Romance of their own en 2004, A millionaire’s first love en 2006). Avec Crossing le cinéaste s’attaque au drame pur et dur à travers l’histoire d’un père et de son fils séparés par les aléas d’un destin tragique en Corée du Nord. Si le film n’est pas tendre avec la nation de Kim Il-sung, il pointe davantage le doigt vers la bureaucratie dictatoriale presque invisible que sur son peuple opprimé à différents niveaux. En effet la famine, l’exploitation au travail, le manque de soins et les camps de répression sont le quotidien de cette population coupée du reste du monde. Car en Corée du Nord un transistor, des médicaments contre la tuberculose ou encore un simple ballon de foot sont des denrées très rares et la misère gagne même les villages où les hommes travaillent d’arrache-pied.

Traverser la frontière, c’est risquer la haute-trahison, c’est insulter la mère-patrie, une mère qui pourtant ne nourrit pas ses enfants. La Chine est également mise à l’index par ses rafles d’immigrés qu’elle renvoie dans leur pays d’origine tout en sachant le sort qu’il leur réserve, au nom de la fraternité communiste sans doute. Loin de vouloir quitter son pays, de gagner une quelconque liberté dans un pays qui n’opprime pas son peuple, Yong-soo souhaite juste sauver sa femme mais sa méconnaissance des règles internationales en termes de nationalité, de passeport ou encore de produits médicamenteux vont le conduire de plus en plus loin de ceux qu’ils aiment. Face à une bureaucratie démocratique sud-coréenne elle-même lente et inefficace alors qu’il crie son désespoir face à la mort imminente de sa femme, le film se place davantage au niveau de l’individu que des institutions. Il raconte bien plus l’impuissance d’un père devant des autorités certes compréhensives mais qui deviennent à ses yeux des obstacles à ses retrouvailles avec les siens.

Le film exploitent au compte-goutte les scènes purement mélodramatiques mais leur procure une force tragique indéniable comme la scène où, par le biais d’un téléphone portable le père réussit enfin à parler à son fils qui ne cesse de s’accuser de la mort de sa mère. Un moment déchirant superbement incarné par les deux acteurs dont la prestation impressionne. Sans moralisme aucun ni manichéisme facile (la Corée du Sud est essentiellement vu comme un pays de consommation plutôt que comme un pays des préoccupations des droits de l’homme), Kim Tae-gyun nous fait partager cette histoire qui se termine dans le désert de Mongolie aux frontières de la Chine. Etrange voyage dans cette Asie du Sud-Est, morcelée par des gouvernements qui ne s’entendent pas et dont les peuples ne parlent pas du tout les mêmes langues (le petit Joon qui porte un panneau écrit en mongol autour de son cou) . Ici bien sûr la fraternité des deux Corée est soulignée mais la Corée du Sud ne sera jamais la patrie de Yong-soo, tout juste un refuge. Etrangement le film n’a pas connu de diffusion dans les festivals occidentaux excepté le Festival de Portland aux USA, ce long-métrage gagnerait pourtant à sortir de ses limites coréennes, à traverser les frontières continentales justement.

Casanegra (Nour-Eddine Lakhmari, 2008): chronique cinéma

CASANEGRA
Un film de Nour-Eddine Lakhmari
Avec Omar Lotfi, Anas El Baz, Mohamed Benbrahim
Genre: drame
Pays: Maroc
Durée : 2h05
Date de sortie : 21 octobre 2009

casanegra affiche

Casablanca, la ville blanche, n’est pas une réalité pour tout le monde. Adil et Karim en savent quelque chose, le premier soutire l’argent de deux gamins vendeurs de cigarettes au détail, le second rêve de Malmö, une ville suédoise d’où son oncle lui a envoyé une carte postale véritable image d’Epinal d’un pays idyllique. Mais leur quotidien c’est surtout la rue et les courses poursuites avec les forces de l’ordre bien déterminée à chasser tous trafics illégaux. Alors qu’Adil s’occupe de son père devenu impotent à cause de son travail et de sa jeune sœur étudiante, Karim rentre tous les soirs la peur au ventre à cause de son beau-père alcoolique et violent. Loin d’une ville fantasmée par les récits de voyage, Casablanca devient sous les yeux des deux jeunes hommes Casanegra, la ville noire d’où l’on ne peut s’extirper. Une vie tragique menée au jour le jour sans jamais savoir de quoi demain sera fait jusqu’au jour où Adil tombe amoureux d’une vendeuse d’objets d’art.

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Le résumé augure d’un portrait réaliste d’une capitale qui traverse comme toutes les autres une véritable crise sociale en souhaitant s’éloigner d’une représentation cinématographique trop glamour et trop artificielle. Pari malheureusement gagné qu’à moitié, certes Nour-Eddine Lakhmari nous laisse entrevoir une Casablanca des rues, des impasses et des petits recoins sombres mais son angle d’attaque presque caricatural sape tout travail de fond sur le thème. Le montage souvent serré et frénétique, la musique omniprésente et le manque de prise de recul sur le sujet traité concourent à travestir le film en spectacle cinématographique ce que le postulat de départ prétendait rejeter. Pourtant il reste quelques scènes, quelques passages qui éclairent cette déception, notamment les séquences où Adil passe du temps avec sa famille, surtout avec son père, père dont il est bien entendu fier mais dont il ne veut pas suivre la trace, son travail à la poissonnerie ayant eu raison de son état physique.

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La jeunesse marocaine fait ainsi front à la misère, au manque de travail mais aussi aux manque de perspectives en choisissant la voie du vol ou de la malhonnêteté, non pas par choix idéologique mais par obligation de survie. Et lorsque le parrain du coin s’intéresse à eux, les deux jeunes hommes réagissent différemment. Adil, plus sage et mieux cultivé, comprend que s’associer avec le malfrat c’est s’associer avec le diable et que tôt ou tard cela se retournera contre eux. Karim au contraire ne voit que l’argent facile qu’il leur propose. Pourtant cet univers va se révéler violent et dangereux. Adil et Karim n’ont pas vraiment l’étoffe de malfrats et seules leurs préoccupations envers leur famille les font marcher sur un terrain miné.

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On peut regretter que Nourredine Lakhmari n’est pas pris davantage soin de ses personnages, qu’il n’est pas davantage exploré leurs contradictions et leurs attentes. Les personnages secondaires sont même fortement caricaturés, que ce soit le parrain, sadique, la figure de l’Occidental, forcément ingrat et pervers, ou encore le beau-père alcoolique, irritant tant les scènes de violences conjugales paraissent fausses. Le cinéaste rate son portrait même si les intentions étaient bonnes car le cinéma maghrébin a définitivement besoin d’éclore vers de nouvelles directions dont il serait bon qu’elles ne rappellent pas celles d’un cinéma américain indépendant. Parler du Maghreb, autrement, avec sincérité et sobriété, en tachant d’y trouver ce qui agite cette société actuellement. Casanegra se regarde comme un coup d’essai, espérons que le film en provoquera d’autres, plus justes et plus pertinents ceux-là.

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