Le choc des Titans (Louis Leterrier, 2009): chronique cinéma

LE CHOC DES TITANS
(The clash of the Titans)
un film de Louis Leterrier
Avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes, Emma Artenton, Jason Flemyng, Madds Mikkelsen, Danny Huston, Pete Postlethwaite, Alexa Davalos, Izabella Miko
Genre: fantastique, aventures, historique
Pays: USA
Durée: 1h58
Date de sortie: 7 avril 2010


Alors qu’un nouveau né est retrouvé dans un coffre scellé en pleine mer par un vieux pécheur, la colère gronde entre les hommes et les dieux qu’ils se doivent de vénérer. Ce nouveau-né, Persée, est le fruit de l’adultère de Danaé avec Zeus et bien que ce fils demi-dieu n’a cure des divinités de l’Olympe, il va cependant connaître une destinée extraordinaire. Devenu adulte et témoin de la mort de ses parents adoptifs par la faute d’Hadès, Persée va prendre les armes pour se venger. Afin d’abattre le Kraken, la créature mis au monde par Hadès, le Dieu des Enfers, Persée va devoir quérir le conseil des trois sorcières pour combattre la gorgone Méduse, au-delà du Styx. Mille dangers qu’il va devoir affronter pour sauver Andromède du sacrifice et la cité d’Argos de la destruction et remettre de l’ordre dans le conflit qui sépare les Dieux de L’Olympe des hommes mais aussi mettre un terme entre la rivalité de Zeus et de son frère Hadès.

Remake du film éponyme de Desmond Davies réalisé en 1981, Le choc des Titans de Louis Leterrier n’est rien d’autre qu’une version revue et corrigée à la sauce digitale. Absolument pas respectueux de la mythologie grecque, écueil que l’on peut également observé sur la version originale, le film n’est qu’un alignement sans grande intelligence de scènes d’actions et de batailles contre des créatures fantastiques qui manquent singulièrement de consistance. Si l’original structurait son discours sur l’affrontement des dieux autour de l’égocentrisme de Zeus (père de Persée, il n’admet pas que les divinités interviennent contre son protégé), la nouvelle version fait du héros mi-dieu mi-homme un étendard de l’affrontement des hommes contre les dieux, devenus inutiles et archaïques. En somme le film prône le courage et l’indépendance des hommes face à un paganisme du fond des âges qui ne sied pas à l’époque moderne. Et d’entendre dans les différentes interviews que le cinéaste est féru de mythologie gréco-romaine ! Louis Leterrier n’a t-il pas compris le propos des mythes ? Ce sont les incessantes querelles divines qui rejaillissent sur la destinée humaine, qui provoquent guerres et massacres suivant la foi des uns et des autres, une situation tout à fait évidente dans le récit d’Homère, L’Iliade et L’Odyssée qui raconte la Guerre de Troie.

Non, ici le propos est fort simple, comment faire d’un simple pêcheur le héros national qui mènera l’humanité vers la lumière d’un monde nouveau ? La fin du film est sans équivoque, Persée cavale sur une plage sur laquelle le soleil de l’ancien monde va se coucher irrémédiablement. Le film pousse la négation des dieux jusqu’au refus du héros d’utiliser les armes qu’ils confectionnent pour lui. Notons au passage la disparition du fameux casque que le héros utilise dans les mythes pour se rendre invisible. De même que le bouclier, dont il se sert pour combattre la gorgone Méduse, n’est pas ici un don d’Athéna, mais un simple bouclier fabriqué à partir d’une écaille d’un scorpion géant. Persée est donc un héros autodidacte, bien plus homme que dieu. Le film recycle néanmoins quelques bonnes idées de la version originale, notamment le sang qui se répand de la blessure de Calibos qui donne naissance aux scorpions géants (dans celle de 1981, c’est du sang venimeux de la gorgone que naissent ces monstres) ou encore ces petites statuettes d’argiles qui ornent l’Olympe, effigies fragiles et insignifiantes de l’espèce humaine. Dans la version originale, Zeus jouait de ces petites représentations en terre cuite pour mener les hommes par le bout du nez, dans cette nouvelle version, elles restent totalement anecdotiques.

Outre le contresens flagrant entre le film et le propos des mythes, Le choc des Titans est un film qui n’a pas véritablement de structure narrative et de personnages dignes de ce nom. Les compagnons de Persée sont à peine esquissés, les dieux sont presque absents hormis Zeus et Hadès, et un nouveau personnage vient complètement déstabiliser l’ensemble. Il s’agit de Io, séduite par Zeus et qui fut frappé de la jeunesse éternelle par la colère d’Héra. Ici elle veille sur Persée avant qu’il ne tombe amoureux d’elle, ce dernier n’ayant pas même un regard pour la future sacrifiée Andromède. Le choc des Titans parjurent donc l’essentiel des mythes pour construire une histoire somme toute très bancale. Aux côtés du Kraken, dont l’origine se trouve dans la mythologie nordique, la version de Leterrier ajoute à la confusion des genres en introduisant la figure des Djinns, créatures, elles, originaires des mythes moyen-orientaux. L’Iliade rencontre l’Edda poétique qui rencontre Les mille et une nuits

Il ne reste qu’au film ces effets spéciaux, réussis dans leur grande majorité mais complètement desservis par une mise en scène trop nerveuse et chaotique qui empêche le spectateur de profiter un tant soit peu des paysages et des créatures mythologiques. La séquence du combat contre la Méduse par exemple, petit bijoux dans la version de 1981, est ici bien trop vite expédiée et surtout beaucoup trop confuse pour apparaître comme une séquence majeure du film. De même que les séquences avec le cheval ailé Pégase sont trop rares, bien que fort réussies. En ce qui concerne la version 3D du film, qui rappelons-le fut conçu en 2D et « upscalé » en 3D pour répondre à la demande du marché, il semble qu’elle soit à éviter de toute urgence à l’image d’Alice au pays des merveilles de Tim Burton. Elle n’offre, semble t-il, aucune compensation à l’inanité du film. Pour conclure, ce choc n’en est pas un, à l’image de la déplorable expérience de Troie de Wolfgang Petersen. Pour les aficionados des temps anciens, mieux vaut se tourner vers les films emblématiques de Pier Paolo Pasolini, Œdipe roi et Médée, des films qui, eux, font revivre l’expérience des temps reculés et d’un questionnement sérieux sur la nature de l’hommes face aux mythes qu’il a créé.

Carnets de notes pour une Orestie africaine (Pier Paolo Pasolini, 1970): chronique DVD

CARNETS DE NOTES POUR UNE ORESTIE AFRICAINE
(Appunti per un’orestiade africana)
Un film de Pier Paolo Pasolini
Genre: documentaire
Pays: Italie
Année: 1970
Durée: 1h11
Editeur DVD: Carlotta
Date de sortie DVD: 22 avril 2009

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1969. Pier Paolo Pasolini entame des prises de vues en Afrique dans l’optique de réalisé un film de long-métrage sur le thème de l’Orestie du tragédien grec Eschyle. Cette Afrique post-coloniale, Pasolini y voit la manifestation même de sa lecture politique du texte antique, celle du passage d’un monde archaïque à un monde moderne sous l’égide de la rationalité. Une Afrique qui abandonnerai peu à peu ses traditions, ses coutumes, ses origines et sa diversité pour une mimétique du mode de vie occidental. Ainsi le cinéaste cherche les acteurs éventuels de cette histoire, les lieux, la structure d’un récit qui mettrait en lumière ces profonds changement que traverse le continent. Dans ce contexte de film à thèse, Pasolini soumet ses images à un groupe d’étudiants à Rome d’origine africaine. Pour encore plus explorer son sujet il fait également appel à un groupe de free-jazz dont la composition musicale déconcertante irriguera l’ensemble de son film. Carnets de notes pour une Orestie africaine où la pensée pasolinienne au travail.

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Film d’autant plus essentiel qu’il est rare, Carnets de notes pour une Orestie africaine échappe totalement à la dénomination de film documentaire pour s’engouffrer dans une réflexion bien plus vaste et riche qu’il ne semble être de prime abord. Pasolini se montre et s’explique dans son désir ultime d’adapter l’un de ses textes fétiches au cinéma. Lui, l’intellectuel savant voit davantage dans le texte ancien que le mythe, il y voit une préfiguration de ce que le monde est entrain de vivre, particulièrement sur le continent africain. Ici sa passion des voyages et son insatiable curiosité sur l’histoire des peuples et des cultures l’ont mené, dès le début de ses voyages en 1961, à repenser les textes fondateurs de la culture occidentale dans une plus large perspective de la disparition inévitable du sacré. La fin du temps des Dieux est selon lui le produit évident du règne de la pensée rationaliste, technologique et consommatrice, un monde qui n’accorde plus de place à l’improbable, aux mystères, à l’incompréhensible, au mystique. Chez Pasolini le cinéma n’est pas spectacle mais la trace justement de ce qui subsisterait (pour combien de temps ?) de sacré chez l’homme. Lorsqu’il filme une tribu vêtue de jeans et de t-shirts dansant et chantant encore d’après d’anciennes coutumes, il ne filme pas cette juxtaposition des éléments culturels disparates mais bien au contraire ces quelques gestes qui disparaîtront inexorablement sous la patine de la soi-disant modernité.

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Difficile de faire plus complet et exhaustif en matière de suppléments, cette édition DVD s’érige d’emblée comme le parfait modèle d’une volonté didactique d’accompagner un film à travers un ensemble de documents qui enrichissent la vision du film. Ici l’on a tout d’abord le bonheur de découvrir un autre film rare du réalisateur italien, Notes pour un film sur l’Inde, qui est en quelque sorte le brouillon de Carnets de notes pour une Orestie africaine. En effet Pasolini y expérimente la forme de prises de vues inachevées, commentées en voix off, à travers le mince fil rouge d’une légende indienne, celle d’un prince qui aurait offert son corps en pâture à deux tigres affamés selon la religion hindoue qui prêche la mansuétude et la générosité. De cette parabole religieuse et mythologique, Pasolini fait face à diverses populations indiennes pour recueillir leurs impressions sur cette légende tout en plaçant ces entretiens dans la perspective d’un pays en proie à la famine. Pasolini explore, cherche et se montre au travail dans ce film qui se présente dès lors comme une prémisse au film beaucoup plus structuré et complexe de Carnets de note pour une Orestie africaine.

Pour approfondir les connaissances du film et davantage comprendre le contexte dont il est issu, le spécialiste de Pasolini, Hervé Joubert-Laurencin évoque la forme littéraire de l’Appunti (c’est à dire du carnet de notes) appliqué par le cinéaste écrivain aux domaines des images. Cet entretien, nommé Poétique de l’achèvement, permet à l’exégète de déployer le film sur l’ensemble plus large de l’œuvre de Pasolini, tant au sujet des autres films que sur l’œuvre écrite du cinéaste. Ainsi une analyse du film se fait jour, sans pour autant tomber dans l’intellectualisme universitaire. A cela s’ajoute quelques entretiens plus anecdotiques avec des personnalités qui ont connu et travaillé avec Pasolini, replaçant le film dans son contexte de production. Enfin un spécialiste de la littérature revient plus spécifiquement sur la place du texte d’Eschyle dans la vie de Pasolini, notamment sur la traduction que ce dernier fit du texte grec pour la mise en chantier d’une représentation théâtrale au début des années soixante.

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Pour conclure un livret de 52 pages rassasie notre curiosité en compilant l’ensemble des textes écrits par Pasolini lui-même au sujet de l’Afrique et de ses voyages sur le continent noir (poème, texte essai et notes) accompagnés de textes critiques et de chroniques parus à al suite de la projection du film à Cannes dans le cadre du marché international des programmes télévisuels. Des textes qui donnent la pleine mesure de l’accueil très froid réservé au film de la part de la télévision italienne mais aussi à la résistance de certains qui ont tout de suite désiré défendre le film dans tout sa singularité. Véritable porte ouverte sur l’œuvre très dense du poète-écrivain-cinéaste, l’on ne peut s’empêcher de vouloir découvrir davantage de ramifications qui courent tout au long de la vie de Pasolini (on pense à la pièce de théâtre Pylade écrit par lui, sorte de suite au texte de l’Orestie par exemple). L’œuvre de Pasolini est ainsi faite que commencer à se pencher sur un texte amène irrémédiablement à découvrir un chantier de réflexion plus vaste.

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