City of life and death (Lu Chuan, 2009): chronique preview

CITY OF LIFE AND DEATH/ NANKING NANKING
(Nanjing! Nanjing!)
Un film de Lu Chuan
Avec Liu Ye, Gao Yuanyuan, Hideo Nakaizumi, Fan Wei, Jiang Yiyan, Ryu Kohata, Liu Bin, Yuko Miyamoto, John Paisley
Genre: guerre, drame
Pays: Chine, Hong Kong
Durée: 2h12
Date de sortie: 21 juillet 2010


Décembre 1937, les troupes japonaises parviennent à conquérir la capitale chinoise de Nankin après plus de trois mois de lutte. Les troupes de Tchang Kaï-chek sont en déroute et les soldats japonais pénètrent sans mal dans la ville en ruine. Apeurés et blessés, un grand nombre de soldats chinois se dépouillent de leur uniforme pour échapper aux représailles ennemies en se dissimulant parmi la population civile qui se retranche peu à peu dans une zone de sécurité établie d’après des tractations entre des organisations humanitaires étrangères et les forces conquérantes. Pourtant dès les premières heures de l’invasion de la ville, les troupes japonaises se livrent à une exécution automatique des habitants et aux viols ininterrompus des femmes, quel soit leur âge. Pendant plusieurs semaines, les soldats japonais s’adonneront sans aucune limites aux actes les plus vils sous l’œil tacite et bienveillant des officiers. Pourtant un jeune soldat, Kadokawa, va peu à peu réalisé à quel point l’armée de l’Empereur s’est enfoncée dans les abîmes du crime.

Film sans concession qui pointe directement du doigt les atrocités commises par l’armée japonaise lors de la prise de la ville de Nankin, dernier bastion de la résistance chinoise face à l’invasion nippone, Nanking Nanking (ou encore City of life and death sous son titre d’exploitation internationale) débute tel un film de guerre que le cinéma chinois se plaît depuis quelques années à mettre en scène avec force d’effets pyrotechniques et décors colossaux. Dans un somptueux noir et blanc le long-métrage plonge directement le spectateur dans un maelström de feu et de sang. On le sait désormais le cinéma chinois offre désormais des reconstitutions historiques dignes du cinéma hollywoodien. Ici la démonstration est convaincante avec une mise en scène efficace et claire menée tambour battant à coup de caméra d’épaule. Si la résistance s’organise, les héros chinois tombent de façon anonyme et inévitable face aux assauts musclés de l’envahisseur nippon. La guérilla urbaine se déploie, les soldats japonais s’enfoncent vers l’inconnu pour s’apercevoir que leurs ennemis ont pris la fuite en se cachant parmi les populations civiles prises au piège.

Ainsi commence donc la seconde partie du film avec une séquence déroutante prenant place à l’intérieur d’une église. A l’affût, quelques fantassins nippons découvrent plusieurs centaines de réfugiés, femmes, enfants et vieillards mêlés avec des soldats blessés. Largement en surnombre ils se rendent pourtant aux soldats étonnés. Dès lors le système du pillage et de l’épuration commence. Systématique, atroce, barbare, le film aligne près de quinze minutes d’exécution à la mitraillette ou à la baïonnette, en enterrant vivant les prisonniers ou encore en enfermant dans une bâtisse les rescapés pour y mettre le feu l’instant d’après. Véritable catalogue du sadisme nippon, le film ne cache pas son ambition de révéler les charniers qui s’amoncellent dans la ville chinoise, réalité historique à laquelle le Japon actuel a encore du mal à faire face. Pourtant le film écarte quelques précisions qui permettraient de comprendre une telle systématisation du carnage. Non nourris par son armée, les soldats japonais se devaient eux-mêmes de trouver leur nourriture et face au grand nombre de prisonniers, qu’ils soient civils ou militaires, cette armée d’invasion ne pouvait s’offrir les capacités de pourvoir aux besoins vitaux d’une telle masse de gens.

Au-delà des nécessités militaires, le film ne se détourne pas du sujet qu’il l’occupe, celle de la cruauté des troupes nippones qui, plus qu’une simple tâche exécrable à accomplir y met une certaine dose de satisfaction non dissimulée. Le film ici rejoint les faits et les témoignages, la tuerie ayant entraînée une sorte d’exultation collective qui se poursuivra, et cela constitue la troisième partie du métrage, avec le thème des femmes de réconfort. Car après l’exécution des hommes chinois présumés soldats, les atrocités ne cessent pas et les viols répétés et forcés plongeront les survivantes chinoises dans l’horreur de la guerre. Certainement comme aucune autre armée au monde, l’armée japonaise s’est dotée d’une structure systématique de la prostitution en direction de ses soldats. Qu’elles soient d’origine japonaise, alors ces femmes ne sont rien d’autres que des prostituées de métier, ou bien d’origines coréennes ou chinoises, là les femmes sont arrachées de leur milieu et de leurs proches, les soldats peuvent à l’envi s’offrir un corps féminin pour assouvir leurs pulsions primaires. Condamnées à la faim, aux maladies vénériennes ou encore à la folie, on leur déni leur appartenance à la race humaine pour en faire des objets de plaisir que l’on jette après usage.

On le sait, ce massacre de Nankin a pu parfois servir la cause du régime chinois qui en a fait à diverses reprises l’exemple par excellence de la barbarie nippone et, indirectement, de la dénonciation de la séduction occidentale, le Japon d’alors s’étant fourvoyé dans l’exemple des grandes nations européennes. Tout en sachant prendre ce recul nécessaire face aux événements historiques, le film a tout de même l’intérêt d’exposer clairement l’une des pages les plus sombres de l’histoire sino-japonaise, y compris en abordant l’histoire des « justes », ces quelques étrangers qui ont tout fait pour maintenir une zone pacifique au cœur de la ville et qui ont sauvé d’une mort certaine des centaines de chinois et qui ont su, par la suite, révéler au monde ces atrocités que l’on pensait d’un autre âge. Aujourd’hui encore, le massacre de Nankin reste un événement mal connu de la plupart. Si City of life and death peut s’engager comme un point de départ pour redécouvrir ces souvenirs douloureux, on peut tout de même regretter que le film n’aborde pas davantage les faits relatifs qui suivront comme la condamnation de certains haut gradés militaires jugés responsables de cette horreur lors notamment du procès de Tokyo. Sans être totalement anti-japonais, le film, on s’en doute bien, ne risque pas de sortir au Japon et pourtant, à bien y réfléchir, ce n’est pas de cette façon que les réticences nippones seront bientôt dépassées. Face à l’histoire, la fiction est un bon médium pour atteindre les foules, encore faut-il engager dans l’entreprise une rigueur et une objectivité qui ne peut souffrir aucune controverse.

Pluie du diable (Philippe Cosson, 2009): chronique cinéma

PLUIE DU DIABLE
Un film de Philippe Cosson
Genre: documentaire
Pays: France
Durée : 1h26
Date de sortie : 18 novembre 2009

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Entre 1962 et 1975, l’armée américaine a déversé à elle seule sur le Laos, pays limitrophe du Viêt Nam et plaque tournante des apports d’armes de la Chine en destination des troupes Viêt-minh, plus de bombes que toutes les bombes larguées durant la Seconde Guerre Mondiale. Furent notamment utilisées les B.A.S.M., ou Bombes A Sous-Munition, des petits engins en forme de balles de tennis larguées dans des coquilles qui s’ouvrent lors de la chute pour favoriser la dissémination des petites bombes et provoquer un maximum de dégâts. Pourtant cet armement est l’un des moins fiables qui existe, son taux d’explosion à l’impact peut descendre à quelques pour-cents, laissant dans la nature des milliers de bombettes prêtent à exploser à la moindre manipulation. Encore aujourd’hui, plus de cinq cents victimes sont recensées chaque année à travers le Laos. Trente ans après, alors que la jungle recule pour laisser s’étendre les zones urbaines et agricoles, certains paysans et enfants se retrouvent amputés. Véritablement contaminés par ces balles meurtrières, le pays souffre de ne pas pouvoir vivre sans la peur quotidienne d’une explosion.

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L’on connaît les ravages causés pendant la guerre du Viêt Nam et encore aujourd’hui dans ce même pays mais également au Cambodge, l’on connaît moins par contre l’implication du Laos et ses conséquences directes. Pris entre deux feux sous la pression mutuelle des Etats-Unis et du gouvernement communiste chinois, le Laos est devenu une tenaille, basses arrières et passages de troupes pour certains, nids infectés de Viêt-minh pour les autres. Si aucun soldat américain n’avait le droit de franchir la frontière (l’on sait aujourd’hui que des unités d’élite ont agi au-dehors de leurs prérogatives), les troupes Viêt-nimh ne s’en privaient pas et même harcelaient la population laotienne pour aider à l’effort de guerre. Dans un pays encore exclusivement rural avec un fort taux d’analphabétisme et surtout un appareil médiatique quasi inexistant, le Laos s’est retrouvé dans une guerre dont les plaies sont encore aujourd’hui à vif.

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Trente ans de climat tropical font parfois ressurgir de terre ces boules explosives hautement instables dont les plus démunis aiment à récupérer le fer pour le revendre contre quelques kips, manipulant les bombes au mépris de tout danger. Pire certains accident privent les agriculteurs de leurs forces de travail. La perte d’une jambe ou d’un bras, parfois la cécité, viennent empêcher l’homme dans sa force de l’âge de travailler sa terre, devenant par la même un poids supplémentaire pour les siens, le plus souvent déjà pauvres. Hormis quelques associations humanitaires et pacifistes et quelques représentants du gouvernement laotien actuel, peu de gens semblent comprendre la détresse et l’urgence dans laquelle le pays se trouve. Mais le constat du film est plus ample, le Laos n’est pas le seul pays à être victime de ces bombettes souvent laissées sur place longtemps après les conflits, laissant les populations civiles se débrouiller avec cette pollution explosive.

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Interrogés, les lobbies de l’armement ferment toutes portes au dialogue. Si des accords semblent se profiler sur l’interdiction d’utilisation et la cessation de toute production de ces B.A.S.M., peu de pays utilisateurs sont enclins à les signer ou ne serait-ce même les ratifier. Quand le cinéaste se rend à l’une des grands salons de l’armement, on mesure tout le cynisme d’un tel commerce. Tous les engins de mort sont exposés avec soin et délicatesse avec la mise en avant de leurs performances. Les minis-bombes sont elles aussi disposées sur des socles avec explication à l’appui. L’armement brasse chaque année dans le monde plus de 3000 milliards de dollars. Quelques millions permettraient déjà de venir en aide au Laos pour se débarrasser de ses 84 millions de bombes réparties sur près de 80% du territoire. La course au profit n’a malheureusement que faire d’un tel « détail » de l’histoire.