Snakes and earrings (Yukio Ninagawa, 2008): chronique preview

SNAKES AND EARRINGS
(Hebi ni piasu)
Un film de Yukio Ninagawa
Avec Yuriko Yoshitaka, Kengo Kora, Arata, Yû Aribu, Tatsuya Fujiwara, Rakkyo Ide, Ichikawa Kamejirô, Toshiaki Karasawa, Shun Oguri
Genre: drame, thriller, inclassable
Pays : Japon
Durée : 2h05
Date de sortie : indéterminée

Lui est une jeune femme tokyoïte désoeuvrée en quête de sensations fortes. Un soir, elle rencontre dans un bar Ama, un punk à la langue fendue comme un serpent qui la courtise et l’impressionne. Lui est tout à coup intriguée par son univers des transformations corporelles, entre les tatouages et les piercings et elle rencontre peu après Shiba, le tatoueur d’Ama. Après s’être convaincue d’obtenir une langue fendue comme celle de son petit ami, Lui décide également de se faire tatouer un dragon mêlé d’un kirin (une sorte de lion légendaire japonais) par Shiba. Ce dernier lui demande en retour de lui faire l’amour. Elle découvre alors les délices du sadomasochisme et poursuit alors sa double relation entre le punk et le tatoueur jusqu’au jour où Ama disparaît.

Plus connu dans le milieu théâtral pour ses audacieuses adaptations de Shakespeare, Yukio Ninagawa est le propre père de la fameuse photographe Mika Ninagawa, par ailleurs réalisatrice du film Sakuran. Yukio Ninagawa n’a que peu exploré le champ cinématographique avec notamment deux films de fantômes, The summer of evil spirits en 1981 et Warau lemon en 2004, et un thriller, The blue light, en 2003. Ici il explore le monde underground du body art japonais d’après le best-seller de Hitomi Kanehara, Serpents et piercings. Film étrange et envoûtant, Snakes and earrings nous entraîne dans une relation triangulaire peu banale, celle que partage une jeune femme paumée mais plutôt sage avec deux habitués des modifications corporelles. Volonté de repousser ses limites aussi bien que la satisfaction voyeuriste du petit ami, Lui s’engage dans un processus sans retour, celui de se fendre la langue tel un serpent et de se faire graver l’image d’un dragon à même la chair.

Dépasser ses craintes et ses a priori laisse place très vite à la volonté de découvrir un nouvel espace où le corps s’exprime pleinement dans ses attributs physiologiques. La douleur devient une source de plaisir insoupçonné, un plaisir d’autant décuplé qu’il sera mêlé à sa sexualité par l’entremise de Shiba, le tatoueur qui ne peut éprouver de l’excitation que par la soumission et l’abandon de l’autre. Dès lors Lui se laisse (mal)mener par ses sentiments envers Ama et ses pulsions sexuelles avec Shiba, un double jeu symbolisé par l’entremêlement des deux créatures légendaires désormais tatoués sur son dos, le dragon et le kirin. Deux créatures sans globes oculaires suivant les désirs de la jeune femme, pour qu’ils ne puissent pas s’envoler selon ses propres mots.

A la merci du tatoueur tout puissant, Lui ne découvrira pas pour autant l’extase suprême de l’abandon ni ses propres limites en matière de modifications corporelles. Déterminée à se fendre la langue, la disparition d’Ama va l’affecter plus que de raison. Liée dans sa chair aux deux hommes, Lui finira par perdre toute indépendance personnelle pour n’être que le fruit d’une relation masochiste. Aux marges de la société se joue une nouvelle définition du corps et de soi, une nouvelle relation entre la peau et l’aiguille aiguisée. Il ne s’agit pas de souffrir pour être belle mais bien davantage de souffrir pour se sentir libre, sauf que, à mesure que le tatouage s’étale sur son omoplate, Lui s’enferme bien plus qu’elle ne se libère. Paradoxe étonnant d’une pratique qui s’affiche avant tout comme une libération de la norme moderne du corps, lisse et sans signe distinctif. Lui brise le carcan social pour s’enfermer dans celui du body art. Mais au fond, a t-elle bien changée ?

Sakuran (Mika Minagawa, 2007): chronique DVD

SAKURAN
Un film de Mika Minagawa
Avec Anna Tsuchiya, Kippei Shiina, Hiroki Narimiya, Yoshino Kimura, Miho Kanno
Pays: Japon
Année: 2007
Durée: 1h51
Editeur DVD: Kaze
Date de sortie DVD: 25 février 2009

A Edo, l’ancienne Tokyo, le quartier des plaisirs de Yoshiwara est perpétuellement en effervescence. Les fameuses Oiran, les courtisanes de haut rang, rivalisent pour conserver leurs privilèges. Kiyoha, une jeune fille turbulente et révoltée est vendue à une maison close pour y devenir une futur grande Oiran. Grâce à son caractère entêté et vindicatif, la jeune courtisane fera sa place dans ce monde versatile et éphémère tout dévoué à la satisfaction des clients et la recherche de la renommée.

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Adaptation du manga éponyme de Moyoco Anno et première réalisation d’une artiste photographe Mika Ninagawa, Sakuran rappelle par quelques aspects la version américaine des Mémoires d’une geisha, celle de la destinée d’une enfant vendue par ses parents au milieu interlope du quartier des plaisirs afin d’y être instruite à l’art de la séduction. Mais attention le monde des geishas n’est pas le monde des courtisanes, même si les hiérarchies respectives y sont similaires. Si Zhang Ziyi apprend les arts de la danse, du shamisen et du bon mot, Anna Tsuchiya ne s’attarde pas à ses futilités. Faire patienter, séduire et soutirer de l’argent sont les priorités des courtisanes qui désirent s’affranchir.

Anna Tsuchiya incarne donc la petite rebelle Kiyoha qui n’a pas sa langue dans sa poche et joue des poings à la moindre insulte de ses pairs. La voix grave et les yeux furieux de l’actrice, que l’on a eu le plaisir d’entrevoir dans le film Kamikaze girls de Tetsuya Nakashima en 2004 où elle interprétait le rôle d’un biker survolté, est ici encore un ravissement à mi-chemin entre délire et comédie. Nonchalance et effronterie lui vont comme un gant et son aisance naturelle nous rappelle qu’elle est aussi au Japon une chanteuse adulée de J-pop. Plastiquement éloigné de la réalité, le film respecte le ton ultra-coloré de la bande-dessinée dont il est l’adaptation. Florilège de détails et de motifs autour de l’univers des fleurs, des poissons et des oiseaux, le luxe clinquant abonde et déborde dans chaque image. La musique est l’autre grande surprise du film dont le ton décalé exploite à l’envie les univers du jazz et des soirées cabaret. La bande-son éclectique ratisse large, entre les notes jazzy d’instruments de cuivres jusqu’aux explosions de timbres rock d’une guitare électrique, Mika Ninagawa n’a pas peur de mélanger les genres.

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On le constate, le film joue de la surcharge pour mieux appuyé son propos d’un portrait du monde flottant, celui d’une micro-société frivole vivant en lieu clos et peu soucieuse de respectabilité, sinon le celle d’une hiérarchie stricte et sévère. Dans ce monde sclérosé et machiste, le désir de liberté de Kiyoha n’a forcément pas sa place et à coups de bâton répétés elle en fera la triste expérience. Si quelques scènes de punition aux femmes ligotées parsèment le film, celui-ci lorgne également à plusieurs reprises vers le genre érotique, paravents et autres éléments de décors venant s’interposer aux regards trop appuyés. Les amateurs apprécieront. Sans complexes et sans ambages, Sakuran explore le monde de la beauté inextricablement lié à celui de la cruauté. Cruauté du devenir des corps des femmes entre beauté et souffrances. Les magnifiques courbes féminines ne cachent pas ici la détresse des âmes, le sang et les larmes coulent en coulisses pendant que les corps subtilement habillés et maquillés s’exhibent dans les vitrines des maisons closes. Le film parle avec éclat d’un monde inévitablement terne.

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Comme toutes les sorties importantes, l’éditeur a su nous gâter en matière de suppléments disposés sur deux galettes supplémentaires. Sur la première un long making-of en forme de journal de bord du tournage. Idée simple mais efficace, elle permet de capter une certaine dynamique du tournage, depuis les premiers plans, catastrophiques, de l’actrice principale jusqu’aux derniers jours épuisants en passant par les moments de doute, de crise et certaines scènes non gardées au montage. L’enchaînement en désordre du tournage des scènes répond à une logique logistique et pratique qui semble n’indisposer personne. Les problèmes se posent les uns après les autres et sont résolus au fur et à mesure. Ici pas de béatification gratuite des uns ou des autres, juste une équipe concentrée, au travail.

Sur la seconde galette, les suppléments sont davantage axés sur la promotion du film, depuis les premières conférences de presse jusqu’au jour de la sortie, en passant par le Asian Film Awards et la présentation du film au Festival de Berlin. Si certaines se répètent, la succession de ces courts documentaire permet de saisir la véritable fonction de cette période de promo. Sakuran est un film commercial, et en tant que tel il faut le vendre, il est un produit dont il faut vanter les mérites. La réalisatrice et les acteurs se plient donc à ces fastidieux rituels de péroraison. En marge l’entretien de la réalisatrice par une télévision anglaise. Ici il est davantage question de son travail photographique et les liens éventuels avec son premier film. Dernier document de cette large palette, un pseudo documentaire sur les Oiran modernes, en fait une éloge des femmes indépendantes et créatrices sous la conduite, très mièvre, de l’actrice Miho Kanno qui s’étonne toujours un peu plus à chaque rencontre.

Pour conclure ce florilège, les scènes coupées au montage. Cet addenda peut se révéler fort intéressant lorsque les dites scènes sont mises en perspective vis à vis du film ou au moins accompagnées de commentaires du cinéaste qui explique ses choix de montage. Ici rien de tout cela, les scènes s’enchaînent seules et perdent ainsi toute pertinence. Malgré ces quelques petits défauts, ne boudons pas notre plaisir de voir Anna Tsuchiya s’amuser comme une petite fille dès qu’elle en a l’occasion. Les suppléments rendent bien compte de la dimension « mode » que le film véhicule, et en cela ils sont honnêtes envers lui. A l’image du film, ils se consomment comme des petites sucreries.

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