Les loups (Hideo Gosha, 1971): chronique rétro

LES LOUPS
(Shusso iwai)
Un film de Hideo Gosha
Avec Tatsuya Nakadai, Isao Natsuyagi, Tetsuro Tanba, Noboru Ando, Komaki Kurihara, Kyôko Enami
Genre: action, drame, yakuza
Pays: Japon
Durée: 2h11
Date de sortie: 30 octobre 1971

En 1926, un nouvel empereur prend place sur le trône et avec lui un nouveau gouvernement se forme. Pour marquer cette nouvelle ère pour la nation japonaise, certains prisonniers sont exceptionnellement graciés, dont trois yakuzas, Iwahashi et Tsutomu du clan Enokiya et Ozeki du clan rival Kannon. Le ressentiment nourrissait leur rivalité pourtant, à l’heure de leur sortie de prison, la situation a beaucoup évoluée. Le boss du clan Enokiya est mort et Sasaki, le cadet d’Iwahashi lui succède. Un médiateur, le puissant industriel Asakura, rapproche Sasaki et Igarashi, le boss du clan Kannon, en favorisant le mariage de ce dernier avec la fille de l’ancien boss du clan Enokiya. La paix entre les factions est cependant fragile et la sortie de deux des plus influents yakuzas, Iwahashi et Ozeki, n’aide pas à favoriser l’entente cordiale. Ce sont deux anciens qui ne vivent que par le code d’honneur des yakuzas. Ils sont loin d’appeler à la guerre, au contraire ils suivent les instructions à la lettre, jusqu’au jour où certains secrets refont surfaces et mettent en péril l’autorité et la hiérarchie.

Réalisé deux ans seulement après Goyokin et Hitokiri en 1969, Hideo Gosha aligne donc un troisième chef d’œuvre d’affilé. Si ces deux derniers films sont des trésors du chanbara nihiliste, autrement dit du film de sabre crépusculaire, Les loups en est quelque sorte un reflet dans le genre du film de yakuza. Le début des années soixante-dix marquent en effet la fin d’un genre tout particulier, celui du ninkyô eiga, le film de chevalerie qui présente les yakuzas comme des héros des temps modernes avec un sens du code de l’honneur infaillible. Généralement situés dans la période du Japon d’avant-guerre, ces films témoignent des changements dont le pays est l’objet, celui de la montée en puissance du capitalisme et de l’influence durable de l’Occident dans le monde des affaires.

Sur le modèle du yakuza fidèle au code qui ronge son frein devant les trahisons impunies avant de tirer le sabre au clair pour rétablir un semblant d’ordre et de respect, Hideo Gosha apporte sa propre touche personnelle au genre, celle d’une évocation désespérée d’un monde en pleine déliquescence, qui se heurte aux exigences d’un monde en pleine transformation. Le monde ancien des yakuzas, statique et dépassé, ne peut juguler les nouveaux désirs de puissance que certains éprouvent devant les possibilités de la nouvelle économie du pays. En cela les choses changent, le politique et le financier font leur entrée fracassante dans un univers précédemment cantonné aux salles de jeux et autres lieux de plaisirs et de perdition. Ici, les dirigeants voient plus loin et plus grand, au grand dam d’un équilibre des forces fragiles.

On retrouve dans Les loups un casting prestigieux très habitué au genre ; Tatsuya Nakadai, l’un des acteurs fétiches du réalisateur dans le rôle principal d’Iwahashi, Tetsuro Tanba dans celui du médiateur, Noboru Ando et sa large cicatrice au visage dans celui d’Ozeki et enfin la très belle et vénéneuse Kyôko Enami dans celui de l’artiste tatoueuse aux talents cachés révélée par la célèbre série de films La pivoine rouge.  Casting de rêve pour une histoire de trahison, de revanche mais aussi pour une histoire d’amour impossible, celui de la fille du boss désormais fiancée au clan rival alors qu’elle n’éprouve des sentiments que pour un second couteau de son clan. Amitiés viriles, serments profanés, code d’honneur bafoué, hiérarchie biaisée, c’est tout l’univers des clans mafieux qui tremblent à l’aune de la nouvelle ère impériale du pays.

Esthète de l’image, Hideo Gosha nous offre encore ici un spectacle funèbre magnifique. La composition très travaillée se confronte à l’audace de la bande-sonore tout simplement audacieuse, certains combats se déroulant dans un silence d’autant plus terrifiant qu’ils sont brutaux et sanguinaires. Gosha ne détourne jamais la caméra devant la violence de ces gangsters avides de sang, la palme à ce couple de tueuses qui oeuvrent délicatement et gracieusement, dans un ballet de mort fascinant. L’évocation de certaines pratiques folkloriques n’en marquent que davantage le fossé qui s’est installé entre l’ancienne génération de yakuzas et la nouvelle, la première pratiquant encore le respect des coutumes, la seconde n’hésitant pas à user du mensonge, de la corruption et de la lâcheté. Un grand film japonais qui ne connaît pas encore une sortie en vidéo en France mais qui mériterait, tout comme Hitokiri, les honneurs d’une exploitation en salles.

Coq de combat (Soi Cheang, 2007): chronique DVD

COQ DE COMBAT
(Shamo)
Un film de Soi Cheang
Avec Shawn Yue, Annie Liu, Francis Ng, Masato, Dylan Kuo, Leung Siu-lung, Ryo Ishibashi, Weiying Pei
Genre: drame, action
Pays: Hong Kong, Japon
Durée: 1h45
Editeur DVD: CTV
Date de sortie DVD: 4 septembre 2008

Coq de combat DVD

Enfant d’une famille très aisée et frère d’une petite sœur à laquelle il tient beaucoup, Ryô est à priori un adolescent de seize ans sans histoire jusqu’au jour où il assassine sauvagement ses parents. Envoyé en prison jusqu’à sa majorité, Ryô se confronte à un nouveau monde gouverné par la violence et les sévices. Souffre-douleur des autres détenus, il subit les viols et les bastonnades jusqu’au jour où il croise la route de Kurokawa, un maître de karaté énigmatique qui lui vient en aide en lui prodiguant conseils et désir de combattre. Sa destinée est dorénavant toute tracée, Ryô sera champion de free fights ou ne sera pas…

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Adapté du manga éponyme d’Izo Hashimoto, véritable best seller au Japon comme en France, le film s’écarte néanmoins du ton véritablement nihiliste de la bande-dessinée. Moins de violence, moins de sexe et surtout un personnage principal moins destructeur. Dog bite dog nous avait donné un avant-goût acide de la violence de Soi Cheang, paradoxalement il propose une autre lecture de l ‘histoire de ce champion du combat libre. Une interprétation plus construire et davantage centrée sur l’affection que Ryô porte à sa sœur. L’intrigue est de toute manière assez mince et les quelques séquences de combats, pas assez nombreuses au demeurant, ne cachent pas quelques essoufflements du récit à différentes reprises du film.

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Si le film manque parfois de rythme, il faut reconnaître à Soi Cheang une certaine science de l’image, des compositions complexes, des cadres audacieux, des mélanges colorés très expressifs mais tout cela finalement sans véritable fond. Ryô semble certes plus humain que le personnage du manga, mais son interprétation par Shawn Yue (Tiger dragon gate, Invisible target, Initial D, Infernal affairs) manque cruellement de subtilité et l’on a du mal à s’intéresser à ce personnage asocial. De même la figure du maître Kurokawa, joué par Francis Ng (The mission, Infernal Affairs), n’est pas assez développé malgré un charisme ahurissant. Après donc Love Battlefield en 2004 et Dog bite dog l’année suivante, Soi Cheang déçoit quelque peu avec Coq de combat mais pour le reste nous attendons de pied ferme son futur projet Assassins.

Coq de combat affiche coréenne

Casanegra (Nour-Eddine Lakhmari, 2008): chronique cinéma

CASANEGRA
Un film de Nour-Eddine Lakhmari
Avec Omar Lotfi, Anas El Baz, Mohamed Benbrahim
Genre: drame
Pays: Maroc
Durée : 2h05
Date de sortie : 21 octobre 2009

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Casablanca, la ville blanche, n’est pas une réalité pour tout le monde. Adil et Karim en savent quelque chose, le premier soutire l’argent de deux gamins vendeurs de cigarettes au détail, le second rêve de Malmö, une ville suédoise d’où son oncle lui a envoyé une carte postale véritable image d’Epinal d’un pays idyllique. Mais leur quotidien c’est surtout la rue et les courses poursuites avec les forces de l’ordre bien déterminée à chasser tous trafics illégaux. Alors qu’Adil s’occupe de son père devenu impotent à cause de son travail et de sa jeune sœur étudiante, Karim rentre tous les soirs la peur au ventre à cause de son beau-père alcoolique et violent. Loin d’une ville fantasmée par les récits de voyage, Casablanca devient sous les yeux des deux jeunes hommes Casanegra, la ville noire d’où l’on ne peut s’extirper. Une vie tragique menée au jour le jour sans jamais savoir de quoi demain sera fait jusqu’au jour où Adil tombe amoureux d’une vendeuse d’objets d’art.

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Le résumé augure d’un portrait réaliste d’une capitale qui traverse comme toutes les autres une véritable crise sociale en souhaitant s’éloigner d’une représentation cinématographique trop glamour et trop artificielle. Pari malheureusement gagné qu’à moitié, certes Nour-Eddine Lakhmari nous laisse entrevoir une Casablanca des rues, des impasses et des petits recoins sombres mais son angle d’attaque presque caricatural sape tout travail de fond sur le thème. Le montage souvent serré et frénétique, la musique omniprésente et le manque de prise de recul sur le sujet traité concourent à travestir le film en spectacle cinématographique ce que le postulat de départ prétendait rejeter. Pourtant il reste quelques scènes, quelques passages qui éclairent cette déception, notamment les séquences où Adil passe du temps avec sa famille, surtout avec son père, père dont il est bien entendu fier mais dont il ne veut pas suivre la trace, son travail à la poissonnerie ayant eu raison de son état physique.

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La jeunesse marocaine fait ainsi front à la misère, au manque de travail mais aussi aux manque de perspectives en choisissant la voie du vol ou de la malhonnêteté, non pas par choix idéologique mais par obligation de survie. Et lorsque le parrain du coin s’intéresse à eux, les deux jeunes hommes réagissent différemment. Adil, plus sage et mieux cultivé, comprend que s’associer avec le malfrat c’est s’associer avec le diable et que tôt ou tard cela se retournera contre eux. Karim au contraire ne voit que l’argent facile qu’il leur propose. Pourtant cet univers va se révéler violent et dangereux. Adil et Karim n’ont pas vraiment l’étoffe de malfrats et seules leurs préoccupations envers leur famille les font marcher sur un terrain miné.

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On peut regretter que Nourredine Lakhmari n’est pas pris davantage soin de ses personnages, qu’il n’est pas davantage exploré leurs contradictions et leurs attentes. Les personnages secondaires sont même fortement caricaturés, que ce soit le parrain, sadique, la figure de l’Occidental, forcément ingrat et pervers, ou encore le beau-père alcoolique, irritant tant les scènes de violences conjugales paraissent fausses. Le cinéaste rate son portrait même si les intentions étaient bonnes car le cinéma maghrébin a définitivement besoin d’éclore vers de nouvelles directions dont il serait bon qu’elles ne rappellent pas celles d’un cinéma américain indépendant. Parler du Maghreb, autrement, avec sincérité et sobriété, en tachant d’y trouver ce qui agite cette société actuellement. Casanegra se regarde comme un coup d’essai, espérons que le film en provoquera d’autres, plus justes et plus pertinents ceux-là.

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